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Algérie : HOMMAGE à IDIR : Il vivra…

jeudi 28 mai 2020, par siawi3

Source : https://www.elwatan.com/edition/culture/idir-il-vivra-28-05-2020

HOMMAGE
IDIR : Il vivra…

Mouloud Mimoun

28 mai 2020 à 9 h 31 min

J’ai eu le privilège et l’insigne honneur de connaître Idir dès 1975, lors de sa venue en France. Et très vite, j’ai compté parmi ses meilleurs amis, d’autant que l’émission Mosaïque que j’animais alors, a eu la chance de lui faire faire ses premières télévisions autour de l’incontournable Avava Innouva.

En 1977, j’organisais à La Villette le premier festival de la musique maghrébine auquel il a tout de suite adhéré, car Idir n’était surtout pas sectaire. Ce soir-là il a partagé la scène avec son complice artistique Djamel Allam, mais il a également côtoyé le tunisien Hedi Guella et le groupe marocain Nass el Ghiwane.

Le succès fut total lorsqu’il conclut la soirée devant huit mille spectateurs enthousiastes qui acclamaient autant l’artiste que le symbole de ce festival où la chanson amazighe était reconnue de manière pleine et entière aux côtés d’une autre langue, l’arabe, pourtant alors dominante. Dès lors, nos chemins n’ont cessé de se croiser au hasard de nos carrières respectives, la musique pour l’un, le journalisme pour l’autre … Je me souviens d’un soir où, invité chez moi avec Djamel Allam, lui aussi malheureusement disparu, il s’est emparé de ma guitare pour psalmodier le coran en musique sur l’air de ça plane pour moi de Plastic Bertrand, à la grande joie et avec les rires des amis présents…

Car Idir, sous ses dehors de timidité et de discrétion, était aussi un boute-en-train à l’humour pince sans rire qui cultivait l’amitié et la convivialité. Que dire de l’artiste ? A mes yeux, il est celui qui a su dépoussiérer le folklore kabyle, donnant à la chanson amazighe ses lettres de noblesse internationales. Sa musique est certes identitaire, comme son combat d’homme au demeurant, mais elle est tout de suite devenue universelle et transfrontalière, chantée et traduite dans le monde entier grâce aux sons mêlés, selon une alchimie qui lui est propre, de la guitare acoustique, de la flûte de son complice Gérard Geoffroy, du bendir, de la batterie et tantôt du violon et du piano sur lequel exerçait sa fille Tanina.

Pour mieux cerner la personnalité et les engagements de l’artiste, j’ai conservé les paroles qui ont précédé sa chanson Ssendu (la calebasse) un soir de concert à Puteaux dans la banlieue parisienne : « Quand j’ai fait cette chanson, j’ai pensé automatiquement à ma maman et inévitablement à la vôtre aussi. Je me souviens, je devais avoir 7, 8 ans pas plus, nous étions en Kabylie (Ndlr : à Aït Lahcene, son village natal).

Elle était à côté de moi en train de battre du lait qui était dans une calebasse, une sorte de baratte, et quand elle agitait la calebasse, elle rythmait aussi des mots, des idées, des chants, des soupirs. Il lui arrivait même de pleurer parfois mais j’étais trop petit pour comprendre ses larmes. Ayant grandi et emmagasiné toutes ces choses dans ma mémoire, je me suis rendu compte alors qu’elle ne faisait que se confier à son instrument parce qu’elle n’avait pas d’autre interlocuteur valable. Et c’est là où j’ai compris une chose : cette image de femme qui était là, subissant la loi du milieu du mâle, et qui se confiait à un objet inerte.

C’est là aussi où j’ai compris une chose devenue importante dans ma vie. Ce n’est déjà pas évident d’être une femme en général dans n’importe quelle société, qu’elle soit moderne, avancée, aboutie ou non. Mais je crois que ça l’est encore moins dans des sociétés à forte tradition telle que la mienne et j’en veux pour preuve cette dame qui se trouvait être ma mère… ».

Le texte original est plus long mais il définit à merveille l’amour d’Idir pour la femme en général dont il a toujours partagé les combats. Je pense aussi que « altérité » a été l’un de ses mots favoris et que Hamid Cheriet – de son vrai nom – était plus qu’un chanteur au vibrato de la voix incomparable, il était aussi barde et poète de la langue kabyle et surtout un grand humaniste. Idir, il vivra à jamais dans ma mémoire et dans mon cœur, salut l’artiste !

Par Mouloud Mimoun