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USA : Cinquante nuances de Blancs et de Noirs

mardi 2 juin 2020, par siawi3

Source : https://www.revuedesdeuxmondes.fr/meurtre-george-floyd/

George Floyd
L’édito

Cinquante nuances de Blancs et de Noirs

Par
Valérie Toranian

Juin 2, 2020

C’est un geste symbolique très fort. Des policiers américains à Miami, à New York, à Oklahoma et ailleurs, le genou à terre, devant les commissariats, face aux manifestants protestant contre la mort de George Floyd. Un genou à terre en signe de « repentance » pour un crime qu’ils n’ont pas commis mais qu’a commis un des leurs. Un genou à terre pour se désolidariser.

Derek Chauvin a maintenu son genou sur le cou de George Floyd durant huit longues minutes, dans une scène d’une cruauté insoutenable. L’afro-américain, âgé de 46 ans, étouffait. « I can’t breath », a-t-il répété à plusieurs reprises. Le policier de Minneapolis a été licencié, arrêté et inculpé d’homicide involontaire. La méthode ne se justifiait pas. L’homme n’était pas armé, ne constituait pas une menace, ne s’opposait pas aux forces de l’ordre, comme le montrent les vidéos.

Le médecin légiste officiel en charge de son autopsie a fait le lien entre son arrêt cardiaque et pulmonaire et son immobilisation par les forces de l’ordre. Dans son rapport, il liste « d’autres paramètres importants : artériosclérose et hypertension artérielle, intoxication au fentanyl (un puissant opiacé), usage récent d’amphétamines. » Les trois collègues qui ont procédé à l’arrestation avec Derek Chauvin n’ont pas été inculpés.

« Aux États-Unis, un Noir non-armé a 3,5 fois plus de risques d’être tué par la police qu’un Blanc. »

Ce genou à terre des policiers face aux manifestants est un geste symbolique fort parce qu’il peut aussi être entendu comme une affirmation : oui, « black lives matter », les vies noires comptent pour nous autant que les blanches. Non, il n’y a pas une police homogène, au racisme systémique, formée dans un même esprit de corps haineux et agressif. (Il n’y a d’ailleurs pas une police mais des polices avec des formations différentes, entre les municipalités, les États, etc.). Mais il existe bel et bien un problème de racisme, de policiers racistes, et surtout des méthodes violentes qui débouchent trop souvent sur des arrestations « fatales ».

L’Amérique n’est pas la France. Dans le pays aux trois cents millions d’armes à feu, presque autant que d’Américains, la question de la violence incluant la violence policière y est spécifique. Ce conditionnement psychologique (on peut attenter à ma vie à n’importe quel moment) favorise la sur-réaction du policier. Il dégaine sur les Noirs, les Blancs, les Hispaniques. En 2019, 1004 personnes ont été tuées par la police aux États-Unis : 370 Blancs, 235 Noirs, 158 Hispaniques, 39 « autres », 202 aux profils non définis dans les statistiques. Rapportés à la population afro-américaine, les Noirs sont donc sur-représentés : 23 % des personnes tuées par la police, alors qu’ils ne constituent que 12 % de la population ; un Noir non-armé a 3,5 fois plus de risques d’être tué par la police qu’un Blanc.

Derek Chauvin est-il un raciste, un violent agissant avec un sentiment d’impunité, ou les deux à la fois ? Dans tous les cas, son attitude est impardonnable. D’où le genou à terre de ses collègues écœurés par son comportement.

« L’Amérique à bout de nerfs, c’est celle qui veut “dégager” Trump en novembre prochain. C’est celle de la récession et de l’explosion du chômage dus à la crise du Covid-19, qui réveille le souvenir de la dramatique crise de 29. »

Il existe 18 000 services de police différents aux États-Unis, la plupart locaux. La proportion des policiers d’origine noire ou hispanique ne cesse d’y progresser, atteignant même 50 % de Noirs dans la police de Los Angeles (LAPD). Mais les associations anti-racistes américaines déplorent que cette représentation n’ait pas fait évoluer les statistiques. D’ailleurs, parmi les policiers ayant tué des afro-américains, on trouve souvent des afro-américains. « Quand vous devenez agent de police, vous devenez l’un des leurs. Vous jouez le même jeu pour gagner des points et faire carrière. Vous finissez avec la même mentalité », explique James Nolan, professeur de sociologie à l’Université de Virginie-Occidentale.

Des policiers noirs devenant racistes, indifférents au sort des leurs ? D’autres chercheurs sont plus nuancés. Mathieu Zagrodzki, auteur d’une thèse sur les polices de proximité en France et aux États-Unis, doute que toute la police soit composée de « néo-nazis rêvant de tuer des Noirs ». En revanche il souligne un fait structurant : « Quand un policier américain a affaire à un Noir – y compris les flics noirs et hispaniques – il se dit que c’est un danger potentiel. Ce sont des populations pauvres, surreprésentées dans les statistiques d’homicide en tant qu’auteurs et en tant que victimes. Cette représentation n’est la plupart du temps pas du racisme, au sens où ces êtres seraient inférieurs, mais est liée à la perception générale des ghettos et des violences dans certains quartiers afro-américains, qu’ils perçoivent comme leur étant hostiles. » La question raciale est intimement liée à la question sociale.

Le meurtre de George Floyd a déclenché des émeutes dans de nombreuses villes des États-Unis avec pillages, attaques de commissariats, de commerces. Un déploiement de violence que l’Amérique n’avait pas connu depuis les années 60 et les émeutes de Detroit. Les manifestations pacifiques du début rassemblaient Noirs, Blancs, Hispaniques, tous révoltés par le sort tragique de George Floyd. Elles représentaient globalement l’Amérique anti-Trump. Elles ont rapidement cédé le pas à des scènes de violence urbaines. À tel point que Donald Trump a passé la nuit du 31 mai dans un bunker sécurisé de la Maison-Blanche. Le Président américain, fidèle à son registre outrancier, n’a pas hésité à tweeter qu’il saurait répondre aux pillages par des tirs.

« La société multiculturaliste américaine, qui n’a jamais empêché le racisme, qui l’a peut-être alimenté, semble au pied du mur face à son échec collectif. Et si les vrais problèmes étaient ailleurs ? »

L’Amérique à bout de nerfs, c’est celle qui veut « dégager » Trump en novembre prochain. C’est celle de la récession et de l’explosion du chômage dus à la crise du Covid-19, qui réveille le souvenir de la dramatique crise de 29. Donald Trump a beau avoir fait chuter le chômage et rétabli une croissance insolente, la crise sanitaire a remis les compteurs en dessous de zéro. Dans la course à la Maison-Blanche, Joe Biden le démocrate va jouer la carte afro-américaine et Donald Trump celle de l’ordre contre le chaos et des « petits Blancs contre les minorités ». Mais les cartes ne sont-elles pas usées ?

Parmi les victimes des émeutes (commerces ou maisons brûlés ou pillés, personnes blessées), des Blancs (beaucoup), des Noirs, des Hispaniques. Parmi les journalistes pris à partie par les forces de police dont certains violemment, des Noirs, des Blancs, des Hispaniques. Au sein des casseurs, des Noirs, des Blancs, des Hispaniques. Entre les cultures, les frontières n’ont jamais été étanches, elles le semblent de moins en moins. Comme si le multiculturalisme américain, définissant l’identité de chacun par rapport à son groupe, et les revendications de chacun par rapport aux problématiques de sa communauté, devenaient une caricature, une grille de lecture et d’action essoufflée. La société multiculturaliste américaine, qui n’a jamais empêché le racisme, qui l’a peut-être alimenté, semble au pied du mur face à son échec collectif. Et si les vrais problèmes étaient ailleurs ?

Pendant ce temps-là en France, une mouvance décoloniale indigéniste antiraciste, biberonnée aux penseurs d’extrême gauche américains les plus radicaux, rêve d’exporter en France un système multiculturaliste calqué sur celui des États-Unis. Ces militants se battent pour transformer les universités françaises en campus américains régis par l’idéologie intersectionnelle, qui n’a rien à voir avec la culture et la tradition républicaine universaliste française. La littérature découpée en genre, sexe, race. Les sciences sociales obsédées par les représentations identitaires. Des cours réservés aux « racisés », des intellectuels interdits de conférence…

« La police française a son lot de racistes. L’utilisation excessive des tirs de flash-ball durant la crise des « gilets jaunes » a été à juste titre dénoncée. Et le contrôle au faciès est trop souvent une réalité. Mais monter les communautés les unes contre les autres et tenter de souffler sur les braises identitaristes c’est exactement l’opposé de ce que demande notre communauté nationale. »

On nous explique que l’État français serait structurellement raciste, néo-colonialiste. Que notre police serait infusée par la même violence que la police américaine. Qu’Adama Traoré serait le George Floyd français qu’on se refuserait à reconnaître, par déni, par racisme. Il n’est pas question d’exonérer la violence policière lorsqu’elle a lieu. Encore faudrait-il que les différentes expertises concluent que la mort du jeune homme de 24 ans lors de son arrestation en juillet 2016 est bien due à des violences policières. Or, les expertises sont contradictoires et, encore récemment, ont plutôt infirmé cette hypothèse.

Entendons-nous bien. La police française a son lot de racistes. L’utilisation excessive des tirs de flash-ball durant la crise des « gilets jaunes » a été à juste titre dénoncée. Et le contrôle au faciès est trop souvent une réalité. Mais monter les communautés les unes contre les autres et tenter de souffler sur les braises identitaristes c’est exactement l’opposé de ce que demande notre communauté nationale, alors que nous allons affronter une crise violente. Nous avons besoin de solidarité, de liberté, et d’empathie envers les plus vulnérables. Quels que soient leur « race », leur religion, leur couleur de peau et leur sexe.

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Illustration  : des centaines de manifestants sont descendus dans les rues de Crown Heights à Brooklyn (État de New York), le 1er juin 2020, pour protester contre les violences policières suite à la mort de George Floyd. Photo : Erik McGregor / SPUS / ABACAPRESS.COM