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France : « Statistiques ethniques : au lieu de combattre le mal, on le renforce »

mercredi 17 juin 2020, par siawi3

Source : https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/06/16/statistiques-ethniques-au-lieu-de-combattre-le-mal-on-le-renforce_6042961_3232.html

Tribune
« Statistiques ethniques : au lieu de combattre le mal, on le renforce »

Par Hervé Le Bras,
Démographe

Identifier les personnes selon leur appartenance ethnique accentuerait le repli communautaire, estime le démographe Hervé Le Bras, qui répond à Sibeth Ndiaye. La porte-parole du gouvernement avait, dans une tribune au « Monde », soulevé la possibilité de rouvrir le débat.

Inspirée sans doute par les événements récents, la porte-parole du gouvernement, Sibeth Ndiaye, propose dans une tribune au Monde (le 14 et 15 juin) de « poser le débat autour des statistiques ethniques ». L’intention n’est pas neuve. Lorsqu’il était président de la République, Nicolas Sarkozy avait eu la même idée. Il avait mis en place, en 2009, une commission pour étudier le bien-fondé de l’instauration de statistiques ethniques en France, le comité pour la mesure et l’évaluation de la diversité et des discriminations (Comedd), dont le rapport (publié en février 2010) est disponible. Comme cette commission comptait peu de spécialistes du sujet, une contre-commission de chercheurs et d’universitaires, la commission alternative de réflexion sur les « statistiques ethniques » et les discriminations (Carced), avait vu le jour. Son rapport a été publié sous le titre Le Retour de la race (L’Aube, 2009).

En réalité, les deux rapports sont moins opposés qu’on aurait pu l’imaginer. Tous deux tombent d’accord pour proscrire l’utilisation de catégories ethniques ou raciales dans les recensements et les actes d’état civil, mais proposent de continuer à les autoriser dans les travaux de recherche précis. Ainsi, du recueil des noms et prénoms dans les CV déposés pour accéder à un emploi. Autre exemple, la remarquable enquête des sociologues Fabien Jobard et René Lévy sur les contrôles de police au faciès (parue dans Questions pénales en janvier 2010). Il existe de nombreuses études de cette nature et d’abondantes données, par exemple celles de l’échantillon démographique permanent auquel les chercheurs ont facilement accès.

Renforcer le mal au lieu de le combattre

Le refus d’identifier les personnes par une appartenance ethnique a une raison simple : au lieu de combattre le mal, on le renforce, chacun se retranchant dans son groupe ethnique ou racial en s’identifiant à lui. On croit pouvoir lutter de cette manière contre les discriminations alors qu’on renforce les appartenances communautaires, au lieu d’œuvrer pour l’universalisme. Kenneth Prewitt, ancien directeur du Census Bureau (l’Insee américain), a largement développé ce thème dans son ouvrage What is « Your » Race ? (Princeton University Press, 2013, non traduit). Ce sont d’ailleurs les grands pays où les statistiques ethno-raciales existent qui souffrent le plus de discriminations et de communautarisme : les Etats-Unis, le Brésil, l’Afrique du Sud, notamment.

« PLUTÔT QUE DENOMMER”, LA PORTE-PAROLE DEVRAIT PROPOSER D’“AGIR”, PAR EXEMPLE, D’ENCADRER ENFIN LES CONTRÔLES AU FACIÈS, SOURCE D’HUMILIATIONS PROFONDES ET DURABLES

En outre, en « nommant » les races, comme le recommande Sibeth Ndiaye, on nomme aussi inévitablement les « Blancs ». On favorise la constitution de groupes suprémacistes blancs et on encourage la crainte d’un imaginaire « grand remplacement ». Plutôt que de « nommer », la porte-parole devrait proposer d’« agir », par exemple, d’encadrer enfin les contrôles au faciès, source d’humiliations profondes et durables, en échange de résultats insignifiants.

La nomenclature utilisée pour assigner les individus à des races et à des ethnies soulève une autre grave difficulté des statistiques ethno-raciales. Soit l’on admet une grande diversité, à l’instar du recensement russe qui reconnaît 193 « nationalités » différentes, soit on simplifie arbitrairement, comme au Brésil où l’on distingue seulement cinq catégories : brancos (« Blancs »), pardos (« métis »), pretos (« Noirs »), indigenas (« Indiens »), amarelos (« Jaunes »). Mais il en résulte une source permanente de conflit, les métis étant revendiqués à la fois par les Blancs et les Noirs. Les Noirs et les Blancs eux-mêmes ne forment pas deux groupes homogènes.

Comment catégoriser les origines mixtes ?

Quant aux métis, leur couleur de peau varie continûment du plus clair au plus foncé, sans compter des nuances jaunes ou cuivrées (les colonisateurs français distinguaient trois races au Sénégal : les Arabes, les Noirs et les « Rouges », en fait les Peuls). Les personnes concernées sont parfaitement conscientes de ces nuances. Ainsi, aux Antilles, l’anthropologue Jean-Luc Bonniol a recensé vingt-sept termes différents pour désigner la couleur de la peau.

La mixité des origines est sans doute la plus grande difficulté à laquelle une nomenclature des appartenances est confrontée, de par la mixité des unions sur un grand nombre de générations. En France, où ces unions sont très fréquentes, le problème est encore plus aigu qu’en Afrique du Sud ou qu’aux Etats-Unis qui ont autorisé la déclaration de plusieurs appartenances (jusqu’à six, l’une ethnique, hispanique ou non, et les cinq autres, raciales), soit 64 combinaisons possibles.

Aux Etats-Unis, la règle de la goutte de sang

C’est bien sûr un trompe-l’œil car, dans les tableaux statistiques, ces différentes combinaisons sont regroupées dans les six éléments de départ selon le principe de la « one drop of blood rule » (une seule goutte de sang non blanc fait de vous un non-Blanc). Ainsi faut-il prêter une grande attention à la lecture des statistiques américaines. La rubrique Whites (« Blancs ») est en général indiquée par « Whites only non hispanic », c’est-à-dire les seules personnes ayant coché uniquement la case White à l’exception de toute autre case qui les condamnerait à être éjectées de cette catégorie, soit donc l’application de la « one-drop rule ».

Face à ces difficultés, le rapport du Comedd préconisait de poser la question du « ressenti d’appartenance », autrement dit, à quelle appartenance ethnique la personne s’identifiait. Cela ne lève pas le problème de nomenclature qui vient d’être discuté, cela le renforce même, car il faudrait ensuite regrouper en quelques catégories tous ces ressentis. Surtout, il est difficile de faire reposer des obligations légales, destinées par exemple à lutter contre la discrimination, sur le seul ressenti dont on sait qu’il s’éloigne beaucoup des faits dans de nombreux domaines.

Ces difficultés que l’on vient de passer en revue n’avaient pas échappé aux deux commissions rappelées au début de cette tribune, comme elles s’imposeraient à toute nouvelle initiative en la matière. La situation avait d’ailleurs été difficile pour le Comedd qui, après avoir annoncé son rapport pour le mois de juin 2009, l’avait reporté de proche en proche, jusqu’à être court-circuité en octobre 2009 par une autre initiative de Sarkozy, son « grand débat sur l’identité nationale », une illustration du retour de balancier évoqué plus haut à propos des « Blancs » : si l’on recourt à des appartenances ethno-raciales, des « Blancs » y figurent, et il faut flatter leur clientèle en parlant d’identité.

Hervé Le Bras est démographe, spécialiste des migrations, chercheur émérite à l’Institut national d’études démographiques (INED) et historien à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS)