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Turquie : Pendant le Covid-19, la conquête néo-ottomane d’Erdogan continue

mardi 23 juin 2020, par siawi3

Source :https://www.revuedesdeuxmondes.fr/conquete-neo-ottomane-erdogan-continue/

Pendant le Covid-19, la conquête néo-ottomane d’Erdo ?an continue

Par
Valérie Toranian

Juin 22, 2020

Rien n’arrête plus le sultan Erdo ?an. En Libye, en Irak, en Méditerranée… le régime d’Ankara poursuit sa progression. Et cette avancée est une source de déstabilisation supplémentaire. Pas seulement pour la région mais aussi pour l’Europe.

Évincé de Syrie par la Russie, alliée du régime d’Assad, Erdo ?an, qui voulait y faire le ménage chez les Kurdes, a décidé d’aller le faire plus loin. De récentes frappes aériennes ont été lancées au nord de l’Irak contre des bases du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan). Dans la région du Sinjar, ces frappes ont également touché les populations yézidies. Exterminés ou réduits en esclavage par Daech en 2014, les Yézidis avaient fui la région. Depuis, des familles de réfugiés avaient repris possession de leurs terres, espérant un retour à la vie « normale ». Elles sont désormais la cible d’Erdo ?an, qui ne fait pas dans la dentelle.

En Libye, les troupes mercenaires d’Erdo ?an venues à la rescousse de Fayez al-Sarraj, chef du gouvernement de Tripoli, viennent de remporter une victoire éclatante. Elles ont repoussé Khalifa Haftar, chef de l’Armée nationale libyenne, en guerre contre Sarraj depuis quatorze mois. Parce qu’il avait conquis la zone pétrolière et liquidé les djihadistes de Benghazi, Haftar était soutenu par les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite et l’Égypte qui l’encourageaient à se désenclaver de la Cyrénaïque (est) pour se lancer à la conquête de l’ensemble de la Libye. Encore plus précieux, il bénéficiait du soutien de Moscou.

« Le deal conclu par Erdo ?an avec Sarraj en échange de l’envoi de ses troupes ? Récupérer les meilleurs contrats pétroliers sur la Méditerranée orientale où de vastes gisements de gaz en eau profonde ont été découverts. »

Avec l’entrée en lice des mercenaires russes à l’automne dernier, la bataille tournait à l’avantage de Haftar. Jusqu’à ce qu’Erdo ?an se pose en sauveur. 7000 conseillers militaires et miliciens turkmènes et arabes qui se battaient précédemment en Syrie pour le compte d’Erdo ?an furent dépêchés par Ankara. Qui fournit également ses drones : des Anka-S nouvelle génération qui ont permis au gouvernement de Tripoli de recouvrer la maîtrise du ciel et de faire reculer les troupes de Sarraj.

Le deal conclu par Erdo ?an avec Sarraj en échange de l’envoi de ses troupes ? Récupérer les meilleurs contrats pétroliers sur la Méditerranée orientale où de vastes gisements de gaz en eau profonde ont été découverts. Dorénavant, la Turquie et la Libye devront être consultées sur « toute activité d’exploration ou de construction d’un pipeline » dans les zones maritimes définies entre les deux pays. Les ministres des Affaires étrangères et de l’Économie, Mevlüt Çavusoglu et Berat Albayrak, ainsi que le chef des services secrets, Hakan Fidan, étaient en visite à Tripoli la semaine dernière pour consolider cet accord. Et vraisemblablement imaginer ensemble la poursuite de l’offensive turque jusqu’au golfe de Syrte, dont les champs pétroliers sont stratégiques. Moscou s’y opposera certainement. Affaire à suivre.

Cet expansionnisme turc a été dénoncé avec vigueur par la Grèce, Chypre, l’Égypte, Israël et l’Union européenne, qualifiés par Ankara de « bloc antiturc ». Tout comme la France, accusée d’avoir soutenu Haftar et… les Kurdes. La tension est montée d’un cran le 10 juin. Le Courbet, un navire français déployé au large de la Libye dans le cadre de la mission de l’OTAN Sea Guardian, pour identifier un cargo suspecté d’être impliqué dans un trafic d’armes, a fait l’objet de trois « illuminations radar », équivalant à un marquage de cible, de la part d’une frégate turque, comme l’a révélé Florence Parly, la ministre française des Armées. « Selon les règles d’engagement de l’Otan, un tel acte est considéré comme hostile ».

Dimanche 14 juin, l’Élysée dénonçait l’interventionnisme de la Libye, après le déploiement de sept navires turcs. « Les Turcs se comportent de manière inacceptable en instrumentalisant l’Otan, et la France ne peut pas laisser faire », a communiqué la Présidence. Mais pour l’instant, la France, l’Europe, l’Otan et l’Amérique de Trump, qui veut se désinvestir militairement du Moyen-Orient, laissent faire.

« Les deux maîtres du jeu dans la région sont désormais la Russie et la Turquie. Stoppée par Moscou en Syrie, la Turquie vient de lui damer le pion en Libye. Mêmes autocrates, mêmes méthodes, mêmes arguments. Erdo ?an calque son jeu sur celui de Poutine. »

Les deux maîtres du jeu dans la région sont désormais la Russie et la Turquie. Stoppée par Moscou en Syrie, la Turquie vient de lui damer le pion en Libye. Mêmes autocrates, mêmes méthodes, mêmes arguments. Erdo ?an calque son jeu sur celui de Poutine. « Tout projet, plan, politique ou économique, dans la région et dans le monde, est voué à l’échec, si la Turquie en est exclue. Cela est valable des Balkans à la Méditerranée, du nord au sud de l’Afrique », a-t-il asséné le 18 mai.

Erdo ?an, sultan néo-ottoman, reprend pied en Libye. Obsédé par l’humiliation du traité de Sèvres de 1920 qui avait retiré à la Turquie ses conquêtes arabes et maghrébines, le chef d’État turc se veut le calife de la reconquête. La Libye en est une pièce maîtresse hautement symbolique. : « On nous demande souvent ce que nous faisons exactement en Libye. Nous y sommes pour défendre nos descendants, nos frères anatoliens », déclarait-il le 22 décembre 2019. L’hubris néo-ottoman a un fond historique. La Libye, majoritairement peuplée, dans l’ordre, de Touaregs, de Berbères avec une minorité d’arabes fut le seul pays de l’empire ottoman où la Sublime Porte implanta une colonie turque de peuplement. Via les Janissaires (ordre militaire composé d’esclaves chrétiens européens convertis de force) et leurs descendants au XVIIe siècle. Et via la dynastie des Karamanli qui administra la région jusqu’en 1830 environ. Un habillage suffisant pour Erdo ?an et son récit islamo-néo-impérialiste. Ses victoires militaires, politiques et diplomatiques dans cette région aux confluents de l’Afrique, du Maghreb et de la Méditerranée sont aussi favorisées par son travail de fond sur les réseaux islamistes.

« Dans le chaos régional, Erdo ?an rêve d’un ralliement à son panache islamo-ottoman. Pour le parti Ennahdha en Tunisie, affilié, comme Erdo ?an, aux Frères musulmans, cette nouvelle donne turque est un atout indéniable. »

Dans le chaos régional, Erdo ?an rêve d’un ralliement à son panache islamo-ottoman. Pour le parti Ennahdha en Tunisie, affilié, comme Erdo ?an, aux Frères musulmans, cette nouvelle donne turque est un atout indéniable. Sur les réseaux sociaux, on a vu des Tunisiens brandir des drapeaux turcs. Mais pour la Tunisie, cette nouvelle zone de tension dans une région frontalière peuplée de djihadistes peut surtout s’avérer désastreuse.

Erdo ?an rêve de souder son peuple dans un nouvel élan patriotique. Rien de moins garanti. La population a soutenu Erdo ?an tant qu’il lui a assuré une période de prospérité économique. Ce n’est plus le cas. Et les sondages sont mauvais. Mais pour raffermir son pouvoir, le dictateur ne recule devant rien. 7340 comptes Twitter viennent d’être suspendus. Tous proches de l’opposition. De nouvelles purges ont visé, ces derniers jours, militaires, gendarmes, policiers, journalistes, médecins, députés. 95 journalistes sont actuellement emprisonnés en Turquie selon l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe. Des enquêtes judiciaires ont été ouvertes contre plusieurs médecins, accusés d’avoir suscité « la peur et la panique parmi l’opinion ».

Tous ceux qui critiquent la gestion de la crise sanitaire par le gouvernement, risquent entre deux et quatre ans de prison. Des députés kurdes ont été destitués. En Turquie, la haine anti-kurde comme la haine anti-arménienne sont systémiques. Le génocide arménien, stade suprême du racisme, n’a jamais été reconnu. Bien au contraire, les exterminateurs des Arméniens et des Grecs pontiques ont leurs statues et leurs boulevards. À Istanbul, sur la colline de la liberté, on peut admirer le mausolée de Talaat Pacha, ministre de l’Intérieur du gouvernement Jeune Turc. Il fut le principal organisateur du génocide arménien en 1915 (« Il faut en finir avec eux, hommes, femmes, enfants, sinon nous devrons craindre leur vengeance »). Aucun risque qu’on le déboulonne. C’est un héros.

Erdo ?an contrôle désormais deux « robinets » décisifs pour les flux migratoires vers l’Europe : celui de son pays, la Turquie, et celui de la Libye. Qui osera lui déplaire ? Mieux vaut regarder ailleurs. Tiens, par exemple en France où se déroulent les élections municipales. À Vénissieux (Rhône), Yves Blein (LREM) vient de fusionner avec Yalcin Ayvali, candidat pro-Erdo ?an, membre du PEJ (extrême droite turque).

Non vraiment, Erdo ?an ne chôme pas.

Illustration  : Le président turc, Recep Tayyip Erdogan, lors d’une conférence de presse à Ankara, en Turquie, le 10 juin 2020 (© Depo Photos/ABACAPRESS.COM).