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La longue fin de l’esclavage au Maghreb

vendredi 3 juillet 2020, par siawi3

Source : https://www.sciencespo.fr/research/cogito/home/la-longue-fin-de-lesclavage-au-maghreb/?fbclid=IwAR2kQrT9U5-bvSdApGXdSjuWeryzWfW2dM7fFcIb_JDIhPAyU4geSHMhw0o

La longue fin de l’esclavage au Maghreb

publié par La recherche à Sciences Po

15 juin 2020

Si la fin de l’esclavage a fait l’objet de nombreuses recherches, son histoire est si diverse et si complexe que nombre de ses dimensions n’ont pas encore été étudiées. C’est à enrichir ces travaux que M’hamed Oualdi , historien du Maghreb au Centre d’histoire de Sciences Po, consacre son nouveau projet qui vise notamment à révéler les dimensions transnationales de cette histoire à travers l’examen des écrits d’esclaves au Maghreb dans un long 19e siècle. Innovant par bien des aspects ce projet a été retenu par le Conseil européen de la recherche dans le cadre de la compétition très sélective des ERC. Interview

Avec ce projet, vous visez à construire un nouveau récit de l’abolition de l’esclavage en Afrique du Nord, en adoptant une perspective transnationale. Comment est née cette idée ?

Ce projet découle d’une précédente recherche et d’un enseignement sur l’esclavage dans le monde musulman que j’ai prodigué à Princeton. Mais, de façon plus surprenante, il tient aussi à un épisode récent de l’histoire du Proche-Orient qui m’a marqué.

Tout d’abord, dans une précédente recherche – exposée dans mon ouvrage Esclaves et maîtres, Les Mamelouks des Beys de Tunis du 17e siècle aux années 1880 (Publications de la Sorbonne, consultable en ligne), j’ai étudié un corps particulier d’esclaves et de serviteurs, les mamelouks qui servaient les gouverneurs de la province ottomane de Tunis, en occupant de hautes positions administratives et militaires. Venus des rives nord de la Méditerranée (Italie, Grèce) et du Caucase les mamelouks sont fascinants car ils témoignaient de leurs sentiments, de leurs vies, de leur expérience de serviteurs dans des écrits en langue arabe qu’ils ont le plus souvent dictés à leurs secrétaires arabophones, voire rédigés eux-mêmes.

Par la suite, lors d’un cours sur l’esclavage dans le monde musulman que j’ai donné à Princeton, je me suis familiarisé avec un champ d’études majeur aux États-Unis, les études sur les récits d’esclaves (ou slave narratives) qui narrent les vies et souffrances d’esclaves d’origine africaine, souvent dans une visée abolitionniste. L’un de ces récits, celui d’un Africain de l’Ouest, Umar Ibn Said m’a frappé car ce dernier se définissait comme Maghrébin. C’est ce récit qui m’a poussé à élargir ma conception du Maghreb à un ensemble géographique plus vaste.

Nadia Murad Basee Taha,telling her story during the Security Council meeting Dec. 2015 © UN Photo/Amanda Voisard

Enfin, un épisode plus récent a renforcé ma conviction de la nécessité de repartir des témoignages d’esclaves : ce fut celui d’assister au témoignage que Nadia Murad, une femme yazidie asservie par des membres de l’État Islamique en Irak, a livré lors d’une conférence. Depuis, elle a obtenu le prix Nobel de la paix.

Vous couvrez une période qui s’étend du milieu du 18e siècle à l’entre deux-guerres, à savoir une période bien plus étendue que celle que l’on associe généralement à l’abolition de l’esclavage. Pourquoi avoir choisi cette temporalité ?

Beaucoup d’entre nous – et certainement les lecteurs de cet article – raisonnent en effet en termes d’abolitions et ont à l’esprit des moments particuliers d’abolition et d’esclaves noirs dans l’histoire européenne : constitution de 1848 en France, guerre civile aux États-Unis … Mais comme d’autres historiens, plutôt que d’étudier ces questions sur des temps courts d’abolition, je préfère penser dans un temps long des fins d’esclavages qui furent progressives, parfois très lentes, et voire incertaines. Il suffit de penser aux Africains de l’Ouest qui, encore aujourd’hui, sont violemment exploités au cours de leurs migrations vers l’Europe, pour se convaincre que la dernière page de cette histoire n’est pas tournée.

Pour ma part, je travaille sur le Maghreb et la Méditerranée qui furent les carrefours d’au moins quatre traites : les traites d’esclaves d’Afrique de l’Ouest et de l’Est (notamment d’Éthiopie) ; les captivités d’esclaves européens au Maghreb ; celles d’esclaves maghrébins (musulmans et juifs) surtout dans le sud de l’Europe ; et enfin les traites beaucoup moins connues de Caucasiens et Grecs dans l’Empire ottoman et notamment dans les provinces maghrébines de cette empire.

Image : Slaves in Ethiopia – 19th century © Unknown / Public domain

Chacune de ces traites s’amenuise à des périodes différentes. Ainsi, c’est dès les dernières décennies du 18e siècle et jusqu’aux deux premières décennies du 19e siècle que des accords diplomatiques conclus entre pays maghrébins et pays européennes ont permis de réduire le nombre de captifs européens et maghrébins sur chaque rive de la Méditerranée tandis que les traites des esclaves caucasiens et ouest africains n’ont été réduites que dans l’entre-deux-guerres et encore, cela ne s’est fait que très progressivement. Il y a en somme une succession de fin d’esclavages qu’il faut étudier ensemble sur ce que j’appellerai un très long 19e siècle notamment parce qu’il nous faut comprendre pourquoi l’esclavage des Africains de l’Ouest et de l’Est fut aussi persistant, que ce soit dans cette région ou ailleurs dans le monde.

Cela vous amène à nuancer le rôle de la colonisation européenne du Maghreb que ce soit dans l’établissement de l’esclavage que dans son abolition…

Je ne formulerai pas les choses ainsi. D’abord, dans un contexte de rivalités, de guerres et de courses entre puissances européennes et maghrébines, des hommes, femmes et enfants ont été asservis sur chaque rive de la Méditerranée. Les historiens de l’époque moderne l’ont montré : il n’y eut pas que des bagnes d’esclaves au Maghreb. Malte, Rome, Cadix, Venise et bien d’autres villes du sud de l’Europe furent aussi des lieux terribles d’exploitation d’esclaves musulmans jusqu’à la fin du 18e siècle. Par ailleurs aussi bien durant la période moderne que durant la colonisation du Maghreb, les Européens ont adopté différentes attitudes face à l’esclavage : soit ils ont participé à la traite d’esclaves africains ; soit, dans le cas des diplomates britanniques, ils ont agi en faveur de l’abolition de l’esclavage.

Image : Entrevue de Sadok Bey et de Napoléon III à Alger, 1861 par Alexandre Debelle ©, Institut national du patrimoine, collection Qsar es-Saïd

Il y a aussi eu nombre d’administrateurs coloniaux français, italiens et espagnols au Maghreb qui ont considéré que le sort des esclaves africains ne relevait pas de leurs pouvoirs mais qu’il s’agissait d’une question d’ordre privé, relevant des familles et foyers où ces esclaves étaient employés à des fonctions domestiques.

En fait, ma priorité n’est pas de savoir si les puissances européennes furent les seules forces motrices de l’abolition de l’esclavage au Maghreb ou s’il y eut aussi des mouvements locaux en faveur de cette abolition. Cette question a beaucoup été posée ces dernières années pour comprendre les raisons et limites des fins d’esclavages dans le monde musulman. Pour certain.e.s historien.ne.s., il s’agissait de montrer – de manière légitime – que l’histoire des fins d’esclavage ne pouvait pas seulement tourner autour de l’Europe mais qu’il fallait penser cette question en fonction de l’histoire sociale propre des pays musulmans. Pour d’autres au contraire, il s’agissait de démontrer que les pays musulmans étaient incapables de mettre fin par eux-mêmes à l’esclavage sous le prétexte avancé qu’asservir puis posséder des esclaves était un précepte islamique. Derrière ce dernier type d’interprétation pointe non seulement le risque d’essentialiser le monde musulman, mais aussi d’insinuer de manière problématique que les pouvoirs musulmans ne peuvent se moderniser.

Image : Captain Croker visiting the hospital at Algiers. A mother informs him of the thirteen Years Slavery of herself and her eight Children and points to six of them. juillet 1815 © Domaine public

Pour sortir de ce débat parfois miné et parfois sans issue et penser autrement les fins d’esclavage, dans ce projet, je préfère suivre les voies tracées par des historiens du Proche-Orient ottoman telles qu’Eve Troutt-Powell ainsi qu’Ehud Toledano et comprendre non pas seulement les fins de traites et les abolitions selon l’action des gouvernements ou des diplomates mais surtout selon les expériences diverses des esclaves en partant des documents qui en gardent trace : pétitions émises par des esclaves, témoignages recueillis lors des procès ou bien encore quelques rares récits de vie recueillis par des consuls européens ou des savants maghrébins ….

De fait, un aspect innovant de ce projet est de vous appuyer sur des témoignages écrits de captifs. Or, on imagine mal des esclaves alphabètes prenant la plume, on conçoit mal aussi que de tels documents aient été conservés…

Oui c’est le défi majeur, et l’un des questionnements essentiels qui me passionne dans ce projet : en fonction de l’âge, du genre des origines sociales et géographiques des esclaves mais aussi des types d’institutions administratives de leurs pays d’origine, l’accès des esclaves à l’écrit était tout à fait inégal. Et cela se ressent dans les premières archives que j’ai pu consulter. Pour un premier groupe d’esclaves, ceux venus du sud de l’Europe et se retrouvant au captivité au Maghreb, et ce jusqu’au début du 19e siècle, les archives européennes débordent de pétitions et suppliques adressées par ces captifs européens à telle ou telle autorité espagnole, italienne, française pour obtenir leur libération. Parallèlement, –et c’est le chantier passionnant dans lequel je suis plongé depuis ce printemps –, des esclaves maghrébins (des hommes mais plus rarement des femmes) parvenaient eux aussi à transmettre à leurs souverains et à leurs parents des suppliques rédigées en langue arabe. Seulement ce type d’écrits est moins répandu que les pétitions de captifs européens soit parce que les pouvoirs européens censuraient les captifs maghrébins (nous en avons de multiples preuves), soit parce que les pouvoirs maghrébins n’ont pas cherché ou n’ont pas eu intérêt à conserver ce type de supplique.

Image : Slave Market. Marrakesh. S Morocco, 1903, Auteur inconnu, domaine public

Enfin, dans ces déséquilibres en termes d’archives, aux premiers abords, il sera encore plus difficile de retrouver les voix d’esclaves ouest-africains et surtout ouest-africaines. Mais ces voix n’ont pas été complètement tues. On peut en retrouver des traces surtout à partir de la seconde moitié du 19e siècle, de manière dispersée. Pour ce dernier groupe, il va falloir faire preuve d’une plus grande inventivité pour conduire nos recherches dans les archives. Mais ces différentes dissymétries, ces inégalités en termes d’archives disent là encore quelque chose de fondamental sur la diversité des fins successives et inégalement documentées des esclavages au Maghreb et en Méditerranée.

En dehors de l’ouvrage qui sera issu de ce travail, vous envisagez d’autres supports pour transmettre les résultats de ces recherches. Pouvez-vous les évoquer ?

Une finalité centrale de cette recherche – qui consiste à retrouver et faire entendre des voix de dominés – est de pouvoir s’adresser à des publics différents. Les publications issues de ce projet seront bien sûr autant d’interventions scientifiques sur l’histoire de la Méditerranée, du Maghreb, de l’esclavage et de son abolition. Mais grâce au financement de l’European Research Council et à l’appui du Centre d’histoire et d’autres services de Sciences Po* nous voulons aussi produire une anthologie écrite et peut être des audios ou des vidéos de témoignages d’esclaves qui pourraient être utilisées par des enseignants auprès d’élèves du secondaire et de l’enseignement supérieur. A terme nous espérons aussi que des hommes et femmes de théâtre se saisiront des voix d’esclaves que nous aurons mises au jour pour les ranimer et les faire revivre sur les planches en diverses langues.

*notamment le soutien quotidien et toujours précieux de Régine Serra, Marie-Laure Daggieu, Olivier Roméo, Carole Jourdan que je tiens à remercier ici.

Professeur des Universités au Centre d’histoire de Sciences Po, et auparavant « associate professor » à l’Université de Princeton, M’hamed Oualdi consacre ses travaux à l’étude de l’histoire moderne et contemporaine de espaces maghrébins qui furent sous domination ottomane. Il porte une attention toute particulière aux questions de domination coloniale et aux trajectoires sociales et politiques des captifs.

Bibliographie sélective

Esclaves et maîtres, Les Mamelouks des Beys de Tunis du xviie siècle aux années 1880, Éditions de la Sorbonne, 2015. En accès libre.

A Slave Between Empires : A Trans-Imperial History of North Africa, Columbia University Press, 2020