Subscribe to Secularism is a Womens Issue

Secularism is a Women’s Issue

Accueil > Resources > France : Néoféminisme, décolonialisme : « Arrêtons de nous excuser », la (...)

France : Néoféminisme, décolonialisme : « Arrêtons de nous excuser », la contre-attaque de Pascal Bruckner

Book Presentation

vendredi 9 octobre 2020, par siawi3

Source : https://www.lefigaro.fr/vox/societe/neofeminisme-decolonialisme-arretons-de-nous-excuser-la-contre-attaque-de-pascal-bruckner-20201009

Néoféminisme, décolonialisme : « Arrêtons de nous excuser », la contre-attaque de Pascal Bruckner

EXCLUSIF - Dans son nouvel essai, Un coupable presque parfait (Grasset), Pascal Bruckner dénonce la montée en puissance d’une nouvelle idéologie raciste et sexiste. Elle prend pour bouc émissaire, selon lui, « le mâle blanc hétérosexuel ».

Par Alexandre Devecchio

Publié le 9 octobre 2020 il y a 10 heures, mis à jour il y a 5 heures

Photo : Pascal Bruckner. Eric Garault pour le Figaro Magazine

C’était il y a environ un an. L’idée de son nouvel essai est née alors qu’il écoutait la matinale de France Culture. « Vieux mâle occidental blanc »:en entendant ces mots, prononcés par un chroniqueur comme une injure à son égard, le flegmatique Pascal Bruckner a manqué de s’étouffer avec son café. Le philosophe avait pris l’habitude de s’entendre qualifier de « réac », s’en faisant même « un titre de fierté », la preuve d’une certaine indépendance d’esprit. Mais pour ce dandy aux cheveux longs et à l’éternelle silhouette de jeune homme, se voir rappeler qu’il n’avait plus 20 ans était particulièrement déplaisant. Plus sérieusement, jamais il n’aurait imaginé qu’en France, au XXIe siècle, il verrait resurgir ainsi des préjugés liés au sexe et à l’épiderme. Qui plus est sur une antenne du service public !

Récidiviste

Que lui était-il reproché exactement ? Ses critiques à l’encontre de l’« adolescente star » , Greta Thunberg, dans Le Figaro. « Mais quel rapport entre la militante du climat et la couleur de peau ? se demandait-il. Aucun ! Si un intellectuel africain critiquait la jeune Suédoise, le traiterait-on de vieux mâle noir ? » D’autres à sa place, mus par un certain conformisme ou effrayés à l’idée d’être envoyés à l’Ehpad par le système médiatique, se seraient sentis disqualifiés, auraient cédé à l’air du temps et demandé pardon. Bruckner, lui, refuse d’être un « bouc émissaire ». Pour l’auteur de La Tyrannie de la pénitence, il n’est pas question de s’excuser d’avoir 71 ans ou de se repentir d’être un homme. Encore moins d’expier en raison de sa couleur de peau. Ce serait aussi absurde que de s’excuser d’être noir, arabe ou juif. Le philosophe qui, derrière une apparente nonchalance, n’aime rien tant que se nourrir des critiques de ses adversaires, y voit, au contraire, une occasion de porter la plume dans la plaie. Au « sanglot de l’homme blanc » doit succéder son sursaut. D’autant qu’au-delà de son propre cas, Bruckner l’a déjà constaté, le discours racialiste, que l’on croyait banni à tout jamais, fait son retour et se banalise.

L’effacement des lumières

Quelques semaines plus tard, la cérémonie des César, marquée par les polémiques autour des récompenses attribuées au réalisateur Roman Polanski, condamné en 1977 pour rapports sexuels illégaux avec une mineure, ainsi que par les propos de l’actrice Aïssa Maïga, expliquant qu’elle « ne (pouvait) pas (s’)empêcher de compter le nombre de Noirs dans la salle », lui en apporte la confirmation et achève de le convaincre de se lancer dans un nouveau projet d’écriture. « Polanski est d’abord le nom d’une haine de l’homme “blanc, vieux, hétérosexuel, androcentré” »,écrit-il alors dans Le Point, reprenant les mots de l’actrice « féministe »Adèle Haenel dans une interview au New York Times.

Tout se passe comme si, en voulant combattre les vieux démons de ­l’Occident, la ­gauche les avait ressuscités
Avec Un coupable presque parfait. La construction du bouc émissaire blanc (Grasset), Bruckner s’attend à être traité de tous les noms d’oiseaux. D’aucuns y verront sans doute le pamphlet rageur d’un« dominant ». D’autres la complainte d’un intellectuel vieillissant cédant à la compétition victimaire qu’il entend dénoncer. Ce serait ne rien comprendre à cet essai aussi dense que percutant, exempt d’amertume mais expression d’une angoisse profonde qui traverse son œuvre depuis plusieurs décennies : celle de l’effacement de l’Occident et de son projet universaliste issu des Lumières au profit d’une société tribalisée en proie à la lutte des « genres », des « races » et des « communautés ». S’il avait pu choisir son époque, Bruckner se serait probablement téléporté au XVIIIe siècle. À son modèle inavoué, Voltaire, dont il partage le goût de la vie en société et du voyage, il tente d’emprunter le style faussement désinvolte, la rapidité d’esprit et les traits d’ironie. Le paradoxe est qu’il n’a cessé de se battre, non contre le retour du conservatisme, mais contre les dérives d’un certain progressisme et contre ceux qui se présentent comme les héritiers des Lumières. Un scénario qu’il ne pouvait imaginer lorsque à 20 ans, en mai 68, il pensait défier l’autorité et l’ordre moral.

Les vieux démons ressurgissent

Dès 1983 et la publication du Sanglot de l’homme blanc, Bruckner a rompu cependant avec une certaine gauche occidentale. Il s’en prend alors à l’idéologie tiers-mondiste qu’il juge manichéenne, opposant un Sud radieux et idéalisé à un Nord rapace et oppresseur, et, à ses yeux, reposant derrière une solidarité affichée, sur la haine de soi. En 2006, dans La Tyrannie de la pénitence, il poursuit son exploration du malaise occidental. En ressassant les crimes du passé - esclavage, guerres, fascisme -, les nations européennes se complaisent, selon lui, dans une autoculpabilisation à bon compte, et se condamnent au déclin et à la dépression. Un coupable presque parfait conclut en quelque sorte sa trilogie sur le « masochisme occidental » et marque le franchissement inquiétant d’une nouvelle étape. Car, explique Bruckner, tout se passe comme si, en voulant combattre les vieux démons de l’Occident, la gauche les avait ressuscités. Sous couvert de progressisme, c’est l’obscurantisme qui fait son retour et l’homme blanc, autrefois persécuteur, pourrait en être la principale victime : le « bouc émissaire ».Ce retournement paradoxal passe, selon Bruckner, par le dévoiement de trois causes nobles défendue par l’Occident : le féminisme, l’antiracisme et l’anticolonialisme.

À LIRE AUSSI : Alain Finkielkraut : « La honte d’être blanc a supplanté la mauvaise conscience bourgeoise »

Pour commencer, « le féminisme de progrès » est trop souvent devenu « un féminisme de procès », analyse-t-il. Si le féminisme traditionnel était universaliste et entendait instaurer une égalité aussi bien économique que symbolique entre hommes et femmes, le néoféminisme est ouvertement séparatiste, voire suprématiste et dresse les sexes l’un contre l’autre. La militante féministe et LGBT, élue au Conseil de Paris, Alice Coffin, a ainsi récemment créé la polémique en écrivant dans son livre, Le Génie lesbien, « il faut éliminer les hommes de nos esprits : ne plus lire leurs livres, ne plus regarder leurs films, ne plus écouter leurs musiques ». Simple provocation isolée ou symptôme d’une véritable tendance ? Bruckner pointe les excès du mouvement #MeToo et « la jouissance iconoclaste à démolir certaines figures masculines connues », quand bien même la justice les aurait innocentés (Philippe Caubère, Luc Besson, Woody Allen). Par nature, le deuxième sexe serait innocent tandis que par essence, le sexe masculin serait criminel. Le philosophe regrette que beaucoup de féministes nord-américaines, mais aussi françaises, présentent désormais tout homme comme un « prédateur »aliéné par « la culture du viol ». Mais si pour la militante Caroline De Haas, « un homme sur deux ou trois est un agresseur », les agresseurs sont toujours blancs. Ce qui explique son silence, comme la majorité des féministes, après les viols de Cologne par des migrants lors de la nuit du Nouvel An 2016.

Le néoféminisme va de pair avec un néo-antiracisme tout aussi manichéen, analyse Bruckner. L’antiracisme d’autrefois défendait l’idée d’une humanité commune au-delà de la diversité des origines et des cultures. Le nouvel antiracisme exacerbe les identités, se focalise sur la couleur de peau et va même jusqu’à ressusciter le concept de race que l’on croyait aboli, créant ainsi les conditions d’un nouvel apartheid. « On se contente, dans un stupéfiant mimétisme, d’inverser la rhétorique de la ségrégation qui exaltait les seuls Blancs au détriment des Noirs, observe le philosophe. Ici, c’est le contraire : on dénigre “les faces de craie” pour célébrer les autres couleurs de peau en leur attribuant toutes les vertus. »

L’antiracisme se double d’un anticolonialisme d’autant plus délirant et virulent que le colonialisme n’existe plus. Mais pour la gauche identitaire, il faut désormais décoloniser les pays occidentaux de l’intérieur, les débarrasser de leurs préjugés historiques et culturels, lesquels enfermeraient à tout jamais les enfants de l’immigration ou les descendants d’esclaves dans un statut d’infériorité. C’est ce que l’on appelle « la culture de l’effacement », autrement dit l’effacement de la culture et de l’histoire occidentale au nom de l’utopie multiculturelle. Pour ne pas heurter la « sensibilité » des « minorités intersectionnelles », on débaptisera des rues, on déboulonnera des statues eton réécrira des classiques de la littérature.

Visionnaire ?

Cette folie « progressiste », qui conduit aujourd’hui les États-Unis au bord de la guerre civile, pouvait encore, il y a peu, sembler exotique et lointaine pour les Européens. Si bien que lorsque Pascal Bruckner entame l’écriture de son livre, il y a un an, on peut se demander s’il n’accorde pas trop d’importance à un mouvement qui apparaît encore comme ultraminoritaire. Par la suite, le déclenchement de la crise du coronavirus laisse penser que les questions économiques et sociales vont davantage occuper le devant de la scène que les questions identitaires. Dans l’entourage du philosophe, le seul à y croire depuis le début n’est autre que le PDG des Éditions Grasset, Olivier Nora. « Nous sentions monter ces problématiques. Même si cela était moins clair qu’aujourd’hui, nous anticipions que cela allait devenir un enjeu majeur de l’époque », explique-t-il.

L’ombre de la French Theory

Au lendemain du confinement, le 6 juin 2020, la manifestation antiraciste en hommage à George Floyd et contre les violences policières, qui rassemble plus de 20.000 personnes à Paris, leur donne raison. Organisée, entre autres, par le collectif La Vérité pour Adama, elle est émaillée par quelques slogans délétères : « Sibeth traîtresse à sa race », « Mort aux Blancs »… « Ces manifs ont été un contresens total. Tout à coup, nous sommes tous devenus américains : George Floyd/Adama Traoré, même combat, constate Pascal Bruckner. Or, les États-Unis et la France ne sont pas comparables et les rapports d’experts ont jusqu’ici établi que la mort d’Adama Traoré était accidentelle. » Ironiquement, l’idéologie de la race et du genre, désormais hégémonique sur les campus américains, a été inspirée par les thèses de la French theory, popularisées dans les années 1970 outre-Atlantique par des philosophes français tels que Foucault ou Derrida. Métabolisées et dévoyées par la gauche identitaire américaine, elles sont finalement réimportées aujourd’hui. Le cauchemar américain va-t-il ainsi se déporter sur le Vieux Continent ?

L’Europe et singulièrement la France, berceau des Lumières, ont les anticorps nécessaires pour se prémunir contre ce virus, espère Bruckner. Le philosophe rappelle les mots de la chanteuse américaine naturalisée française, Joséphine Baker : « À Paris, personne ne me disait noire. Personne ne me disait négresse, mot qui me blessait terriblement. »Ou ceux de l’écrivain James Baldwin, réfugié en France en 1948 : « Les Français m’ont sauvé la vie car ils ne me voyaient pas. Ils m’ont débarrassé des béquilles de la race », expliquait-il, précisant que dans la patrie de Victor Hugo, pas une fois on ne l’avait importuné pour sa couleur de peau ou son orientation sexuelle (il aimait les hommes). Plus largement, Bruckner souligne que ce sont les nations européennes qui en premier ont aboli l’esclavage. Que l’Occident, et lui seul, a fait l’effort de surmonter sa barbarie pour la penser et s’en affranchir.

À le lire, on comprend que non seulement il n’y a pas lieu de s’excuser, ni de se sentir coupable, mais il y a aussi quelques motifs d’être fier. Fier d’être français. Fier d’être européen. « Nous avons toutes les raisons de vouloir défendre l’Europe, conclut-il, l’une des plus grandes civilisations de l’Histoire. »

Voyage au cœur du malaise occidental

Les outrances du phénomène #MeeToo, le déni des viols de Cologne, la censure dans les universités ou encore le tabou de la traite négrière orientale sont autant de sujets brûlants abordés dans « Un coupable presque parfait ». Voici, en exclusivité, des extraits de ce livre événement.

Contrairement aux espérances de 1989, ce ne sont pas la raison et encore moins la modération qui l’ont emporté après la chute du Mur. Une autre idéologie a remplacé les promesses de salut portées par le socialisme réel pour recommencer la bataille sur de nouvelles bases : la race, le genre, l’identité. Pour trois discours, néoféministe, antiraciste, décolonial, le coupable désormais est l’homme blanc, réduit à sa couleur de peau. C’est lui le pelé, le galeux, responsable de tous les maux. Rien a priori ne rapproche ces trois rhétoriques sinon la figure du Maudit, le mâle blanc hétérosexuel qui fédère des aversions identiques. Une vaste entreprise de rééducation est en marche, à l’université, dans les médias, qui demande à ceux qu’on appelle « les Blancs » de se renier. La dernière fois que l’on avait subi la propagande de la race, c’était avec le fascisme dans les années 1930 : la disqualification a priori d’une partie de la population. On était vaccinés, merci. Cela nous revient d’outre-Atlantique déguisé en son contraire, l’antiracisme, avec de nouveaux protagonistes.

À LIRE AUSSI  : Abnousse Shalmani : « Le nouvel antiracisme est un racisme déguisé en humanisme »

Les professeurs de honte, néoféministes, décoloniaux, indigénistes, voudraient absolument nous prouver que notre mode de vie est fondé sur une exploitation effroyable des peuples et que nous devons nous repentir. Soudain toute une partie du monde occidental se découvre abominable, sous le regard de certaines minorités. Pour nous, exister, c’est d’abord expier. Se met en place, du moins dans le discours de nos croisés, une nouvelle humanité qui installe une autre hiérarchie : tout en bas les parias, la lie de la terre, le mâle blanc hétérosexuel occidental. Au sommet la femme noire ou arabe ou indienne, lesbienne ou queer, nouvelle reine de l’univers. Entre elle au pinacle et lui dans la poussière, toute la gamme des nuances, du blanc au beige, du beige au brun, du brun au foncé. Selon ces nouveaux préjugés, mieux vaudrait être foncé que pâle, homosexuel ou transgenre qu’hétérosexuel, femme plutôt qu’homme, musulman que juif ou chrétien, africain, asiatique, indigène qu’occidental. Il y aurait, comme le montrent les publicités et les plates-formes, l’ancien peuple, monochrome, servile, bêtement hétérosexuel. Et le nouveau, multicolore, composé de minorités dynamiques, talentueuses, aux mille érotismes contrastés. Dès 1983, j’alertais sur l’irruption possible d’un racisme anti-Blancs, d’une croisade contre les visages pâles. Il a pu y avoir au cours de la décolonisation, notamment en Afrique, un contre-racisme des peuples en voie de libération, notamment dans le Congo de Patrice Lumumba durant l’été 1960. Ce qui est absolument nouveau, c’est que ce sont des« Blancs » en Europe et aux États-Unis, en général appartenant aux classes aisées, qui se maudissent, dénoncent « l’insupportable blanchité de notre culture » et arguent de leur couleur de peau pour prouver leur infamie. La haine du Blanc est d’abord une haine de soi de la part du Blanc fortuné.

Les ambiguïtés de #MeToo

C’est le problème avec la mouvance #MeToo : certaines activistes se croient hypermodernes, elles sont souvent terriblement archaïques dans leur confusion entre la justice et le lynchage. Elles se moquent de la vérité, elles ne veulent que la simplicité d’un monde coupé en deux : l’homme, blanc de préférence, toujours coupable, et la femme toujours affligée. Elles relisent le passé proche à la seule lumière du Bien et du Mal, ne concèdent aucun écart, ne connaissent que l’anathème et l’excommunication. #MeToo a mis fin, dit-on, à des décennies d’impunité. C’est un progrès, sans nul doute. Mais il n’est pas interdit d’en voir aussi les limites ou les dangers. En France, par exemple, 114 avocates pénalistes et féministes ont dû publier une longue tribune dans Le Monde (7-8 mars 2020) pour rappeler qu’une « inquiétante présomption de culpabilité s’invite trop souvent en matière d’infractions sexuelles ». Faut-il croire les victimes sur parole ? À cette affirmation, les signataires rétorquaient : « Présumer de la bonne foi de toute femme se déclarant victime de violence sexuelle reviendrait à sacraliser arbitrairement sa parole, en aucun cas à la “libérer” (…) En un clic et dans un mouvement de surenchère assez malsain, des femmes n’hésitent plus à s’autoproclamer victimes pour accéder à un statut qui induit l’existence de bourreaux tout désignés. »

La guillotine ­médiatique tourne à plein régime et, comme l’autre, elle a soif de nouvelles têtes à couper

Alors que la justice démocratique oscille entre deux écueils, laisser un crime impuni ou punir un innocent, la justice digitale, elle, s’exerce dans l’instant. Elle veut frapper le coupable supposé, quitte à détruire des vies et des carrières : tout se mélange, des propos de table, des propositions maladroites, des gestes déplacés, des caresses impudiques. Une simple remarque et vous voilà embarqué à jamais dans la grande foule des porcs. Internet est à cet égard un lasso impitoyable qui vous rattrape où que vous soyez, même un demi-siècle après. L’oubli y est impossible et si le code pénal autorise la prescription, les tribunaux de l’opinion publique se l’interdisent. Le moindre manquement est allégué, signalé et conservé pour l’éternité. Si vous êtes dans la liste des présumés coupables, si en plus vous êtes célèbre, votre compte est bon. Un innocent n’est jamais qu’un coupable avec de bons avocats et des complicités haut placées. Une simple allégation vous marque à vie. La guillotine médiatique tourne à plein régime et, comme l’autre, elle a soif de nouvelles têtes à couper.

Culpabilité à géométrie variable

Mais les hommes ne se valent pas dans l’opprobre : seuls les Blancs sont vraiment à blâmer. Si à Paris, des migrants africains ou originaires du Proche-Orient harcèlent des passantes, il ne faut pas punir les premiers mais élargir les trottoirs, demande Caroline De Haas le 22 mai 2017, et améliorer l’éclairage. La lutte contre le viol ou l’agression s’arrête à la couleur de peau. Un violeur issu d’un pays du Sud n’est pas vraiment un violeur car il a des circonstances atténuantes. Ainsi l’essayiste Thierry Pech explique-t-il les agressions de Cologne comme celles du quartier La Chapelle-Pajol à Paris par une sorte d’habitus culturel oriental : « Les agresseurs de Cologne ont toujours connu chômage et misère sexuelle ; c’est pour cela qu’il ne faut pas les juger hâtivement. » Relativisons la portée des actes dès lors qu’il s’agit de non-Blancs, c’est-à-dire de dominés. On admirera le paternalisme de ce raisonnement qui applique la culture de l’excuse à une catégorie de l’humanité jugée irresponsable par nature.

« Nous ne sommes pas des corps disponibles à la consommation masculine blanche », dit clairement l’islamiste Houria Bouteldja, comme s’ils l’étaient pour d’autres couleurs de peau. « Si une femme noire est violée par un Noir, c’est compréhensible qu’elle ne porte pas plainte pour protéger la communauté noire », renchérit-elle. Bref, tout viol est insupportable mais tous ne se valent pas et l’on ne peut mettre sur le même plan l’agression d’un « Blanc » dominant et d’une personne « en situation de subalternité ».

Il faut savoir que pour les plus ardentes dénonciatrices de l’espèce masculine, il y a des viols plus admissibles que d’autres s’ils sont commis par des ­musulmans ou des ­migrants

Se focaliser sur les agressions de Cologne ou sur la personne de Tariq Ramadan, c’est faire preuve de racisme et stigmatiser une catégorie particulière de personnes, les musulmans et les demandeurs d’asile, pour ne pas les nommer, alors que « toutes les foules masculines matinales des transports en commun français sont déjà un danger pour les femmes, et les foules avinées davantage », explique Valérie Rey-Robert, avide d’inculper le genre masculin tout entier pour mieux disculper une catégorie précise. Quant à Tariq Ramadan, pourquoi rapporter à l’islam les accusations dont il fait l’objet alors qu’« il y a des millions de viols chaque jour dans le monde » ? En dénonçant « la construction raciste des violeurs », l’auteure semble oublier que le prêcheur Tariq Ramadan se réclamait du Coran pour prôner une moralité musulmane supérieure à celle de toutes les autres confessions. Qu’importe : il faut savoir que pour les plus ardentes dénonciatrices de l’espèce masculine, il y a des viols plus admissibles que d’autres s’ils sont commis par des musulmans ou des migrants. Les considérations de genre le cèdent devant celles de la race. Tous les hommes sont coupables mais certains le sont plus que d’autres.

Épuration artistique

Il ne suffit pas d’imposer silence à ceux qui pensent mal ; il faut aussi procéder à un nettoyage rétrospectif de la Grande Culture. Il faut censurer Gauguin, explique une certaine miss Adele Gavi sur le site du quotidien The Guardian, au moment de l’exposition de la National Gallery consacrée à cet artiste. Elle suggère aux organisateurs de s’intéresser aux « milliers d’artistes formidables » et parfois méconnus plutôt qu’à ce « pervers pédophile ». Et de conclure : « Nous sommes en 2020 et nous n’avons plus à promouvoir les agresseurs sexuels. »Gauguin détient ce privilège de cocher toutes les cases de l’abomination : il est à la fois un malfaiteur sexuel, un pédophile, un raciste et un colonialiste. Bref, la grandeur ou la beauté d’une œuvre, désormais, n’est plus sa complexité ou son invention formelle mais sa conformité au credo moral du temps.

Désormais, nous ne sommes plus des amateurs de cinéma ou de littérature mais des juges qui considérons les livres, les films, les peintures sous un angle exclusivement éthique. Il n’y a plus de chefs-d’œuvre, seulement les œuvres des chefs de la propagande occidentale, d’affreux doctrinaires, colonialistes, machistes et racistes, de Cervantès à Faulkner, ces DWEM (Dead White European Males, ces mâles européens blancs et morts). La littérature n’est plus création, mise en scène ou déchiffrement d’une époque : elle n’est qu’expression de la domination des puissants ou rébellion des minorités.

À LIRE AUSSI : Entre vandalisme et réécriture de l’Histoire, l’antiracisme en folie

Naguère, un professeur, homme ou femme, vous incitait à aimer les œuvres, poésie, théâtre, peinture ou littérature, à en explorer les richesses. Désormais c’est un directeur de conscience qui vous explique pourquoi vous devez vous méfier des classiques, voire les écarter. C’est toute la querelle du canon à l’université : puisqu’il faut faire droit aux exigences des minorités, il n’est plus tolérable de laisser au programme sans examen Shakespeare, Chaucer, Cervantès, Balzac, Molière ou Goethe, témoins et propagateurs de mœurs oppressives. Au début de l’année 2020, l’université Yale, par la voix de Tim Barringer, directeur du département d’histoire de l’art, décide de ne plus enseigner cette histoire qu’à partir des « questions de genre, de classe et de race ». Barringer justifie cette décision par le malaise de nombreux étudiants face à un canon idéalisé, « produit d’artistes blancs, européens, hétérosexuels et masculins ». Il est à craindre dans cette démarche qu’il s’agisse surtout d’humilier l’art européen depuis la Renaissance, parce qu’il n’est pas conforme aux clichés en cours, queers, racisés, féministes. Cette mesure, prise encore une fois au nom des bons sentiments, ressemble furieusement aux enseignements de Jdanov, compagnon de route de Staline, qui, des années 1930 jusqu’en 1948 (date de sa mort), définissait l’art socialiste comme celui qui participait à l’éducation idéologique des masses. Faudra-t-il réécrire toutes les tragédies classiques, celles des Grecs, de Shakespeare ou de Racine, parce qu’elles incitent au meurtre des femmes ou accordent un rôle négatif à une personne non blanche, par exemple le Maure Othello dans la pièce du même nom qui met par ailleurs en scène une impitoyable guerre des sexes ? Ami(e) s censeurs et censeuses (en langue inclusive), au travail, la tâche est gigantesque ! D’ores et déjà, dans la plupart des maisons d’édition anglo-saxonnes, s’installent des sensitivity readers, des contrôleurs de sensibilité, qui décident si tel passage d’un manuscrit ne va pas offenser telle ou telle minorité. Les maisons d’édition payent des « relecteurs », pour ne pas heurter les éventuels lecteurs par des stéréotypes blessants. Le phénomène arrive en France où des « démineurs éditoriaux » relisent et conseillent les auteurs sur les termes ou expressions choquantes.

Relecture historique

Dire aujourd’hui qu’il y eut trois traites, l’orientale qui commença dès le VIIe siècle, l’africaine et l’atlantique, relève encore du tabou ou du moins de l’inconvenance. On se souvient qu’en 2005, l’historien des traites négrières Olivier Pétré-Grenouilleau avait été l’objet d’une campagne calomnieuse de la part d’un collectif d’Antillais, Guyanais et Réunionnais, soutenu par Christiane Taubira et défendu par Me Gilbert Collard. Il faudra le livre choc de l’historien franco-sénégalais Tidiane N’Diaye, Le Génocide voilé, paru en 2008, pour que les mentalités évoluent peu àpeu. La thèse qu’il y défend est simple : si la traite transatlantique, qui a duré quatre siècles, est qualifiée à juste titre de crime contre l’humanité, la traite des Noirs d’Afrique par le monde arabo-musulman, commencée dès le VIIe siècle et terminée officiellement au XXe, peut s’assimiler à une extermination de masse : on estime qu’elle fit près de 17 millions de victimes, tuées ou castrées. Alors que 70 millions de descendants ou de métis d’Africains peuplent les Amériques, des États-Unis au Brésil en passant par les Caraïbes, seule une minorité de Noirs ont réussi à survivre en terre d’islam. Dès 652, l’émir et général Abdallah Ben Saïd impose aux Nubiens et aux Soudanais un accord leur demandant la livraison de centaines d’esclaves. La traite orientale emprunte deux routes, la transsaharienne et la maritime. La première est celle des caravanes qui vont d’oasis en oasis, traînant avec elles des milliers de captifs enchaînés qui meurent de faim, de soif, d’épuisement. Les pistes sont parsemées de squelettes. L’autre route était celle du Nil et de la mer Rouge, avec l’importance prise par l’île de Zanzibar, possession du sultanat d’Oman. Le « Nègre » y était inscrit dans le tarif des douanes telle une marchandise parmi d’autres. Les captifs étaient castrés par des moines coptes en Égypte et en Éthiopie - l’islam interdisant cette pratique. Ils effectuaient l’ablation sur des jeunes garçons de 8 à 12 ans dans des conditions d’asepsie épouvantables. Près de 80 % des patients mouraient des suites de l’opération. Le fantasme des Noirs surpuissants risquant de déshonorer les dames des harems conduisit à cette fabrication massive d’eunuques. Quant aux femmes, elles étaient recherchées comme concubines pour leur réputation de sensualité. Mais les enfants nés de ces unions étaient tués ou châtrés à leur tour, si bien que ces liaisons forcées ne produisirent aucune descendance. Mulâtres et métis étaient rarissimes. « En castrant la plupart de ces millions de malheureux, l’entreprise ne fut ni plus ni moins qu’un véritable génocide, programmé pour la disparition totale des Noirs du monde arabo-musulman, après qu’ils furent usés, utilisés, assassinés. » À en croire Tidiane N’Diaye, la traite arabe fut donc bien la pire : « Bien qu’il n’existe pas de degrés dans l’horreur ni de monopole de la cruauté, on peut soutenir sans risque de se tromper que le commerce négrier et les expéditions guerrières menées par les Arabo-musulmans furent, pour l’Afrique noire et tout au long des siècles, bien plus dévastateurs que la traite transatlantique. » Marc Ferro écrivait déjà en 1992 : « La main tremble dès qu’il s’agit d’évoquer les crimes commis par les Arabes alors que l’inventaire des crimes commis par les Européens occupe, pour sa part, à juste titre, des pages entières. » Il ne s’agit pas d’exonérer l’Occident de ses crimes mais de répartir équitablement la charge…

« Un coupable presque parfait. La construction du bouc émissaire blanc », de Pascal Bruckner, Grasset, 350 p., 20,90 €.

À VOIR AUSSI - Pascal Bruckner est l’invité de la matinale Radio Classique-Le Figaro
Pascal Bruckner est l’invité de la matinale Radio Classique-Le Figaro
Chaque matin, à 8h12, suivez en direct l’édito de Guillaume Tabard (Le Figaro) ainsi que l’interview politique de Guillaume Durand (Radio Classique). Aujourd’hui, c’est le philosophe et écrivain Pascal Bruckner.
Video ici 14:27

La rédaction vous conseille
• Indigénisme, décolonialisme… Les idées folles du nouvel antiracisme