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Algérie : Renaître comme le phénix

lundi 12 octobre 2020, par siawi3

Source : https://www.elwatan.com/chronique-de-a-merad/renaitre-comme-le-phenix-10-10-2020

Renaître comme le phénix

A. Merad

10 octobre 2020 à 10 h 31 min

La question cruciale sur le retour du hirak semble avoir été tranchée, ce lundi, par la sortie massive de manifestants, dans la capitale et d’autres grandes villes du pays, qui ont saisi la date commémorative du 5 Octobre pour battre de nouveau le pavé après une « pause sanitaire » de plusieurs mois.

De quoi remettre un peu de clarté dans les esprits, et lever quelques doutes que la crise pandémique n’a pas manqué d’accentuer au fil de la nécessité du confinement. En reprenant les slogans phares du hirak, (changement du système, Etat démocratique, régime civil et non militaire), ces manifestants qui ont investi la rue spontanément, à la surprise générale, et surtout en trompant de manière intempestive la vigilance des forces de l’ordre, ont tenu visiblement à rassurer sur la vitalité toujours intacte du mouvement populaire malgré la féroce répression qui s’était abattue sur lui pour le réduire au silence.

Il faut dire que la démonstration assez spectaculaire de cette fringance (que la totalité de la presse progouvernementale a sciemment ignorée) a fait son effet sur les populations tenues jusque-là dans une angoissante expectative, même si elle a été accompagnée comme d’habitude par un nombre impressionnant d’arrestations de jeunes hirakistes dont le seul tort est d’avoir pris la liberté pour exprimer haut et fort leur colère antisystème.

On ne sait pas si cette sortie tonitruante du hirak constitue un prélude significatif à sa reprise régulière (et durable) sur le terrain, autrement dit un signe palpable pour la reconstitution de la lourde machine contestataire lancée un certain 22 Février 2019, mais l’atmosphère d’engagement toujours pacifique qui a empreint son expression populaire et sa faconde militante ont donné le ton à une sorte de déclic psychologique qui remet indubitablement certaines pendules à l’heure.

Côté ambiance donc, le hirak a donné l’impression qu’il n’a absolument rien perdu de son enthousiasme ni de son ardeur révolutionnaire. Il a reçu pourtant des coups très durs, vu nombre de ses activistes, parmi les plus résolus, jetés en prison, sans jamais céder à la résignation. A travers cette brusque intrusion dans l’espace public, théoriquement pour célébrer le 5 Octobre, les observateurs ont senti que la flamme du hirak était juste mise en sommeil. Elle attendait le moment propice pour se raviver.

Dans la désormais tradition de mobilisation pacifique pour le combat démocratique, il y avait, en effet, les mêmes acteurs qui lui ont donné jusque-là sa raison de vivre, et imprimé dans la conscience collective ses titres de noblesse. Des jeunes parmi lesquels une présence féminine impressionnante, des moins jeunes, des vieux, des vieilles, et des familles réunies se sont retrouvés, en ce lundi, parmi les premiers relanceurs potentiels du mouvement, un privilège qui sera inscrit sans aucun doute en lettres d’or dans l’histoire de leur participation. Alger, qui faisait figure de citadelle imprenable, en raison notamment du protocole sanitaire mis en place pour éviter la propagation de la Covid-19, mais davantage exactement comme au temps de Bouteflika où toute manifestation de rue était interdite, a ainsi pris son courage à deux mains pour faire exploser encore une fois les verrous de la peur.

Au nez et à la barbe des forces de sécurité, occupées en ces instants à quadriller la Maison de la Presse où se tenait un nouveau sit-in des journalistes pour réclamer la libération de Khaled Drareni. A l’envie de célébrer à leur manière la date symbolique du 5 Octobre 88 pour pallier la démission officielle, les Algérois ont surtout tenu à exprimer leur impatience à retrouver au plus vite la ferveur de l’action sur le terrain des opérations, autrement dit le rituel de la marche qui a tant manqué, en n’hésitant pas à braver toutes les menaces répressives. Il faut dire à ce propos que la riposte sécuritaire n’a pas attendu. Prises de court, les forces de l’ordre ont trouvé la latitude de se redéployer face à ce sursaut populaire, en procédant par le ciblage orienté et la rafle des supposés animateurs du hirak.

On avance le chiffre d’une cinquantaine d’arrestations d’activistes qui se sont retrouvés très vite devant les tribunaux. Preuve que le Pouvoir ne veut en aucun cas sortir du cercle de la radicalisation sécuritaire dans lequel il s’est enfermé, maintenant l’option répressive comme moyen de persuasion le plus efficace à ses yeux, capable d’infléchir les ténacités avant-gardistes les plus téméraires. La mise en détention qui va de 2 à… 10 ans de prison est dans ce cas d’espèce une réponse anti-hirakienne qui donne aux dirigeants des raisons de croire que la méthode musclée finira par laminer complètement l’insurrection citoyenne. L’objectif étant de baliser autant que faire se peut la route du référendum constitutionnel, comme l’a été l’élection présidentielle du 12 décembre 2019 menée au pas de charge pour annihiler toute note dissonante.

D’ailleurs, cette vision pour le moins réductrice est l’apanage des plus hautes autorités du pays. Tebboune lui-même confia dans l’interview qu’il accorda à un journaliste du New York Times « qu’il ne reste pas grand-chose du hirak ». Dans l’esprit du chef de l’Etat, le hirak « authentique » qu’il a lui même béni a atteint la plupart de ses revendications. Celui qui se déclare après ne peut être que « complotiste ». C’est le mot d’ordre qui est désormais repris en chœur par tous les propagandistes du régime.

Des relais qu’on retrouve, comme à l’ère bouteflikienne, partout à tous les niveaux où les structures officielles et officieuses se font valoir. Pour cette campagne référendaire, on assiste aux mêmes scènes, mêmes discours, mêmes pratiques, mêmes tonalités médiatiques, à la même clientèle en fait. Le FLN qui refuse de partir malgré l’insistance du peuple de le voir disparaître après un demi-siècle d’échecs patents, a poussé l’outrecuidance jusqu’à renouer avec le syndrome du cadre. L’UGTA se remet à faire de la politique au lieu de s’occuper du sort des travailleurs.

Les médias publics restent hermétiques aux représentants de l’opposition malgré les affirmations officielles défendant la liberté de presse. La pluralité et le débat contradictoire ne sont encore qu’illusions ou des fantasmes de démocrates. Les tv offshore qui demeurent toujours clandestines avec un statut étranger continuent de s’aligner pour ne pas compromettre leur… statut et leurs privilèges. Et dans cette optique, il y en a qui vont jusqu’à inventer un nouveau type de presse, le journalisme-propagandiste. Tout est fait pour plaire en haut lieu, même si parfois les contre-vérités sont grossières.

Pour sa part, l’ANIE enfonce le clou en verrouillant la campagne constitutionnelle, où seule la parole participative est tolérée pendant que la liberté d’expression est vantée comme un acquis irréversible.
Tout ceci pour dire que c’est en voulant aveuglément bâtir la « nouvelle Algérie » sur les restes encore très actifs de l’ancien système que l’on donne du grain à moudre au hirak. Il n’y a qu’à voir l’état de la liberté d’expression et de la justice pour s’en convaincre.

Entre l’Algérie officielle qui tient à sa feuille de route en imposant ses règles de jeu, et celle d’en bas qui n’arrive pas à se retrouver dans les plans réformistes du nouveau pouvoir, il y a un très gros hiatus qui persiste. En l’absence d’un vrai contre-pouvoir résolument rejeté par le sérail, le hirak conserve ainsi l’ambition de se présenter comme une alternative salutaire prônant la concertation en lieu et place du diktat et à la politique du durcissement. C’est pour cela qu’il veut renaître de ses cendres… comme le phénix.