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France : Laïcité : les contradictions de Jules Ferry

samedi 14 novembre 2020, par siawi3

Source : https://www.marianne.net/agora/tribunes-libres/laicite-les-contradictions-de-jules-ferry

Laïcité : les contradictions de Jules Ferry

Chronique intempestive
Par Henri Peña-Ruiz

Publié le 13/11/2020 à 19:25

Voilà que pour restaurer l’autocensure de la liberté d’expression on cite la lettre que Jules Ferry, ministre, adresse aux instituteurs le 17 novembre 1883. Des recommandations sur la façon de dispenser l’enseignement moral et civique y sont faites. Jules Ferry a-t-il raison ? L’analyse d’Henri Pena-Ruiz, auteur du Dictionnaire amoureux de la laïcité (Plon).

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Passé le temps d’accablement provoqué par la décapitation de Samuel Paty, puis l’assassinat de trois fidèles catholiques à Nice, des voix se font aujourd’hui entendre, comme au lendemain du massacre de Charlie en janvier 2015, pour insinuer que la liberté d’expression doit être limitée. Oubliant qu’elle l’est déjà par le droit qui réprime à juste titre l’injure raciste et l’insulte aux personnes, on feint de croire que cela ne suffit pas. On suggère d’y ajouter la censure voire l’autocensure de ce qui choque des convictions particulières. Ainsi on n’est pas loin de rétablir le délit de blasphème, dont Bayle rappelait pourtant qu’il n’existe que pour celui qui croit à l’existence de la réalité blasphémée, dieu ou prophète. On oublie au passage que caricaturer une religion, ce n’est nullement injurier ses fidèles.

Nulle personne ne peut être confondue avec ses opinions.

Un communiste peut être choqué par l’amalgame entre communisme et stalinisme, et par le « Livre noir du communisme » qui cultive cet amalgame, mais il ne peut ester en justice en prétendant qu’il se sent injurié ou insulté par une telle caricature de son idéal. Choqué et blessé, oui. Mais atteint en tant que personne, non. il est urgent de ne pas se tromper de respect. Les croyances, comme telles, ne sont pas respectables. Mais les personnes le sont, notamment dans leur liberté de croire ou de ne pas croire. Voilà que pour restaurer l’autocensure de la liberté d’expression on cite la lettre que Jules Ferry, ministre, adresse aux instituteurs le 17 novembre 1883. Des recommandations sur la façon de dispenser l’enseignement moral et civique y sont faites. Jules Ferry a-t-il raison ? Analyse.

Une lettre aux instituteurs qui commence bien

Tout d’abord, la lettre de Jules Ferry formule clairement le rôle propre de l’école laïque, à rebours de toute soumission aux familles. La seconde vie de l’enfant fait de lui un élève, et l’instruction scolaire a vocation non à contrer l’éducation familiale, mais à faire advenir son domaine propre : celui d’une culture émancipatrice, de portée universelle. Lisons. « L’instruction religieuse appartient aux familles et à l’Église, l’instruction morale à l’école. » Ferry insiste en écrivant qu’il s’agit de « séparer l’école de l’Église », donc « d’assurer la liberté de conscience et des maîtres et des élèves ». Cela veut dire que les maîtres ne sont plus sous la tutelle de l’Église, et que leur enseignement ainsi libéré s’adresse à des élèves, c’est-à-dire des êtres qui s’élèvent.

Un tel processus doit s’accomplir sans que les instituteurs s’immiscent dans les croyances inculquées aux enfants par leurs familles respectives, mais sans non plus qu’ils renoncent à les instruire du vrai et du juste. Ainsi croire et savoir sont nettement distingués. La finalité de la séparation laïque est formulée clairement : c’est l’émancipation. L’auteur enfonce le clou en opposant le caractère relatif et particulier des croyances héritées des familles, dites « personnelles, libres et variables », au caractère universel des connaissances dispensées par l’école. La ligne de partage entre les rôles respectifs de la famille et de l’école est donc nettement définie et elle appelle à l’évidence une indépendance réciproque. Ainsi se trouvent conjuguées la liberté d’éducation religieuse ou athée des familles et la liberté d’instruction éducative de l’école. La première est privée, la seconde est publique. Une telle distinction des domaines est vitale pour les deux sphères.

Le malentendu sur la neutralité de l’École laïque

Peut-on parler de neutralité de l’école laïque ? Oui et non. La religion et l’humanisme athée sont des convictions de nature particulière. Elles n’engagent donc que les familles. C’est à l’égard de ces convictions que s’impose la neutralité des enseignants, qui doivent s’abstenir de tout jugement de valeur les concernant. En revanche la portée universelle d’un enseignement qui s’adresse à toutes et à tous n’implique pas du tout qu’il sombre dans le relativisme et la neutralité, comme le voudra un cléricalisme revanchard. Dans son bel ouvrage intitulé « Jaurès et le réformisme révolutionnaire » (Seuil, page 253), Jean Paul Scot évoque le discours de Jaurès à la Chambre des députés le 21 janvier 1910 : « Répliquant aux évêques qui condamnent divers manuels de morale et d’histoire utilisés dans les écoles publiques au nom de la « neutralité de l’État », il dénonce « la plus perfide manœuvre du parti clérical » ; il s’indigne : « il n’y a que le néant qui soit neutre[1]. » Il répète que la neutralité n’a aucun sens quand il s’agit de faire connaître les découvertes de la science. » La neutralité n’a aucun sens non plus dans la formation morale et civique. On ne renvoie pas dos à dos la tolérance et l’intolérance, le racisme et l’antiracisme, la liberté et l’oppression, l’égalité et la discrimination. L’éthique et la déontologie de l’enseignement laïque ne peuvent donc signifier que l’on renonce aux implications critiques, voire anticonformistes, d’une démarche rationnelle uniquement soucieuse du vrai et du juste. L’École doit être le lieu où se cultive la distanciation réflexive, non pour détruire les effets de l’éducation familiale, mais pour ouvrir un nouvel horizon, afin qu’aucun élève ne soit prisonnier de ses origines.

Les principes de la laïcité sont limpides : liberté de conscience et d’expression, égalité de droits et de traitement des divers croyants, des athées et des agnostiques, universalité de l’intérêt général fondé sur l’émancipation. Ces principes n’ont pas le même statut que les connaissances objectives que sont par exemple les lois physiques et biologiques ou celles du langage et de l’écriture. Mais ils ne sont pas non plus relatifs comme les options spirituelles particulières. Leur statut est original. C’est celui de règles sans lesquelles une communauté humaine sombre dans l’oppression et l’injustice. La laïcité n’est pas une option spirituelle parmi d’autres, mais la condition de possibilité de la coexistence des différentes options spirituelles, qu’elles soient religieuses ou athées. Elle est donc partie prenante de l’État de droit. Sa légitimité se mesure aux effets concrets qui résultent de son application. Liberté, égalité, universalité fondent une communauté de droit où la diversité n’est plus source de conflit.

La part belle au « chef de famille’ »...

L’enjeu de ces remarques est essentiel : il est devenu plus pressant encore dans les pays comme la France, qui accueillent des populations de toutes origines et ne se contentent pas de les juxtaposer, mais font effort pour les intégrer dans une même république, terme qui veut dire chose commune. Or sous la pression d’une religion qui n’entend pas abdiquer son hégémonie éducative et culturelle de plus de quinze siècles, Jules Ferry semble abandonner l’exigence d’émancipation au profit d’un consensus improbable. Il affirme d’emblée que la morale à promouvoir existe déjà, universelle, référence toute prête pour les instituteurs. Lisons : « l’instituteur, en même temps qu’il apprend aux enfants à lire et à écrire, leur enseigne aussi ces règles élémentaires de la vie morale qui ne sont pas moins universellement acceptées que celles du langage et du calcul ». Et un peu plus loin : « Vous n’avez à enseigner, à proprement parler, rien de nouveau, rien qui ne vous soit familier comme à tous les honnêtes gens ».

Un enseignement facile ? Ferry en est si peu sûr qu’il assène une recommandation ultime en cas d’hésitation du maître : « Demandez-vous si un père de famille, je dis un seul, présent à votre classe et vous écoutant, pourrait de bonne foi refuser son assentiment à ce qu’il vous entendrait dire. Si oui, abstenez-vous de le dire ; sinon, parlez hardiment ». Il précise même : »Vous êtes l’auxiliaire et, à certains égards, le suppléant du père de famille« . La séparation laïque est ainsi bafouée par celui-là même qui la préconisait comme une condition sine qua non. La contradiction est grave. On a froid dans le dos quand on songe au rôle de certains »parents d’élève" dans le meurtre de Samuel Paty. La calomnie a débouché sur un crime ignoble. Aveugles à l’intérêt réel de leurs enfants, ces parents se comportent en fossoyeurs de l’école et des maîtres. Des maîtres qui se font un devoir et un honneur de promouvoir l’autonomie de jugement de leurs élèves.

Une contradiction majeure

Comment Jules Ferry peut-il ainsi soumettre l’école aux préjugés de la société civile et imaginer malgré tout défendre un idéal universaliste ? Sa recherche d’un consensus l’asservit au règne de la doxa ambiante, pour le malheur des idéaux qu’il prétend défendre. L’universalité authentique est celle d’une exigence bonne pour toutes les personnes. Elle se fonde sur la réciprocité des droits et des devoirs. Par exemple le droit à l’intégrité physique doit être respecté par l’interdiction de toute mutilation. D’où le rejet d’un usage coutumier ou religieux qui conduit à l’excision du clitoris. Le devoir de respecter l’intégrité physique se fonde ici sur le droit naturel à cette intégrité, et nul relativisme, nulle neutralité n’est acceptable en la matière. La référence universelle relève d’une exigence de résistance aux traditions oppressives et c’est bien ainsi qu’elle a valeur émancipatrice.

Jules Ferry ne distingue pas le consensus d’opinion - réalité de fait soumise à l’idéologie dominante - et l’accord raisonné sur des principes - réalité de droit qui n’advient que par une réflexion exigeante. L’illusion serait de croire que l’universalité visée par l’École laïque est déjà réalisée dans un consensus donné, alors que par définition elle a le sens d’une exigence critique. C’est-à-dire qu’elle est indissociable du travail de la raison, et de la réappropriation critique des opinions “ immédiates ” qu’il permet.

Mise à l’épreuve du conseil de Jules Ferry

Imaginons un père de famille catholique intégriste, machiste à souhait, colonialiste de surcroît, et antisémite, présent au fond de la classe. La totale. Il y en avait beaucoup à l’époque de Jules Ferry, qui est aussi celle de l’Affaire Dreyfus (1894). L’instituteur qui se soumettra à ce père de famille pourra-t-il promouvoir la tolérance et la liberté de conscience à rebours de l’intolérance religieuse ? Pourra-t-il affirmer l’égalité des sexes à rebours du patriarcat sacralisé par l’Église ? Pourra-t-il défendre à voix haute le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes à rebours de l’idéologie colonialiste ? Pourra-t-il enfin rappeler que le racisme est sans fondement, car l’espèce humaine est une, et armer ainsi les élèves contre l’antisémitisme ?

S’il se plie à la recommandation de Jules Ferry il s’interdira de défendre les principes universels qui se fondent sur les droits de l’être humain, ce qui videra l’enseignement moral et civique de toute substance, tout en consacrant un conformisme servile. Voilà où conduit l’installation virtuelle des parents d’élève au sein de l’école, qui plus est dans la tête des instituteurs, alors même que sa mission émancipatrice doit le maintenir à l’abri de toute mise en tutelle. D’ailleurs la notion de « parent d’élève » ne va pas de soi. Faut-il rappeler qu’aucune femme n’accouche d’un élève ? Elle met au monde un enfant, qui deviendra élève à l’école et par l’école. C’est l’instruction publique qui permet à l’élève de devenir tout ce qu’il peut être. C’est en effet grâce aux maîtres d’école qu’il pourra cultiver ses potentialités et un beau jour se passer de maître.

Contrepoint : le droit de l’enfant selon Victor Hugo

Le 15 janvier 1850, Victor Hugo, dans son célèbre discours contre la Loi Falloux qui organisait le contrôle du clergé sur les écoles, a réfuté par avance la conception de Jules Ferry. Citons-le : « L’instruction primaire obligatoire, c’est le droit de l’enfant, qui est encore plus sacré que le droit du père et se confond avec le droit de l’État ». Un propos d’une vive actualité, notamment contre les« parents d’élèves » qui s’obstinent à vouloir dicter leur loi religieuse à l’École. L’École publique et gratuite ne doit pas seulement être laïque parce qu’elle s’adresse à toutes et tous, sans distinction. Elle doit l’être, surtout, parce qu’elle est faite pour affranchir les consciences de toute tutelle et tracer ainsi le chemin de l’émancipation tant individuelle que collective.

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