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France : « J’ai une dette envers l’école républicaine »

lundi 30 novembre 2020, par siawi3

Source : https://www.marianne.net/culture/litterature/nicolas-mathieu-jai-une-dette-envers-lecole-republicaine?utm_source=nl_quotidienne&utm_medium=email&utm_campaign=20201127&xtor=EPR-1&_ope=eyJndWlkIjoiZWU1YTU1MWQyNmQzMmYxMmE0MzMyZDY4NmJjYmFiMmUifQ%3D%3D

Nicolas Mathieu ? : « J’ai une dette envers l’école républicaine »

Entretien

Propos recueillis par Benoît Franquebalme

Publié le 27/11/2020 à 11:14

Dans “Lettre à ce prof qui a changé ma vie”, ouvrage collectif en hommage à Samuel Paty, 40 personnalités se souviennent d’un enseignant. Parmi elles, Nicolas Mathieu, prix Goncourt 2018 pour “Leurs enfants après eux”. Entretien sur l’école, la République...et la jeunesse de 2020.

Jeudi, Marianne publiait un sondage sur la montée du sentiment identitaire chez les jeunes. Alors qu’il vient de participer à l’ouvrage collectif en hommage à Samuel Paty, l’écrivain Nicolas Mathieu fait part d’une expérience symptomatique de ces crispations dans les lycées où il est intervenu.

Marianne ? : Pourquoi avoir voulu figurer dans ce livre ?

Nicolas Mathieu ? : Parce que j’ai une dette vis-à-vis de l’école républicaine. La question de la liberté d’expression et de la façon de la conserver me soucie. Depuis quelque temps, cet espace qu’on pensait sanctuarisé est aux prises avec diverses tentatives d’intimidation liées à des questions identitaires, au néo-progressisme... Sans faire le vieux con, on constate que ce qui existait avec Hara-Kiri (1960-1989, N.D.L.R.), n’est plus possible. C’est sans doute lié à un manque de culture et à un changement des mentalités au niveau planétaire. Au cours de l’Histoire, le champ littéraire avait progressivement réussi à s’autonomiser mais une sensibilité plus irritable des lecteurs lui oppose de nouvelles limites.

Avec la montée de l’individualisme et la possibilité d’exprimer continuellement son ressenti, l’idée du respect semble avoir quitté le cœur des personnes pour devenir une valeur épidermique. Les mots ont changé de sens, comme « offensé » et « respect ». À une époque, tout le monde était un peu le con de tout le monde et ça m’allait très bien. On ressentait moins cette sorte d’irritabilité constante, ce refus d’être affecté négativement. Je lisais récemment cette phrase de Joseph de Maistre ? : « Je voudrais, m’en coutât-il grand’chose, découvrir une vérité faite pour choquer tout le genre humain ? : je la lui dirais à brûle-pourpoint. » Voilà une morale d’écrivain, qui n’a rien à voir avec cette demande constante de ménagement et cette fausse idée du respect qui s’est faite jour avec le web 2.0.

Vous écrivez que vous avez aussi été blessé par l’école. Pourquoi ?

Elle reste une immense gare de triage. C’est un dispositif d’une brutalité folle, un tamis blessant pour ceux qui n’en connaissent pas les règles, qui sont dupes et croient à la possibilité de sortir de sa condition. Moi, je n’ai pris conscience de ce fonctionnement qu’à 25 ans, quand j’ai compris que ma maîtrise en arts du spectacle ne me permettrait pas de trouver du boulot. Je me suis retrouvé dans le monde de l’entreprise, et le monde m’est apparu pour ce qu’il est.

Vous avez peur que ce processus se reproduise avec votre fils de 8 ans ?

Il est né dans un monde de bourgeois et n’aura pas les mêmes problèmes. Sa mère est directrice artistique, son père écrivain, son beau-père colonel. J’aurai plutôt à cœur de le mettre en garde contre une certaine morgue. Ce « mépris des diplômés » dont parle Emmanuel Todd.

Qu’avez-vous pensé de la réaction du ministère de l’Éducation nationale à la mort de Samuel Paty ? La minute de silence dans les écoles ?

Je ne veux pas juger la réaction d’une administration à une circonstance, à un moment donné. C’est plutôt une dégradation sur cent ans, depuis la IIIe République, qui m’intéresse. La dégradation d’un truc central dans notre société, l’enseignement. Ce n’est pas le cas partout. En Allemagne, pays pourtant aussi libéral que le nôtre, l’enseignant est mieux payé. Sa place dans le champ social n’est pas du tout la même. Et je ne parle pas seulement du pouvoir. En France, le citoyen aussi maltraite les enseignants. Les parents d’élèves, c’est parfois une calamité. Les profs sont sans cesse pris en tenaille entre les prescriptions administratives, les récriminations des parents, les contestations de l’enseignement par certains élèves…

« Aujourd’hui, on est obligé de se justifier de tout. Comme si la seule instance de légitimation d’un texte était l’identité de son auteur. »

Comme après chaque drame, on a eu droit à une litanie de promesses…

Les promesses politiques sont peut-être de bonne foi. Mais elles interviennent dans une structure socio-économique qui est celle du néo-libéralisme. Les ressourcent s’amenuisent et les possibilités de commun aussi. Que peuvent des promesses ponctuelles dans ce fonctionnement global qui ne les autorise pas ? Comme l’a dit Jean-Luc Godard, « Aujourd’hui, même les salauds sont sincères ».

Il n’en reste pas moins que l’Éducation nationale a un mal fou à recruter.

À mon avis, le terrorisme arrive après bien d’autres motifs de dissuasion, type réforme de retraites. Le terrorisme, c’est évidemment l’horreur mais la question structurelle, c’est celle de la valeur des enseignants dans nos sociétés.

Il y a deux ans, vous avez parcouru les lycées dans le cadre du Goncourt des lycéens. Vous en gardez quel souvenir ?

J’ai trouvé la parole des jeunes d’une extrême brutalité. Vis-à-vis des auteurs, elle était débridée, violente. La critique est légitime mais se prendre des Scud dans la tête... Je suis bien content d’avoir eu le Goncourt pour ne pas subir ça à nouveau. Ils étaient choqués par les scènes de sexe de Leurs enfants après eux, très pudiques. Pour eux, si on parle de sexe c’est qu’on ne parle pas d’amour. Il y avait aussi beaucoup de « De quel droit vous parlez de ça ? ». Il fallait leur expliquer ce qu’est la fiction et la légitimité absolue des auteurs à s’exprimer. Aujourd’hui, on est obligé de se justifier de tout. Par exemple, il faut absolument avoir vécu les choses pour les évoquer. C’est une tendance lourde de considérer les objets en fonction des identités, de juger les livres en fonction d’où ils sont émis. Comme si la seule instance de légitimation d’un texte était l’identité de son auteur.

Sur Instagram, vous avez stigmatisé « la spirale des réseaux sociaux avec sa puissance de propagation, son hystérie systémique ».

Il y a un goût de la chasse à l’homme, du scandale. Quand les médias de masse sont nés au XIXe et XXe siècles, il a fallu légiférer pour les encadrer. Là c’est pareil. Il faut responsabiliser les tuyaux et les algorithmes. Il ne faut pas remettre en question que les contenus mais aussi le fonctionnement de la machine. S’il s’avère impossible de réguler ça, la démocratie en paiera le prix.

Vous admettez pourtant être accro aux réseaux sociaux.

Nous sommes rentrés dans une économie où l’attention, les cerveaux disponibles sont le nouvel Eldorado. C’est une lutte incessante. Quand je lis un livre aujourd’hui, je m’interromps toutes les dix pages pour regarder mes messages. J’ai envisagé de me passer de smartphone mais c’est difficile. J’ai bien conscience des effets anthropologiques en profondeur sur nos civilisations. Les Gafa modifient notre cerveau et certainement pas dans une optique émancipatrice.

Vous arrivez quand même à lire ?

Oui. Avec la pandémie, j’ai lu pas mal de récits post-apocalyptiques. La constellation du chien de Peter Heller est un grand livre. Je viens aussi de lire Le Sang noir de Louis Guilloux, sorti en 1935. Plus récemment, je recommande Ce qu’il faut de nuit de Laurent Petitmangin.

Un Nicolas Mathieu qui aurait 18 ans en 2020 galérerait plus qu’avant, non ?

Il aurait surtout une vie de merde avec le Covid ! Si la société vertueuse est celle qui permet au plus grand nombre d’accéder à la culture, de s’arracher à des répétitions sociales, le compte n’y est pas. Les places sont de moins en moins nombreuses dans l’ascenseur. Et les réformes récentes du lycée conduisent à un renforcement des inégalités, en favorisant les familles connaissant le fonctionnement de l’institution. C’est une pente devenue compliquée à inverser.

Vous faites vôtre cette phrase du film “ La règle du jeu ” : « Sur cette Terre, tout le monde a ses raisons » ?

Oui, mais c’est une morale d’écrivain qui ne peut être celle de la société. Elle est obligée de croire au libre arbitre, à la responsabilité individuelle, cette fiction sans laquelle elle s’effondrerait. Comme le dit le juriste Alain Supiot, le droit c’est aussi une technique de l’interdit. La société ne peut être dans la compréhension illimitée. Mon problème à moi, c’est que j’ai toujours tendance à voir les raisons de tout le monde, à ne pas pouvoir choisir un camp à 100 %. Les choses qui me déplaisent en ce moment ne sont pas liées forcément aux personnes. Ce qui m’intéresse, c’est la structure, pas les points qui la composent.

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Lettre à ce prof qui a changé ma vie
Pocket-Robert Laffont, 5€. Les bénéfices issus des ventes seront reversés à l’ONG Bibliothèques Sans Frontières.

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