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Tunisie : Raja Ben Slama, encore une universitaire poursuivie par la justice tunisienne !

jeudi 7 mars 2013, par siawi3

Martine GOZLAN le Mercredi 27 Février 2013 à 18:50

Télégrammes d’Orient
Source : http://www.marianne.net/martinegozlan/

Universitaire et psychanalyste, Raja Ben Slama fait l’objet d’un mandat d’amener à Tunis. On l’accuse d’avoir protesté contre un article de la nouvelle Constitution relu et corrigé par un élu d’Ennahda. La chasse aux intellectuels, sport favori des islamistes, continue de plus belle.

Raja Ben Slama, encore une universitaire poursuivie par la justice tunisienne !
Avec ses yeux vifs et sa voix douce, Raja ben Slama, professeur à la faculté des lettres de la Manouba et psychanalyste, est une de ces si nombreuses Tunisiennes qui font rayonner leur pays. Elle le décrit, d’ailleurs, son pays arabe, son pays de désir, de silence et de tumulte dans de nombreux livres en langue arabe consacrés à la tradition, la poésie, les hommes et les femmes, l’Islam et la psychanalyse. Elle est aussi l’auteur des « Mots du Monde »’, paru en 2004, sous la direction de Nadia Tazi, aux éditions La Découverte.
J’ai croisé Raja par hasard dans une réunion à Tunis, le 12 février. Six jours après l’assassinat de Chokri Belaid, le leader du Front populaire, par un tueur salafiste. C’était un soir venteux et glacé où une quarantaine de profs, médecins et intellectuels tentaient de se tenir chaud au coeur d’un pauvre local associatif. La « société civile », comme on dit, tentait de s’organiser contre une chose inconnue, une monstruosité sortie du ventre de la post-révolution détournée : les menaces de mort à l’encontre d’une liste noire de « mécréants ». Habib Mellekh, professeur et syndicaliste, auteur des « Chroniques du Manoubistan », déjà citées sur ce blog, présidait la séance avec Rabah Ben Achour, soeur du grand écrivain et juriste Yadh Ben Achour.
L’affaire était claire : comment fait-on concrètement quand on est menacé de mort ? Tout le monde semblait se connaitre et partager avec stupeur le même destin. Je ne connaissais, moi, dans cette assemblée, que deux ou trois personnes. Pourtant, tous, je les reconnaissais. Oui, je les avais déjà vus, femmes et hommes de parole et de combat, patriotes et universalistes, épris de leur pays comme du monde, francophones autant qu’arabophones, mêlant les deux langues dans leurs interventions, passeurs de culture, arpenteurs du futur. Je les avais déjà vus il y a bien longtemps, sur une autre terre méditerranéenne où le soleil se teintait de sang. En ces Tunisiennes et Tunisiens du 12 février 2013, je reconnaissais, le coeur brisé, mes amis algériens de 1993. Les poètes, les médecins, les profs, les écrivains, les journalistes pris au piège de la déferlante islamiste des années terribles. Vingt ans après, d’autres visages se creusaient des mêmes angoisses, d’autres voix martelaient la même incompréhension.
Allaient-ils rencontrer la même solitude ?
Je sais, la Tunisie d’aujourd’hui n’est certes pas l’Algérie de 1993. La comparaison ne peut tenir qu’au miroir de l’émotion. Mais aussi au prisme du fanatisme : la folie islamiste, toujours la même, ennemie mortelle des esprits libres.
Raja Ben Slama a pris brièvement la parole pour demander des mesures concrètes. Que faire lorsque les menaces et les insultes embouteillent Facebook ? Comment tous, ici, pouvaient-ils se coordonner pour arrêter les semeurs de haine ? Elle portait une écharpe d’un scintillement assorti à ses yeux. Se battre dans une société reprise en main par l’obscurantisme, révéler l’impasse de ce discours : un tel courage me sidère toujours. La psychanalyste, ce soir-là, ne savait pas qu’outre les obscénités et la liste noire établie par des inconnus bien protégés, elle serait bientôt la cible de poursuites très officielles. Le 21 février, en effet, elle se voyait signifier une convocation devant le juge d’instruction pour« dénonciation calomnieuse ».
Sur un plateau télévisé, celui d’Hannibal TV, elle avait simplement évoqué la modification par un élu d’Ennahda d’un article de la nouvelle Constitution en cours d’élaboration. Plus précisément, Raja avait fait référence aux protestations de députés de l’opposition après que leur collègue islamiste eût privilégié une version islamiste du texte au détriment des libertés. « Il a imposé sa version, un article liberticide et c’est ce que j’ai dit devant les caméras en émettant un jugement sur cet abus de pouvoir » résumait cette semaine la rebelle pour nos confrères du site « Le courrier de l’Atlas » en soulignant « le mépris des intellectuels » dont fait preuve Ennahda.
C’est peu dire en effet que le parti d’Allah ou de ceux qui s’en prétendent les inspirés méprise les intellectuels qui ont fait la réputation de la lumineuse Tunisie : Ennahda les hait. Sinon, pourquoi la justice se serait-elle acharnée contre le doyen de la faculté de la Manouba, Habib Kazdaghli ? Pourquoi poursuivre des artistes, ceux du Palais Abdellila, dont les salafistes ont brûlé les oeuvres cet été ? Raja Ben Slama est la nouvelle victime de cette justice qui ne fait guère honneur aux successeurs de Ben Ali.

Un nouveau fait vient pourtant de se produire, qui risque de rendre encore plus incompréhensible la convocation, voire la détention de la psychanalyste. On nous apprend que Rached Ghannouchi, le président d’Ennahda, fait une concession à l’opposition tunisienne : les ministères « régaliens », autrement dit ceux de l’Intérieur et de la Justice, seraient, vendredi 1er mars, remis à des experts apolitiques. Ces fameux technocrates que réclamait le Premier ministre démissionnaire Hamadi Jebali. Pour le ministère de l’Intérieur, on suppose que le poste de Premier Ministre attribué à l’ex-détenteur du portefeuille, Ali Larayedh, rassure suffisamment Ennahda. Mais pour la Justice ? L’actuel ministre, Noureddine Bhiri, est l’ennemi juré des profs, journalistes, artistes et autres pourfendeurs du grand méchant bêtisier islamiste. C’est sous sa férule que se sont produites depuis 18 mois les plus graves atteintes à la liberté d’expression. Son successeur devrait donc, en toute logique, et selon l’esprit des soi-disant concessions de Ghannouchi, tirer un trait sur ces pratiques, blanchir le doyen de la Manouba des accusations mensongères qui pèsent sur ses épaules et sa liberté d’honnête homme, sortir de son cachot le journaliste Samir Ferhi. Et interrompre immédiatement les poursuites contre Raja Ben Slama.
C’est demain jeudi 28 février qu’elle doit se rendre devant le juge d’instruction. Devra-t-elle payer le prix de son courage durant ces 24 heures de transition entre le ministre islamiste d’aujourd’hui et le ministre prétendument technocrate de demain ? Ou bien le régime manipule-t-il encore et toujours les mots ?
Les mots de Raja, eux, comptent pour tous ceux qui défendent le droit et l’honneur de parler et d’écrire.

Une pétition de soutien à Raja Ben Slama circule et a été publiée sur siawi.org.