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Québec : Montrez-moi une lesbienne féministe voilée

mardi 21 janvier 2014, par siawi3

jeudi 5 décembre 2013
Source : http://sisyphe.org/spip.php?article4622

par Ann Robinson,
`professeure àla retraite

Je suis née en mille neuf cent quarante-quatre. Une année avant la fin de la guerre. Une année avant le début du baby-boom. J’ai vécu la course folle àla rencontre de la statue de la Vierge que les autorités de l’Église promenaient dans les rues de mon village et des villages environnants pendant l’Année Sainte mille neuf cent cinquante. J’ai grandi sous la protection du Petit Jésus de Prague que maman idolâtrait. Durant ces années d’enfance j’ai surtout vécu la peur panique du « troisième secret de Fatima  ». « Pauvre Canada  », disait le pape Pie XII. Voilàpire que la menace d’une guerre nucléaire !

Pensionnaire àl’adolescence dans un couvent catholique tenu par des religieuses qui ont contribué àparfaire mon éducation de future parfaite épouse d’un bon catholique et de mère aimante d’une nombreuse progéniture. J’ai survécu aux levers àl’aube pour assister àla messe quotidienne àjeun pour communier, j’ai survécu àla pudeur maladive des bonnes sœurs qui nous obligeaient ànous laver sous la robe de nuit, j’ai survécu àla promiscuité des dortoirs occupés par une centaine de jeunes filles. J’ai appris àme servir d’une dactylo en même temps que le piano et la diction. Et j’ai trouvé àla bibliothèque du pensionnat, côtoyant les vies de saints et de saintes, quelques livres profanes qui ont meublé mes loisirs et m’ont permis de réaliser qu’il existait une vie en dehors de l’Église catholique.

Adolescente, élève d’un collège classique pour jeunes filles, lorsqu’en philosophie j’ai voulu faire une recherche sur les écrits de Simone de Beauvoir, la directrice du collège a exigé que j’écrive àl’évêque de mon diocèse pour obtenir une permission spéciale afin de lever l’interdiction de lecture de ses livres. C’était en mille neuf cent soixante-quatre. Et pourtant une première femme, Marie-Claire Kirkland-Casgrain, avait déjàréussi àse faire élire àl’Assemblée nationale.

Au milieu des années soixante, j’étudiais àla faculté de droit de l’Université d’Ottawa. En droit criminel le professeur faisait toujours sortir systématiquement les rares filles de sa salle de cours lorsqu’il abordait les crimes àcaractère sexuel. Nos chastes oreilles devaient, semble-t-il, éviter d’entendre les descriptions grivoises entourant les diverses formes d’agression sexuelle.

En mille neuf cent soixante-huit, je n’ai eu d’autre choix qu’un mariage religieux, le mariage civil n’existait pas dans notre droit québécois. À cette occasion, j’ai juré fidélité et obéissance àmon époux puisqu’àcette époque au Québec, le mari détenait toujours la puissance maritale et l’autorité paternelle. Il occupait la fonction de chef de la famille et l’épouse devait habiter làoù il fixait la résidence familiale. Je me souviens que notre professeur en droit de la famille affirmait sans rire que les femmes s’en trouvaient très bien puisque le mari « Ã©tait tenu de l’y recevoir  ». En d’autres mots, il ne peut la jeter dehors sauf s’il entreprend des démarches de divorce. Quel réconfort !

C’est dans la foulée de l’évolution du droit criminel par l’adoption du fameux Bill Omnibus libéralisant entre autres l’avortement et les relations homosexuelles entre adultes consentants que des études ont été entreprises pour reconnaître des droits aux femmes canadiennes. C’était l’époque de la Commission royale d’enquête sur la situation de la femme au Canada àla fin des années soixante. Et moi, devenue juriste, je faisais carrière àl’Université Laval, j’aimais mon mari et je voulais des enfants. J’en ai eu, quatre, dont un seul, le dernier, avec congé de maternité défini dans notre première convention collective. Mais la société n’était pas encore prête àreconnaître àune mère le droit de faire carrière, mon mari s’est rangé du côté de l’opinion publique, mon mariage s’est effondré.

Inexorablement, les Québécoises ont continué àaccumuler des droits et se sont libérées du joug de l’Église et des mâles dominants de leur entourage, père, frères, oncles, mari. Planification des naissances, droit àl’avortement, congé de maternité, acquisition de l’autorité parentale qui remplace l’autorité paternelle, disparition de toute forme de puissance maritale laissant place àune égalité totale entre les époux, instauration de la prestation compensatoire visant àrétablir l’équilibre financier des époux au moment de la dissolution du mariage, et au début des années mille neuf cent quatre-vingt-dix, adoption de la notion de patrimoine familial.

Mais la société tardait àsuivre cette évolution juridique. Il a fallu du temps et de l’énergie pour lutter contre le machisme et le sexisme d’une société imprégnée si profondément des valeurs religieuses depuis la nuit des temps. Inlassables, les féministes ont travaillé ferme pour déconstruire le patriarcat, si catholique au fond. Et lorsque les églises se sont dépeuplées, les femmes ont commencé àprendre la place qui leur revenait. Elles travaillent toujours àbâtir une société basée sur l’égalité entre les sexes, une société juste, une société imprégnée de valeurs fondamentales de non-discrimination, une société laïque.

Certes, nous n’y sommes pas tout àfait. Des femmes sont encore battues, violées, discriminées dans leurs lieux de travail, plusieurs assument seules la responsabilité des enfants, vieillissantes elles sont souvent isolées, malmenées, abusées. Elles ne représentent toujours qu’une infime portion de la classe politique et de la classe économique. Elles sont encore moins riches que les hommes.

Les Québécoises sont parvenues àse libérer du joug de l’Église catholique. En général, les femmes ont les enfants qu’elles désirent au moment où elles le désirent, se marient ou vivent en couple avec qui elles veulent et, si elles le veulent, achètent en copropriété les biens de consommation importants, font carrière dans les domaines qu’elles choisissent.

Ainsi moi, je suis mariée àune femme que j’aime. Depuis quelques années, les couples de même sexe ont acquis les droits qui leurs reviennent tout naturellement. Le droit de vivre en couple au grand jour, le droit de se marier, le droit de devenir parents. Le droit àl’indifférence, le droit de vivre tout simplement.

Mais tout de même, je suis inquiète. Très inquiète. De plus en plus inquiète. Les débats actuels me questionnent au plus haut point. L’élection du parti conservateur au parlement canadien a ramené dans l’actualité la question de l’avortement. Les attaques viennent de toute part sur la question du statut du fœtus.

Le regain pour la spiritualité religieuse me fait peur. Le discours des intégristes, des fondamentalistes de toute religion m’inquiète. L’utilisation àoutrance des principes du multiculturalisme mis de l’avant par le Canada pour prôner les droits individuels au détriment des droits collectifs me fait entrevoir des lendemains pénibles pour mon Québec francophone, si différent avec ses valeurs de liberté, d’autonomie et de souveraineté.

Devrai-je retourner dans la rue pour empêcher quiconque de nous enlever des droits ? D’en restreindre l’exercice ? J’appréhende ce que l’avenir réserve àmes petits-enfants. Pourront-ils vivre librement en profitant des luttes déjàmenées et de celles actuelles ? Pourront-ils vivre pleinement dans une société laïque qui ne les contraint aucunement ? Ou au contraire devront-ils se battre pour réclamer des droits perdus ?

Parfois j’ai bien peur que mon Québec ne retourne dans la Grande Noirceur.

Ann Robinson est professeure de droit àla retraite, et membre associée, Chaire Claire-Bonenfant, Femmes, Savoirs et Sociétés