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Teesta Setalvad : L’âme de la lutte pour la laïcité en Inde

samedi 7 mars 2015, par siawi3

Source : siawi *
23.02.2015
marieme helie lucas

Le contexte communautariste
La façon dont l’Inde a accédé àl’indépendance en 1947 a, aujourd’hui encore, des conséquences dévastatrices.
La Fédération Indienne s’est bâtie sur la partition du sous-continent lors de sa décolonisation ; avec l’aval de l’Empire Britannique, trois pays se sont créés sur ses ruines, selon des critères de regroupement religieux, mais aussi linguistiques et ethniques : l’Inde pour les hindous, le Pakistan, de langue ourdoue, et le Bangladesh, de langue bengalie, ( alors dénommés Pakistan Occidental et Pakistan Oriental) pour les musulmans. Certes, chacun de ces pays a affirmé haut et fort que les minorités de ‘l’autre’ religion seraient bien accueillies, mais en fait la partition du sous-continent a donné lieu àun nettoyage intercommunautaire de très grande ampleur, dont le traumatisme reste très présent dans l’esprit de tous.
Bâtie donc sur le communautarisme, l’Inde maltraite ses diverses minorités ( voir les récentes attaques contre les églises, les couvents et les chrétiens) et en particulier sa minorité musulmane ( environ 180 millions soit 20% de la population), d’une part, de façon très classique, par la discrimination dans l’éducation, l’emploi, le logement ; mais aussi par des pogroms qui, très régulièrement, endeuillent le pays. La droite religieuse hindouiste les encourage, voire les planifie ; ses troupes de choc sont organisées sur le modèle de celles des Nazis et les leaders hindouistes ne cachent pas leur filiation hitlérienne historique. Dire que la situation a empiré sous le règne de l’actuel Premier Ministre hindouiste Modi serait un euphémisme.
Certes, l’Inde se proclame un pays laïque, mais il faut entendre ici par laïcité non pas la séparation du religieux et de l’état, mais le fait, pour l’état, de traiter équitablement les diverses représentations des religions. C’est en fait la définition héritée de la colonisation britannique ; rappelons-le, l’Angleterre est dirigée par une reine qui est également le chef de l’Eglise Anglicane.
Ainsi, en Inde, les différentes communautés religieuses sont régies par différentes lois de statut personnel – lois qui ne sont pas débattues au parlement ni votées par le peuple, mais imposées par les clercs, au nom de dieu. On se souviendra ici qu’en Angleterre même, des tribunaux religieux musulmans ( plus de trois cent, dits tribunaux ‘charia’) sont en exercice et que leurs jugements, y compris lorsqu’ils contredisent le droit des femmes sous la loi anglaise et internationale (CEDAW), sont entérinés par la justice. Le Canada connaît bien ces tentatives pour introduire une législation différente pour chaque ‘communauté’, qui amènent des citoyens en principe égaux d’un même pays àne plus jouir des mêmes droits.

Les féministes indiennes et la laïcité
Dans les années 70 et 80, les féministes indiennes ont bien essayé de se battre contre ces législations communautaristes qui affectent spécifiquement les femmes puisqu’elles touchent au mariage, au divorce, àla pension alimentaire, àla garde des enfants, àl’héritage, etc… Elles ont alors réclamé un même code civil pour tous (‘uniform civil code’), donnant aux femmes, àtoutes les femmes quelle que soit leur religion, les droits universels que la CEDAW leur reconnaît.
Elles ont reculé lorsque la droite hindouiste s’est emparé de ce projet pour promouvoir, sous couleur de laïcité, la loi de statut personnel hindoue ; bien entendu, c’est celle que la majorité hindoue en Inde considère comme la plus avancée, celle sur laquelle les minorités doivent donc s’aligner… ! On voit un phénomène identique se mettre en place en France ces dernières années, avec le Front national tentant de récupérer àson profit – et clairement contre la minorité musulmane – le concept de laïcité.
C’est dans ce contexte de manipulation politicienne de la laïcité par l’extrême droite hindouiste que les féministes ont abandonné le projet laïque en Inde.

La lutte pour la laïcité au temps des guerres de religion
Mais pas toutes les féministes. Une jeune femme de Bombay a repris le flambeau – et le paye aujourd’hui très cher !
Teesta Setalvad, juriste et journaliste, accompagnée de son mari Javed Anand, lui aussi journaliste, ont créé deux initiatives remarquables, dès le début des années 90, il y a donc déjà25 ans.
D’une part un magazine, fort justement appelé ‘Communalism Combat’ (Combat Contre le Communautarisme) qui propage les analyses anti-communauristes et recense les initiatives laïques.
Après la démolition de la Mosquée Babri par les intégristes hindouistes en Décembre 1992 et les violences anti musulmanes qui s’ensuivirent, - en particulier les pogroms contre les musulmans àBombay (Mumbai) en 1993 pendant lesquels ceux-ci se faisaient assassiner dans la rue par les foules en furie ( officiellement 900 morts) -,Teesta et Javed (l’une de tradition familiale hindoue, l’autre de tradition familiale musulmane, et tous deux laïques déterminés) quittèrent leur jobs lucratifs dans la grande presse pour fonder ce magazine contre l’intolérance et la violence communautariste.
D’autre part une entreprise éducative àla laïcité qui a produit des textes pédagogiques et des manuels laïques pour les enfants, ainsi que des ouvrages de lecture ludique pour les enfants. ‘Khoj – éducation pour une Inde plurielle’, c’est le nom de cette organisation, se déplace àla demande dans les écoles primaires et secondaires. Et elle organise des modules de formation des enseignants àl’éducation laïque.

Le tournant décisif des massacres au Gujarat
Au moment des massacres de musulmans dans l’Etat de Gujarat en 2002, Teesta prit la tête des initiatives pour venir en aide aux survivants. Elle fut sur les lieux même immédiatement, et épouvantée et révoltée par l’ampleur de l’horreur et par les récits des survivants, elle entreprit de les défendre en justice.
Pendant trois jours, au moins 2000 musulmans furent assassinés, des femmes violées, des enfants brulés vifs. Les émeutiers semblent avoir été en possession de listes de musulmans, fournies par l’administration de l’Etat, dont les propriétés présentaient de l’intérêt. Des juristes indépendants affirment que cela correspond àla définition légale du génocide. A des degrés divers, au delàdu foyer initial du pogrom, des carnages similaires continuèrent pendant trois mois dans tout l’Etat du Gujarat. Un véritable exode s’ensuivit : de 140 000 à200 000 personnes s’enfuirent, abandonnant tout ce qu’elles possédaient.
Le Chef de l’Etat du Gujarat, sous la responsabilité duquel ces carnages purent s’accomplir, était le représentant du parti hindouiste BJP, Narendra Modi, qui est depuis devenu Premier Ministre de la Fédération Indienne. C’est dire que Teesta s’est attaquée àforte partie. Et c’est une première en Inde.
Comme elle le dit elle-même, une chose est de recueillir des témoignages, de compiler des renseignements et des dossiers, et même de les publier, comme le font les organisations de droits humains – autre chose est d’aller en justice et de demander réparation auprès des tribunaux et que la responsabilité des auteurs de crimes soit publiquement reconnue – surtout s’il s’agit des dirigeants d’un Etat… Peu d’avocats des droits humains prennent ce risque : elle le prit.
Créé par Teesta en 2002 après les massacres au Gujarat, ‘Citizens for Justice and Peace’ (Citoyens pour la Justice et pour la Paix) subit depuis une véritable chasse aux sorcières pour la réduire au silence. CJP chérit le principe pluraliste de la démocracie et de la laïcité en Inde, se voue àfaire rendre justice aux victimes sans distincton de caste ou de croyance religieuse et àfaire punir les auteurs des crimes de masse, qu’il s’agisse de violence au nom des communautés ou des castes ou d’actes de terreur
Teesta a déjàporté en justice 68 cas de victimes au Gujarat, malgré d’incroyables difficultés et menaces. Grâce àson action, - et àla courte honte de la Justice dans l’Etat du Gujarat -, des plaintes ont été transférées hors de l’Etat, pour s’assurer de l’indépendance des tribunaux ; et des condamnations ont été prononcées, dont celles de ministres en exercice. L’actuel premier Ministre de l’Inde – en tant qu’il était alors Chef de l’Etat du Gujarat - est mis directement en cause dans le procès intenté par Zakia Jafri la veuve d’un ex-parlementaire qui fut brà»lé vif dans sa maison, malgré ses appels au secours téléphoniques àses collègues et au Chef de l’Etat, pour obtenir leur protection. Bien des choses laissent àpenser que ce massacre fut orchestré au plus haut niveau, avec la complicité de nombreux services de l’Etat - et qu’il faut donc absolument faire taire Teesta.

Répression sous le gouvernement fédéral du BJP
Teesta a subi depuis 2002 d’innombrables menaces et manoeuvres pour la discréditer et lui faire cesser le combat. Depuis plusieurs années, elle doit en permanence être protégée par des gardes armés, pour éviter que des intégristes hindouistes ne l’assassinent. Elle a aussi été trainée en justice plusieurs fois – et en est toujours sortie la tête haute.
Récemment, elle vient d’être accusée de malversation ; mais cette fois-ci, l’Etat du Gujarat qui aurait pu et du se contenter de ses livres de comptes, de ses talons de chèques et relevés bancaires – toutes preuves qu’elle leur a d’ailleurs fournies - exigeait qu’elle – et même son mari Javed - soient d’abord emprisonnés pour être interrogés ! On peut imaginer leur angoisse.
Tous deux vinrent alors àDelhi et y déposèrent un recours auprès de la Cour Suprême de l’Inde, en demandant que leur liberté soit garantie. La Cour a statué en leur faveur il y a quelques jours seulement, au grand soulagement de Teesta, de Javed et de tous leurs amis et supporters : en effet, les interrogatoires en prison ont fort mauvaise réputation en Inde et l’on craignait fort pour leur sécurité.
Teesta et Javed sont donc repartis àBombay, faire face àce nouveau procès inique, et vont tenter d’obtenir que leur cas soit jugé hors de l’Etat du Gujarat. L’étau se resserre sur Teesta et sa bataille contre le communautarisme, pour la justice et la laïcité, est loin d’être terminée : elle aura encore besoin longtemps de soutien national et international.
Pour entendre cette femme exceptionnelle, passée au feu d’épreuves qui en auraient fait taire plus d’une, qui craint àjuste titre pour sa liberté et pour sa vie, il faut écouter, hélas en anglais seulement, cette magnifique interview donnée pendant qu’elle attendait anxieusement àDelhi la décision de la Cour Suprême lui évitant l’incarcération et probablement la torture : sa clarté politique, son intégrité intellectuelle, son dévouement sans bornes aux victimes du communautarisme, sa foi en la laïcité, pourraient être une inspiration pour tous celles qui seraient tentées de céder aux sirènes multiculturalistes au Canada.

VIDEOhere

Video Interviews with Teesta Setalvad on Denial of Anticipatory Bail by the Gujarat High Court

* (une version éditée de cet article a paru dans le numéro spécial du 8 mars édité par Sisyphe : http://sisyphe.org/spip.php?article5061)