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France : Le vide intellectuel d’une gauche coupeÌ e du peuple

vendredi 3 avril 2015, par siawi3

Source : http://www.lemonde.fr/idees/article/2015/04/02/le-vide-intellectuel-d-une- gauche-coupee-du-peuple_4608507_3232.html#gURBsp2PZXrO8uu7.99

LE MONDE | 02.04.2015 à 14h14 • Mis à jour le 02.04.2015 à 17h53

Jacques Julliard

Journaliste et eÌ crivain

La gauche vient de connaiÌ‚tre sa quatrieÌ€me deÌ faite eÌ lectorale en un an. Ce n’est pas pour elle le plus grave. Elle en connaiÌ‚tra d’autres. La droite aussi, d’ailleurs. Le plus preÌ occupant pour la gauche, ce n’est donc pas la punition que vient de lui infliger le corps eÌ lectoral. Ce n’est pas un vote sanction. C’est un vote de deÌ saffiliation.

Une partie du « peuple de gauche  » vient de tirer sa reÌ veÌ rence. La pleÌ€be vient de faire seÌ cession sur l’Aventin, comme aÌ€ Rome en 494 avant J.-C., lasse des injustices qu’elle subissait et du meÌ pris dans lequel elle eÌ tait tenue par les patriciens : telle est la signification profonde du deÌ placement massif des voix populaires en faveur du Front national. Le voilaÌ€, le « grand remplacement  » !

C’est un Français sur quatre qui vient de faire savoir qu’il n’appartient plus aÌ€ la CiteÌ , telle du moins qu’elle est organiseÌ e par les ordres privileÌ gieÌ s. Peu importe en veÌ riteÌ que le choix de ce quart- peuple se soit porteÌ sur un parti sulfureux ou sur une solution absurde.

Que l’on ne nous resserve pas ici le vieux plat trotskiste de la « trahison  » de la social-deÌ mocratie, incarneÌ e par François Hollande. Si c’eÌ tait sa politique qui eÌ tait en cause, et elle exclusivement, le Front de gauche aurait duÌ‚ capitaliser sur cette deÌ faillance. Le ton creÌ pusculaire de Jean-Luc MeÌ lenchon au soir du second tour est aÌ€ lui seul un aveu d’eÌ chec. C’est la gauche tout entieÌ€re qui est sanctionneÌ e. Qu’on se le dise, et surtout que l’on en tire les conseÌ quences. Il n’y a pas, il n’y aura pas de Syriza aÌ€ la française. Tant mieux, c’est du temps gagneÌ .

L’essentiel est ailleurs. Il est d’abord dans des divisions dont le caracteÌ€re saute aux yeux des moins preÌ venus. C’est un fait bien eÌ trange : les divergences politiciennes au sein de la gauche ne cessent de s’approfondir, aÌ€ mesure que les eÌ carts ideÌ ologiques tendent aÌ€ s’atteÌ nuer. Jadis, socialistes et communistes eÌ taient porteurs de visions du monde diffeÌ rentes, voire opposeÌ es. Cela ne les empeÌ‚chait pas de faire le Front populaire et, au minimum, de pratiquer la discipline eÌ lectorale dans les eÌ lections. Longtemps, la coupure entre l’Est et l’Ouest, entre le communisme et le capitalisme, est passeÌ e aÌ€ l’inteÌ rieur meÌ‚me de la gauche.

DeÌ faite intellectuelle, logiciel deÌ glingueÌ

Rien de tel aujourd’hui. La prioriteÌ aÌ€ la relance par la consommation, opposeÌ e aÌ€ la prioriteÌ aÌ€ l’investissement productif : y a-t-il dans une telle alternative de quoi prendre le risque d’offrir pour dix ans la victoire aÌ€ la droite ? Et tout en scandant « Le fascisme ne passera pas !  », de laisser le champ libre au Front national ? Keynes diviserait-il plus la gauche aujourd’hui que Marx hier ? C’est aÌ€ peine croyable.

Qui, en dehors des appareils, pense seÌ rieusement que l’« autre politique  », dont les promoteurs finissent par convenir qu’il ne s’agit que d’inflexions, de reÌ eÌ quilibrages, de mesures d’urgence par rapport aÌ€ celle de François Hollande et de Manuel Valls, meÌ rite une scission au sein du Parti socialiste ? Que reste-t-il de l’ultime cadeau que François Mitterrand fit aÌ€ la gauche en partant, aÌ€ savoir une culture de gouvernement ?

Dans ces batailles picrocholines, qui cachent mal le pur affrontement des ambitions, un homme a joueÌ un roÌ‚le majeur et deÌ leÌ teÌ€re, c’est Jean-Luc MeÌ lenchon. Cet homme intelligent et cultiveÌ , ce patriote sinceÌ€re, mais affecteÌ d’une vaniteÌ pueÌ rile qui finit par neutraliser l’ensemble de ses qualiteÌ s, a commenceÌ sa carrieÌ€re en don Quichotte du socialisme et est en train de l’achever en gugusse des meÌ dias. Depuis longtemps, on le sent moins soucieux de faire gagner la gauche que de faire perdre François Hollande.
Mais on ne saurait en rester aÌ€ l’explication politique de la deÌ faite de la gauche par sa deÌ sunion. Il y a beaucoup plus grave : il y a sa deÌ faite intellectuelle ; il y a son logiciel deÌ glingueÌ .

De quoi a-t-il eÌ teÌ question dans les deÌ bats depuis trois mois ? De l’islam, encore de l’islam, toujours de l’islam ! Alors que le peuple de France a fait preuve d’un remarquable sang-froid, les redresseurs de torts sont partis en chasse contre l’« islamophobie  ». Alors que les musulmans eux-meÌ‚mes se tiennent pour l’essentiel aÌ€ l’exteÌ rieur de cette meÌ‚leÌ e, le deÌ bat franco-français tourne aÌ€ l’hysteÌ rie. Un observateur un peu distrait pourrait croire que la tuerie de Charlie Hebdo, deÌ but janvier, est l’œuvre de dangereux exalteÌ s qui ont nom Finkielkraut, Zemmour, Houellebecq, Onfray, et que ce sont les musulmans qui sont en train d’en payer la note !

NeÌ gation de l’ideÌ al philosophique de la gauche

Comment le peuple se retrouverait-il dans cette freÌ neÌ sie qui tourne aÌ€ vide et qui a gagneÌ reÌ cemment jusqu’au premier ministre ? ReÌ peÌ tons-le, longtemps apreÌ€s Marcel Gauchet : les droits de l’homme ne sont pas une politique, ou plutoÌ‚t, ils ne suffisent pas aÌ€ faire une politique. On dirait pourtant que la seule ambition de la gauche bobo est de surimposer un ordre moral antiraciste aÌ€ l’ordre eÌ conomique de la mondialisation capitaliste. Sur un exemple comme celui-ci, on mesure la graviteÌ du divorce entre la gauche et le pays tout entier.

Que serait la gauche sans le peuple ? Et surtout aÌ€ quoi servirait-elle ? Puisqu’on a parleÌ de tripartisme aÌ€ propos de ces deÌ partementales, veut-on d’un partage politique ouÌ€ l’extreÌ‚me droite repreÌ senterait le peuple, la droite les grands inteÌ reÌ‚ts eÌ conomiques, et la gauche la fraction bobo de la socieÌ teÌ bourgeoise, mondialiseÌ e, deÌ territorialiseÌ e, reÌ duite aÌ€ une caricature de l’universalisme des LumieÌ€res, et doubleÌ e de l’acceptation silencieuse du reÌ€gne de l’argent ?

Sans moi ! Il y a, en effet, dans cette repreÌ sentation de la gauche quelque chose de deÌ testable. Elle consiste aÌ€ cantonner le peuple aÌ€ ses besoins mateÌ riels (emploi, pouvoir d’achat, logement) et aÌ€ reÌ server la satisfaction des aspirations spirituelles et morales aÌ€ la fraction intellectuelle de la socieÌ teÌ bourgeoise. Il est aÌ€ peine besoin de dire ce qu’une telle vision contient de meÌ pris implicite pour la pleÌ€be moderne ; aÌ€ quel point elle est la neÌ gation de l’ideÌ al philosophique de la gauche veÌ ritable, celle de Condorcet et de Victor Hugo, mais aussi celle de Proudhon et de Simone Weil.

Il ne faut pas partir de la gauche, il faut partir du peuple. Il ne faut pas l’attirer aÌ€ nous. Il faut nous placer aÌ€ ses coÌ‚teÌ s. Notre deÌ marche doit eÌ‚tre l’exact opposeÌ de celle que preÌ conisa un jour Terra Nova dans un article demeureÌ ceÌ leÌ€bre : puisque le peuple eÌ tait devenu reÌ actionnaire, la gauche devait changer de peuple. Et elle n’y est que trop bien parvenue...

Etre associeÌ dans un projet

Si vous faites cette reÌ volution copernicienne, vous verrez alors se dissiper les fantasmes repreÌ senteÌ s par le Front national, qui ne sont pas dus aÌ€ des aspirations racistes ou fascistes dans le peuple, mais au neÌ ant intellectuel et spirituel de la gauche tout entieÌ€re : gauche de gouvernement, gauche frondeuse, gauche de la gauche... Rien, rien, trois fois rien !

Plus que la bourgeoisie devenue intellectuellement cosmopolite, le peuple a besoin d’un enracinement. A la diffeÌ rence des clochards de Beckett et des bobos propres sur eux et transparents, il a besoin de signifier quelque chose.
Oui, le peuple a des besoins mateÌ riels qui sont prioritaires ; mais, oui, il a aussi besoin de se reconnaiÌ‚tre dans une identiteÌ et d’eÌ‚tre associeÌ aÌ€ part entieÌ€re dans un projet. Car nous savons depuis Renan que la communion dans une identiteÌ et la collaboration dans un projet sont les deux faces indissociables d’une meÌ‚me meÌ daille : celle de la nation et, en l’occurrence, de la nation française.