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France : Victimes La jeunesse qui trinque

mercredi 18 novembre 2015, par siawi3

Source : http://www.liberation.fr/france/2015/11/15/la-jeunesse-qui-trinque_1413680

Par Didier Péron — 15 novembre 2015 à21:16 (mis àjour le 16 novembre 2015 à00:26)

Photo : Devant le Bataclan, samedi soir, au lendemain de l’attaque. Photo Denis Allard. REA pour Libération

En s’attaquant aux lieux festifs de Paris et Saint-Denis, les terroristes ont ciblé le mode de vie hédoniste et urbain d’une génération déjàmarquée par « Charlie ».

La jeunesse qui trinque

Le terrifiant mur d’images qui se constitue sous nos yeux avec les photographies des victimes identifiées des attentats de vendredi apporte cette confirmation : la population visée par les terroristes de l’Etat islamique (EI) était clairement ce biotope de jeunes urbains cool qui remplit au crépuscule cafés, gargotes et salles de concert de la capitale. Il faut être singulièrement instruit des habitudes sociales et de la symbolique des lieux pour, non pas s’attaquer àun fief touristique (Beaubourg, les Champs-Elysées, le Louvre) ou àune enclave communautaire (le Marais gay ou le XIIIe arrondissement chinois), mais àune zone àla fois bourgeoise, progressiste et cosmopolite - certes en cours d’hipsterisation avancée.

Dérision maligne.
Si l’on regarde le plan de ce fragment rive droite de la capitale, on sait, pour les avoir arpentées en tous sens, que ces rues témoignent d’une hétérogénéité sociale et ethnique qui a disparu de bon nombre d’autres arrondissements. Echoppes àla mode, bars pakistanais, cafés arabes, bouis-bouis chinois ou vietnamiens, librairies musulmanes et synagogues coexistent dans un espace urbain chahuté. Et le Bataclan était évidemment rempli, ce soir-là, d’un public d’ados et de jeunes adultes venus en toute décontraction applaudir un groupe rock àsuccès qui joue àfond d’une dérision maligne àl’égard des codes machos et bas de plafond de la sous-culture redneck. L’attentat foiré du Stade de France visait quant àlui àdétruire l’épicentre d’une ample communion dans l’hédonisme sportif avec, en son cœur, une équipe de France elle-même àl’identité composite, dont les plus brillants éléments sont issus des banlieues défavorisées.

L’heure n’est pas encore au bilan de l’année écoulée, et déjàs’impose l’évidence d’une séquence historique cohérente entre l’attentat contre Charlie Hebdo en janvier et les attaques menées dans les Xe et XIe arrondissements de Paris vendredi soir. Deux générations ont été visées. L’assaut des frères Kouachi entendait faire taire la vieille garde de l’esprit gauchiste libertaire et son insolence laïcarde. Tirer àbout portant notamment sur Cabu (76 ans), sur Wolinski (80 ans), sur Bernard Maris (68 ans), c’était pas de pitié pour les rieurs et pas de respect pour les ancêtres. Les événements de vendredi viennent décimer un autre genre de public, donc, certainement lui aussi écÅ“uré par la lâcheté des attentats de janvier, d’abord Charlie puis l’Hyper Cacher. Une même scénographie de l’irruption violente, dans le bureau de l’hebdomadaire le 7 janvier post-conférence de rédaction et dans la salle surchauffée vendredi, alors que le concert bat son plein. Les jihadistes entrent àchaque fois comme pour surprendre et punir un collectif en train de prendre du plaisir ensemble (ou, simplement, le plaisir d’être ensemble).

Si l’on veut bien considérer qu’en France, plus que partout ailleurs, une génération se définit par son baptême de révolte ou de manif, qu’il s’agisse des étudiants de Mai 68 ou des émeutiers de 2005, on a le sentiment que, pour la première fois peut-être, une génération naît et meurt la même année. Un gamin peut ainsi s’être fondu dans l’immense cohorte du 11 janvier et s’être fait tuer dix mois plus tard, selon une ordalie jihadiste qui manie avec une redoutable perversité la mort aléatoire et la lisibilité des massacres.

« Dans les quartiers attaqués, on peut voir des jeunes, cigarette et verre àla main, sociabiliser avec ceux qui vont àla mosquée du quartier, dit l’historien spécialiste du Moyen-Orient Pierre-Jean Luizard, dans une interview àMediapart. C’est cela que l’EI veut briser, en poussant la société française au repli identitaire, […] que chacun considère l’autre non plus en fonction de ce qu’il pense ou de ce qu’il est, mais en fonction de son appartenance communautaire. » Avoir 20 ans en 2015, c’est être né en 1995, l’année du meurtre raciste d’Imad Bouhoud, 19 ans, jeté dans le port du Havre par des skinheads, l’année des huit attentats islamistes àla bombe avec la traque jusqu’àla mort de Khaled Kelkal, et c’est avoir 6 ans quand les Twin Towers s’effondrent. On ne sait pas décrire la part obscure, invisible des imprégnations politiques qui façonnent les individus au long cours des années d’apprentissage, quand on sait si bien le faire des traumas privés par la psychanalyse.

« Déchirée ».
Le philosophe Frédéric Worms (lire page 7) analyse cette émergence d’une génération sonnée et sommée par l’événement, liée àjamais aux morts précoces et àla nécessité de lutter contre ce que cette injustice appelle d’esprit de vengeance et de fermeture, génération, dit-il, « qui était déjàdéchirée, mais ne le savait pas, qui, sans être obsédée, sera encore là, encore au café ». En badigeonnant la société française de son propre sang, les membres de Daech espèrent et conspirent àce qu’elle succombe àune folie symétrique àla leur, la poussant aux extrêmes. Il va nous coà»ter moins de courage pour demeurer de bons névrosés trop bavards, un peu alcooliques, obsédés sexuels et vaguement cultivés que de mener la tâche qui nous attend encore, plus que jamais, de faire entendre avec force une voix humaniste sous le bruit des balles.
Didier Péron