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Algérie: Y aura t il encore d’autres pogroms contre les femmes ?

Monday 8 March 2010, by siawi2

Source :Le Soir d’Algérie, Dimanche 7 mars 2010

www.soirdalgerie.com

Actualités : LES LAISSÉES POUR MORTESMOIGNENT

«Le chemin sera long pour qu’il n’y ait plus jamais d’autres Hassi-Messaoud»

L’enfer qu’elles ont subi à Hassi-Messaoud, elles l’ont inscrit à jamais, si ce n’est dans l’histoire, en tout cas dans la mémoire des vivants pour que nul n’oublie qu’une centaine de femmes a connu, dans notre pays, le viol massivement organisé, la torture, l’expédition punitive contre des femmes dont le crime est d’avoir brisé le schéma admis et rompu l’ordre établi.

Vivre seules, autonomes financièrement, se prendre en charge sans tutelles du «mâle», sortir sans voile… Nous avons d’abord lu le témoignage de deux d’entre les rescapées puis les avons entendues lors de leur passage éclair dans la capitale française où une foule nombreuse est venue les écouter dire l’horreur vécue dans leur chair.

Dire aussi, comment fait-on des femmes victimes des accusées dont la première des tares est d’être tout simplement femmes. Ce qu’elles ont vécu et raconté n’est que la résultante d’un contexte national qui a permis que ce genre de crime contre la femme puisse avoir lieu.

Avant même ce qui est appelé la décennie noire, nous avions traversé des périodes terribles, devaient rappeler Lalia Ducos, une des organisatrices de la rencontre, membre de l’association «20 ans barakat», et d’autres réseaux internationaux féministes. Et l’intervenante de citer, pour mémoire, la fermeture, en 1970, pendant trois semaines, de l’usine Sonelec suite à la lapidation et au lynchage des femmes de l’usine, empêchées de travailler. «Il avait fallu alors un cordon de sécurité pour protéger les femmes et ouvrir à nouveau l’usine.

En 1979, lorsque Chadli arriva au pouvoir, il utilisa les islamistes contre les femmes, contre les progressistes et le mouvement berbériste à tendance laïque qui commençait à prendre forme dans le début des années 1980.

En 1989, dans une pétition signée par 197 personnes, il a été demandé à une municipalité que trois femmes, dont les signataires considéraient leur mode de vie comme inapproprié, quittent le quartier. Devant la résistance de ces femmes à ces injonctions et menaces, un groupe d’hommes a décidé de «purifier» le quartier par le feu, dans la nuit du 22 juin, en incendiant la maison d’une femme divorcée, sans emploi, accusée de prostitution. Son jeune enfant, handicapé de 3 ans, a péri dans l’incendie.

Propagation de discours incendiaires contre les femmes, agression en 1989 d’une athlète de judo qui refusait le diktat du port du voile et de pratiques religieuses, assassinat en févier 1994 de Katia Bengana suivi, un mois plus tard, de l’assassinat de deux autres femmes dans un arrêt de bus parce qu’elles ne portaient pas le voile. En 1995, c’est au tour de Nabila Djahnine, une jeune architecte féministe très impliquée dans le combat démocratique, d’être une nouvelle victime…

Ce rappel qu’a fait l’intervenante, loin d’être exhaustif, est d’une grande utilité pour tous ceux qui voudraient faire croire que les actes commis contre les femmes sont isolés et ne procèdent pas d’une démarche aux visées bien fixées : celles du retour des femmes à ce qui est considéré comme leur territoire de prédilection, la maison, puis le cimetière.

Ce qui frappe dans ce qui s’est passé à Hassi-Messaoud, au-delà de la barbarie, c’est que ces événements sanguinaires ont été perpétrés après la loi de 1999 sur la concorde civile, autrement dit une preuve que l’intégrisme a bien survécu aux lois de la rahma et autre réconciliation nationale , cette dernière offrant même l’impunité aux assassins, contribuant ainsi à encourager et à entretenir les mentalités rétrogrades et à perpétuer l’ordre établi.

Lorsque les deux rescapées ont tenté, malgré la difficulté de l’exercice, de raconter l’horreur, elles l’ont fait avec beaucoup de dignité, décrivant cette nuit du 13 juillet 2001, celle du massacre dans cette ville appelée El-Haïcha, (ça ne s’invente pas !), qui vit se mêler à la poussière et à l’odeur des hydrocarbures, le sang et les cris des femmes meurtries, que les hordes continuaient à lacérer en scandant «Allahou Akbar ! El-Djihad fi sabil Allah !» à l’appel d’un muphti de la ville, la veille du massacre. Le lynchage alla crescendo ce jour, comme les jours qui suivirent. De tout cela, il en fut question. Rahmouna et Fatiha le racontèrent, gorges serrées, larmes retenues, même si Fatiha, à l’évocation de son cauchemar, a fini par craquer.

Mais au-delà de ces témoignages insoutenables, c’est tout le parcours de ces deux femmes avant et après l’horreur du massacre qui en dit long sur le destin de ces femmes, de toutes les femmes et notamment de celles au statut si précaire. Le statut fait à la femme dans sa famille : père et frère dominants, mère reproduisant le schéma patriarcal par peur du mari et de la famille, coups devenus un mode d’expression, mariages au gré des pères et divorce au gré de l’époux, le sort réservé à la femme qui a été mise dehors, répudiée par le mari, reniée par les parents.

Une femme en quête d’un travail des plus pénibles, d’un hypothétique logement et que l’on appellera alors «pute», «fille des rues» et tout ce qui est censé, selon les bourreaux, et selon un journaliste qu’elles dénoncent d’ailleurs dans leur témoignage, en faire des cibles potentielles parce qu’elles ont cherché à s’affranchir de toute tutelle.
Et parce que la gangrène a essaimé et s’est largement répandue jusque dans les services publics, l’hôpital dans lequel elles ont été évacuées refuse tout bonnement de les soigner.

Mais ce n’est pas tout : victimes, elles en deviennent presque des accusées dans les différents procès intentés et au cours desquels les familles des agresseurs venaient jusque dans les tribunaux les menacer. Les menaces et la crainte les habitent encore aujourd’hui, où la plupart des accusés ont déjà purgé leurs peines, si faibles et si dérisoires comparativement à leurs crimes. «Je ne pouvais m’empêcher de penser au jour où ils sortiraient : s’ils cherchaient à nous retrouver ? Les actes monstrueux qu’ils avaient commis nous prouvaient qu’ils en étaient capables.» Et comme si cela ne suffisait pas, lorsqu’elles demandent réparation, on leur fait d’abord faire «la valse des ministères», et les portes de ces derniers, souvent, «n’acceptaient de s’ouvrir que si nous menacions d’aller voir la presse». Puis on leur fit l’aumône.

Et s’il fallait une conclusion à ce macabre récit qui, malheureusement, en rappelle tant d’autres commis contre les femmes dans l’impunité ou si peu, elle est là, dans ce qu’elles déclarent à l’auteur : «Malgré toutes nos désillusions, nous nous répétions que nous n’avions pas le droit d’abandonner. Que nous devions nous battre et nous défendre jusqu’au bout pour que plus aucune femme, agressée, violée, battue par son mari, son frère, un inconnu ou une meute d’hommes enragée, n’ait peur de franchir les portes du tribunal pour espérer obtenir justice et réparation. Il était indispensable pour nous de faire parvenir ce message.»

Y aura-t-il jamais plus d’autre Hassi-Messaoud ? C’est la question de chute que pose l’auteur du livre et à laquelle elle répond que «le chemin sera long».

K. B.-A.

Laissées pour mortes, le lynchage des femmes de Hassi Messaoud

Témoignages de Rahmouna Salah et Fatiha Maâmoura, recueillis par Nadia Kaci, éditions Max Milo.