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France: Crucifix dans une salle de délibérations de jury de baccalauréat pro

Wednesday 24 March 2010, by siawi2

Depuis deux ans, on constate l’accroissement du déroulement d’opérations d’examens publics dans des établissements d’enseignement privé et confessionnel.

Des enseignants soucieux du respect du caractère laïque de l’école public se sont émus de la présence ça et là de crucifix dans des salles où se déroulaient des épreuves ou des délibérations de jurys de baccalauréat. Certains ont été remplacés, d’autres, comme l’auteur de cet article, se sont vus retirer une part de leur traitement mensuel. Qu’un fonctionnaire es-qualité tente de faire respecter le principe de laïcité dans l’exercice de ses fonctions, il sera sanctionné par une hiérarchie peu encline au respect de principes constitutionnels issus de la Révolution de 1789 et des combats des XIXe et XXe siècles. Voilà la réalité des années 2002-2010 !

Les faits que je relate ci-dessous loin d’être anecdotiques sont plutôt révélateurs d’une époque de réification ou le sujet se métamorphose en objet, chacun devenant la pièce d’une mécanique, chacun transformé en chose perdant peu à peu tout sens du vrai et du faux. Le relativisme qui s’en nourrit égalise alors tout principe, tout concept, toute idée, toute valeur. La laïcité principe fondateur d’une République authentiquement res publica est amoindrie, confondue avec l’oecuménisme, avec la liberté religieuse. Régime de Tolérance et régime laïque sont amalgamés, affaiblissant la portée de ce dernier. Ainsi exiger que toute manifestation spirituelle soit suspendue l’espace de délibérations d’un jury d’examen public devient l’expression de « l’intolérance laïcarde » aux yeux de ceux-là mêmes qui ont en charge la conduite de l’Etat républicain. Ce qui ne va pas sans poser par ailleurs la question d’une organisation hiérarchisée d’un Etat prétendument républicain et laïque. On s’attendrait au moins a minima au respect des principes fondamentaux de cette République de la part de tous ses fonctionnaires, de la catégorie C (D pour ce qu’il en reste) à la catégorie A, surtout de cette dernière. La formation et le statut des fonctionnaires sont ainsi ici en cause. Quid d’une République dont l’Etat ne reposerait pas sur des agents sous statut particulier ?

Revenons aux faits.

Enseignant titulaire, dans un lycée professionnel de la Communauté Urbaine de Bordeaux, j’ai été convoqué – selon les formes requises – les 7 et 10 juillet 2009 pour participer à des délibérations de jury de baccalauréat professionnel au lycée professionnel privé et confessionnel Saint-Genès de Bordeaux.

En entrant dans la salle où nous devions délibérer j’ai constaté la présence d’un crucifix au-dessus du tableau. J’ai donc demandé au directeur de cet établissement de bien vouloir retirer ce signe religieux le temps des délibérations. Ce qu’il a refusé me répondant que je savais à quoi m’en tenir en venant dans son établissement. Devant une telle (mauvaise ?) foi, j’ai rétorqué que dans ces conditions, en tant qu’enseignant de l’école laïque, il m’était impossible d’exercer ma mission de service public, que je quitterai les lieux sur le champ et que j’en informerai mon inspecteur de spécialité. Le vendredi suivant, je me suis présenté pour la seconde fois, j’ai redemandé au directeur de l’établissement de retirer ce crucifix, il n’a pas entendu ma requête et je suis donc parti.

Suite aux conseils des camarades de mon syndicat j’ai envoyé un courrier à monsieur Marois encore recteur de l’Académie de Bordeaux (devenu Recteur de l’Académie de Créteil en décembre dernier).

Le 5 novembre ce Recteur me signifiait par courrier sa décision de retirer 1/30 ème de mon traitement pour service non fait (en toute logique il aurait dû retenir 2/30 ème !) ajoutant que le principe laïque ne s’appliquait pas dans un tel établissement et que ma participation aux épreuves d’examen était obligatoire.

Que ce soit en audience avec le Recteur Marois, ou en diverses commissions avec les cadres supérieurs du Rectorat de Bordeaux, les commissaires paritaires de mon syndicat (CGT Educ’action) se sont fait éconduire à chaque fois. L’un de ces cadres a même déclaré es-qualité que j’étais un laïcard intégriste dans une réunion toute officielle à l’une de nos commissaires paritaires. Lors d’une autre réunion, suite à la question de l’un de nos commissaires, il a précisé qu’il s’était exprimé à titre personnel et pas au nom du Rectorat (curieux non ? Un haut fonctionnaire qui s’exprime dans l’exercice de ses fonctions à titre personnel).

Après un recours gracieux auprès du Recteur, le secrétaire général du Rectorat de Bordeaux m’a informé dans un courrier du 21 janvier 2010, que le Rectorat maintenait sa décision.

J’ai donc déposé une requête demandant l’annulation de cette décision pour excès de pouvoir auprès du TA de Bordeaux.

Au-delà de la présence de signes religieux d’autres questions se posent telle que l’implication de l’enseignement privé dans le déroulement d’examens publics. Des copies d’élèves sont confiées à la gestion d’un personnel externe à l’EN (quid de la confidentialité ?), des personnels de l’EN sont de fait quasiment soumis à la hiérarchie d’une organisation privée (qui plus est, cléricale).

On peut craindre qu’une fois cela admis par tous, l’enseignement privé vienne justifier sa participation à l’élaboration des sujets d’examens (est-ce peut-être déjà le cas ici ou là à travers des enseignants de cet enseignement ?).

Cet accroissement d’utilisation de locaux de l’enseignement privé pour le déroulement d’examens est sans doute à rapprocher du processus de Bologne comme on l’a vu avec le Décret officialisant l’accord de décembre 2008 sur la collation des grades universitaires.

Toutefois ces faits révèlent un processus beaucoup plus profond de banalisation de la recléricalisation de l’espace public, processus qui s’imbrique dans celui de réification évoqué plus haut. Les réactions des hauts-fonctionnaires du Rectorat de Bordeaux sont un indicateur en ce sens. Les cléricaux réussissant à revêtir les habits de la victime, les défenseurs de la laïcité deviennent des « laïcards intégristes ». Formidable oxymore qui, à la différence du clair-obscur, n’a aucun sens, si ce n’est d’être une figure de rhétorique vide.

Beaucoup jugeront ce combat dérisoire. Et pourtant la recléricalisation enclenchée se mène par petites touches, par impressions successives sur la société. C’est bien Léon XIII qui, à la fin du 19ème siècle, annonçait que le temps de l’affrontement frontal avec la République devait céder la place à celui de la reconquête de l’intérieur même de la République. Il n’est donc pas de petits combats. Cependant il ne s’agit pas de se contenter d’exiger la seule neutralité de locaux de l’enseignement privé le temps d’opérations d’examens, aucune de ces opérations ne devraient se tenir à l’avenir dans de tels locaux.

A examens publics, locaux publics et agents publics !

par Eric Cossevin

source: UFAL Flash n°108 du 23.03.2010

Nous publions ce témoignage dans le cadre de la campagne de l’UFAL « Pas de signes religieux à l’école » : voir le site. Signalons que le courrier adressé par l’UFAL à Luc Chatel en novembre 2009, lui demandant de prendre toutes mesures utiles pour que cette situation ne se reproduise pas lors des examens de 2010, n’a obtenu aucune réponse malgré nos relances. Il n’est donc pas superflu de continuer à signer à l’adresse ci-dessus la pétition qui a recueilli déjà plus de 4 500 signatures …et de rester vigilants ! [La Rédaction]