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Boualem Sansal : « Un vent d’optimisme souffle sur l’Algérie, mais je reste très inquiet  »

samedi 16 mars 2019, par siawi3

Source : https://www.revuedesdeuxmondes.fr/boualem-sansal-un-vent-doptimisme-souffle-sur-lalgerie-mais-je-reste-tres-inquiet/

Entretien
Boualem Sansal : « Un vent d’optimisme souffle sur l’Algérie, mais je reste très inquiet  »

L’écrivain et essayiste algérien, Boualem Sansal, évoque les conséquences du récent retrait d’Abdelaziz Bouteflika de l’élection présidentielle et décrypte le mouvement de contestation inédit qui secoue l’Algérie depuis le 22 février.

par Xavier Colas

15 mars 2019

Revue des Deux Mondes – Comment interprétez-vous le retrait d’Abdelaziz Bouteflika de l’élection présidentielle algérienne ? Quels sont les scénarios possibles ?

Boualem Sansal – Personne ne croyait que Bouteflika allait obtempérer àla vox populi, démissionner simplement et « rentrer chez lui  » comme il se plaisait àle répéter, sur le ton de « retenez-moi où je m’en vais  », au cours de ses deux premiers mandats. À l’époque, il ferraillait àmort pour obtenir des généraux qu’ils le laissent gouverner àsa guise. On se souvient que, dès son intronisation en 1999, il avait publiquement déclaré qu’il n’était pas question pour lui d’être un trois-quart de président. Nous savions tous qu’il allait sortir une de ces ruses dont il a le secret. On avait pensé soit au report de l’élection, soit au retrait de sa candidature assorti d’un plan pour organiser sa succession en trois étapes : tenue d’une conférence nationale, élaboration d’une nouvelle constitution, référendum et élection de son « successeur  » (c’est le terme qu’il a utilisé). Il était clair que, dans les deux cas, il nous donnait rendez-vous àla saint-glinglin.

Et voilàqu’il nous sort les deux àla fois : sa renonciation au cinquième mandat et le report sine die de l’élection. C’est fort, il verrouille tout, pas d’élection, pas de débat sur le pourquoi elle n’aurait pas lieu le 18 avril, alors qu’il y a d’autres candidats qui eux ne renoncent pas àconcourir. Le problème pour nous – la population opposée àBouteflika et au régime -, est de savoir jusqu’où aller pour faire tomber le régime de Bouteflika et résister aux tentatives de récupération que les uns et les autres (le régime, les nationalistes, les islamistes…) vont déployer maintenant que le plan de Bouteflika leur a donné ce qui leur manquait : le temps.

[( « Si les manifestants ne parviennent pas àmettre le pouvoir au pied du mur […] ils auront simplement servi àle consolider et àlaisser les islamistes assurer seuls la véritable opposition au régime.  »)]

À mon avis, les choses vont se passer comme le pouvoir le veut. Je vois mal les manifestants tenir très longtemps et occuper les rues. Dans quelques semaines, ils ne seront plus que quelques irréductibles. La police les réprimera et les arrêtera sans que cela ne gêne personne. Il faut donc profiter de la force acquise durant ces trois semaines épiques de manifestations continues pour passer àla vitesse supérieure et mettre le pouvoir au pied du mur : réprimer àmort ou disparaître. Si ce point de non-retour n’est pas atteint, les efforts consentis jusque-làn’auront servi àrien, ou plutôt àconsolider le pouvoir et àlaisser les islamistes assurer seuls la véritable opposition au régime. Ces derniers inscrivent leur action dans la durée et entendent continuer d’islamiser et de salafiser la société, les jeunes notamment.

Revue des Deux Mondes – Outre la protestation contre un cinquième mandat du président Bouteflika, que dit justement ce mouvement de la société algérienne ?

Boualem Sansal – Il règne une atmosphère un peu curieuse en Algérie. C’est la kermesse un peu partout. Après 57 ans de surveillance, les gens sont libres, aériens. Ils se rassemblent et discutent àperte de vue, souvent de manière très colorée, très agitée. Mais même si un vent d’optimisme souffle en Algérie, je reste très inquiet. Nous allons, àmon sens, connaître des moments très difficiles. Le régime a une telle emprise sur la société que cette contestation très sympathique ne peut pas le faire disparaître. Je m’attends àun retour de bâton et crains le retour de la chape de plomb, de la répression, de l’embrigadement de la population.

[( « L’islamisme est loin d’avoir dit son dernier mot et attend son moment. Loin des harangues et des appels au combat des années 1970, il se structure intelligemment et efficacement.  »)]

S’ils exigent la fin du système, pour le reste, les Algériens ne sont en réalité d’accord sur rien. Beaucoup se placent sur une ligne religieuse. Les islamistes sont nombreux et s’organisent. Certains flirtent avec le djihadisme, où travaillent àcela. Les Frères Musulmans, eux, s’activent au sein de la société, recrutent, forment et infiltrent les institutions. Et puis, étonnement, un islam piétiste se développe ces dernières années. J’étais de ceux qui pensaient qu’après dix années de guerre civile contre l’islamisme, la population allait sortir de tout ça. Pas du tout, au contraire. Avec l’arrivée de monsieur Bouteflika àla présidence, il s’est construit davantage de mosquées que depuis l’indépendance. Ainsi, àBoumerdès, la ville universitaire où je vis, aucune mosquée n’était présente jusqu’en 2000. Aujourd’hui, il y en a huit. Elles sont remplies de professeurs d’université et d’étudiants tous les vendredis. Dans le pays profond, les gens s’ennuient également. La seule chose qui les distrait c’est la religion.

L’islamisme est loin d’avoir dit son dernier mot et attend son moment. Loin des harangues et des appels au combat des années 1970, il se structure intelligemment et efficacement.

Revue des Deux Mondes – Le mouvement en cours est-il, selon vous, comparable au soulèvement de l’automne 1988 ?

Boualem Sansal – La situation est très différente. Les Algériens ont beaucoup évolué. 70% de la population a moins de 35 ans et n’a pas connu les événements d’octobre 1988 ou la guerre civile. Pour eux, c’est l’Antiquité. La génération 2.0. est sur une autre planète : les uns s’orientent vers un islamisme moderne quand les autres regardent du côté de l’Occident. L’aspiration àla liberté – je ne dirais pas démocratique -, est réelle. Les gens vivent comme des poissons dans un bocal dont on aurait retiré l’eau. Le quotidien est d’une tristesse abyssale. Le ras-le-bol se cristallise donc autour de monsieur Bouteflika. Il incarne le pouvoir sans discontinuer depuis soixante ans. Il est vieux, malade et a mis le pays dans un état d’immobilisme affreux. Le président est devenu l’image de cet échec, de la mort lente de ce régime.

Revue des Deux Mondes – Le régime semble d’ailleurs pris de court et divisé face àcette récente mobilisation. Qu’en est-il ?

Boualem Sansal – L’armée et les services de sécurité en général, le Département de renseignement et de sécurité (DRS), ont toujours été unis et soudés. Les choses se sont effritées avec le temps (mouvement de 1988, guerre civile, etc.) et depuis l’arrivée d’Abdelaziz Bouteflika àla présidence, en 1999. En effet, auparavant, même si des divisions existaient au sein du sérail, les apparences étaient préservées pour que le peuple ne voie qu’une façade lisse et uniforme. À l’inverse de ses prédécesseurs, Bouteflika n’a pas voulu paraître comme le président de l’armée mais comme celui de tous les Algériens. Ce faisant, il a ouvert une brèche, alors même que l’armée l’avait choisi pour réaliser la concorde civile et amnistier les islamistes. À l’intérieur de l’armée, certains qui les avaient combattus ne l’ont pas entendu de cette oreille. Le président est passé outre, en s’appuyant sur une branche de l’armée plutôt proche des islamistes. Les différentes structures ont alors commencé àse fissurer.

[( « Il était difficile, il est difficile et il sera difficile de s’entendre sur le nom du successeur d’Abdelaziz Bouteflika.  »)]

Le vaste et coà»teux processus de modernisation et de professionnalisation de l’armée, entamé durant la guerre civile, a lui aussi contribué àaccentuer les divisions. La hiérarchie s’est rajeunie grâce au recrutement de jeunes universitaires, formés ensuite àl’étranger (en Russie, en France, en Allemagne, ou aux États-Unis). Nous avons donc une armée très moderne, composée de gens qui ne suivent pas les mêmes doctrines. C’est un facteur supplémentaire de division. Enfin, le torchon brà»le entre l’armée et le DRS. Ils ne sont plus d’accord sur rien. Bouteflika en a profité pour s’accaparer la totalité du pouvoir quand les autres composantes du régime se sont neutralisées. Aujourd’hui, la bombe est là, la mèche est allumée mais n’a pas encore explosé.

Revue des Deux Mondes – Une figure se dégage-t-elle en particulier pour succéder àAbdelaziz Bouteflika ?

Boualem Sansal – C’est la question qui divise l’armée, les organes de sécurité et leurs satellites civils : le FLN et les autres partis du pouvoir ou proches du pouvoir. Le problème s’était d’ailleurs déjàposé au moment du quatrième mandat de monsieur Bouteflika, après l’AVC dont a été victime le président àla fin de son troisième mandat. Apparemment, quatre années supplémentaires n’ont pas suffi àrégler la question. Au contraire, les dissensions ont même continué de s’accroître. L’armée est parvenue àfaire limoger toute la tête du DRS par l’intermédiaire de Bouteflika. On assiste actuellement àune guerre feutrée entre ce qui reste du DRS dans l’organigramme du régime, des légalistes, et d’anciens éléments passés àl’extérieur qui cherchent àse venger. Tout le monde combine dans tous les sens. Voilàpourquoi il était difficile, il est difficile et il sera difficile de s’entendre sur le nom du successeur d’Abdelaziz Bouteflika. Dans le régime, chacun dit : « c’est àmoi de le désigner  ». On en appelle donc, une nouvelle fois, au peuple pour faire l’arbitrage.

[( « Les dessous de la mobilisation contre Bouteflika sont plus compliqués qu’en apparence. « )]

Aussi, début février, des messages anonymes ont commencé àcirculer sur Facebook pour s’opposer àun cinquième mandat de Bouteflika, appelant àla manifestation. Ces publications jouaient sur les peurs de la population et disaient, en substance : « la situation est absolument catastrophique, il n’y a presque plus de pétrole et de gaz  ». Les gens ont été pris d’une panique inimaginable, car avec le système et le clientélisme mis en place par Bouteflika, le niveau de vie s’est élevé de manière faramineuse en Algérie. Les salaires ont été doublés, voire triplés. Les voitures et les télévisions chinoises, notamment, ont inondé le marché. Les gens ont eu peur de perdre ce train de vie et ont été, en partie, conditionnés par ces appels anonymes àla manifestation. Résultat, le 22 février tout le monde est sorti dans la rue. Les dessous de la mobilisation sont donc plus compliqués qu’en apparence.

Revue des Deux Mondes – Quid des partis d’opposition ?

Boualem Sansal – On compte àpeu près cinq partis qui, àdéfaut d’avoir une grande audience, sont conduits par des personnalités connues. Il s’agit souvent de transfuges du régime, comme l’ancien Premier ministre Ali Benflis, par exemple. Représente-t-il quelque chose ? Je ne crois pas. L’homme est intelligent, affable et a de réels penchants démocratiques. Mais il n’a aucune chance de victoire. Ces gens-làont parfaitement compris qu’ils ne pourraient pas accéder au pouvoir par des élections. Ils cherchent donc des parrains (patron de l’armée, du DRS ou du FLN) et offrent leurs services àl’armée : « vous cherchez quelqu’un pour succéder àMonsieur Bouteflika ? Eh bien, je suis là !  ».

En outre, obtenir les 60.000 signatures nécessaires àune candidature est extrêmement compliqué. Sauf si un candidat est désigné par le pouvoir pour jouer le rôle de lièvre pour le président. Certains acceptent de le faire parce que c’est rémunérateur : passer àla télévision, rencontrer des ministres, des députés, gagner des privilèges… Le pouvoir met tout àdisposition : voitures pour sillonner le pays, salles pour y organiser des meetings, et va même chercher le public dans la rue pour venir assister àces parodies de réunions.

Avant le report sine die de l’élection présidentielle du 18 avril, le seul (hormis Bouteflika) àavoir pu constituer un dossier de candidature était Ali Ghediri. Une bonne partie de la presse algérienne le considère comme le candidat du DRS. Le FLN, qui a un ancrage très profond dans la société, a lui aussi son mot àdire quant au choix des candidats. Les parrains désignent ainsi leur candidat en tenant compte de l’adhésion qu’il peut susciter auprès du FLN, pour parler aux populations du terroir, ou du Rassemblement national démocratique (RND), susceptible de parler aux cadres et aux catégories plus aisées, histoire de créer une dynamique électorale.

(Photo  : Boualem Sansal / capture écran Youtube La Grande Librairie)