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« ’’L’appropriation culturelle’’ ou le nouveau blasphème »

vendredi 22 mars 2019, par siawi3

Source : http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2018/07/18/31003-20180718ARTFIG00279-eugenie-bastie-l-appropriation-culturelle-ou-le-nouveau-blaspheme.php


Eugénie Bastié : « ’’L’appropriation culturelle’’ ou le nouveau blasphème »

Scarlett Johansson a renoncé àjouer un personnage transsexuel, après que des actrices transgenres se sont indignées parce que les producteurs n’avaient pas choisi d’acteurs transgenres.

Par Eugénie Bastié

Mis àjour le 24/07/2018 à10h12 | Publié le 18/07/2018 à18h48

ANALYSE - À rebours des grands rêves cosmopolites de métissage et d’échanges, le concept d’appropriation culturelle professe une stricte séparation des cultures, semblant être la némésis d’une mondialisation culturelle mal digérée.

Le spectacle Slav partait pourtant d’une bonne intention. Il s’agissait de mettre en Å“uvre « une odyssée théâtrale àtravers les chants d’esclaves », visant, selon les mots de son créateur québécois Robert Lepage, àexplorer « l’histoire de l’esclavage, de l’oppression, de la migration et de l’incarcération de masse ». Las, le mercredi 4 juillet, la pièce a été déprogrammée du Festival international de jazz de Montréal où elle devait se tenir, au motif que les acteurs étant majoritairement blancs, ils ne pouvaient donc jouer des esclaves noirs, car cela constituerait un motif d’« appropriation culturelle ».

Cette annulation face àla pression de militants a déclenché une intense controverse au Canada, pays du multiculturalisme, entre ceux qui dénoncent la « censure » et d’autres qui se félicitent d’un progrès des mentalités dans la représentation de la diversité. La semaine dernière, c’est l’actrice américaine Scarlett Johansson qui a renoncé àjouer un personnage transsexuel dans un biopic retraçant la vie de Dante Tex Gill, figure de la criminalité américaine et icône transgenre. Les actrices transgenres Trace Lysette et Jamie Clayton s’étaient indignées contre les producteurs du film parce qu’ils n’avaient pas choisi un acteur transgenre pour jouer ce rôle.

Empathie universelle

Au Canada, le journaliste Hal Niedzviecki, rédacteur en chef de la revue Write avait lui aussi, dans un article pamphlétaire, défendu le principe de l’appropriation culturelle en littérature.

Ces deux exemples récents ne sont qu’un aperçu des innombrables polémiques qui émaillent le monde anglo-saxon àpropos d’une dénonciation de l’« appropriation culturelle », devenue un réflexe idéologique systématique. Ce terme, né dans le sillage des post-colonial studies qui ont fleuri sur les campus américains dans les années 1980, désigne, selon Susan Scafidi, professeur àl’université de Fordham, le fait de « s’emparer de la propriété intellectuelle, du savoir traditionnel, des expressions culturelles, des artefacts de la culture d’un autre sans sa permission ».

Une soirée tequila organisée par des étudiants américains portant des sombreros, le twerk dansé par la chanteuse Miley Cyrus, le créateur Marc Jacobs organisant un défilé avec des mannequins blancs portant des dreadlocks, des jupes asiatiques vendues par Zara, le moindre emprunt par des Occidentaux àune culture non occidentale est jugé comme une offense. Ces indignations répétées instaurent un climat de censure étouffant et même, comme l’écrit Kenan Malik, éditorialiste au New York Times, dans une tribune intitulée « In Defense of Cultural Appropriation », « une version sécularisée de l’accusation de blasphème ».

Au Canada, le journaliste Hal Niedzviecki, rédacteur en chef de la revue Write, avait lui aussi dans un article pamphlétaire, « Winning the Appropriation Prize », défendu le principe de l’appropriation culturelle en littérature. « Ã€ mon avis, tout le monde, partout, devrait être encouragé àimaginer d’autres peuples, d’autres cultures, d’autres identités », écrivait-il. En effet, tous les grands écrivains, s’ils se sont inspirés d’un vécu particulier ou de voyages, doivent leur succès àl’empathie universelle dont ils font preuve.

Radicalisation du multiculturalisme

Écrire, c’est se mettre àla place de, et la réduction du travail de l’écriture àl’autofiction signifie bien souvent son appauvrissement. On voit bien jusqu’où pourrait mener l’abolition de la ligne de partage entre le réel et la fiction : seuls d’authentiques bossus pourraient jouer Quasimodo, on interdirait aux enfants descendants de cow-boys de jouer aux Indiens, on mettrait des préfaces aux romans de Jack London (ne partageant pas la condition canine de quel droit s’est-il permis d’écrire Croc-Blanc ?). Le scénario fait sourire, mais il n’est pas si éloigné de certaines revendications.

[(À rebours des grands rêves cosmopolites de métissage et d’échanges culturels du grand village planétaire, il professe une stricte séparation des cultures, contre le phénomène d’« entropie »)]

Le concept d’appropriation culturelle semble être la némésis d’une mondialisation culturelle mal digérée. En effet, àrebours des grands rêves cosmopolites de métissage et d’échanges culturels du grand village planétaire, il professe une stricte séparation des cultures, contre le phénomène d’« entropie » (la convergence des cultures vers l’uniformisation) qu’avait diagnostiqué Claude Lévi-Strauss. Mais il est aussi une radicalisation du multiculturalisme comme « religion politique » (Mathieu Bock-Côté) puisqu’il exclut la culture occidentale, jugée dominante et donc àdéconstruire, des cultures àprotéger. L’indignation est sélective.

En ces temps où on célèbre la victoire des Bleus, qui songerait àvoir dans le triomphe du football, sport inventé par les Britanniques et codifié par les Écossais, un phénomène d’appropriation culturelle, alors que la moitié des trente-deux équipes sélectionnées par le Mondial étaient extraeuropéennes ? En France, où la tradition universaliste ne fige pas les appartenances, le concept d’appropriation culturelle est encore peu employé, même si des activistes comme Rokhaya Diallo essaient régulièrement de l’introduire dans le débat public. Notre héritage républicain nous protège de ces errements. Pour combien de temps ?