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Afghanistan : Aryana Sayeed, la chanteuse qui défie les talibans

mercredi 27 mars 2019, par siawi3

Source : https://www.lemonde.fr/m-le-mag/article/2019/03/22/en-afghanistan-la-chanteuse-aryana-sayeed-defie-les-talibans_5439836_4500055.html

Aryana Sayeed, la chanteuse qui défie les talibans

Elle s’habille comme elle veut, dit ce qu’elle pense. Menacée de mort, celle qui vit désormais àLondres revient parfois chanter àKaboul, sans jamais faire de concessions.

Par Ghazal Golshiri

Publié 22-03-19

« Une soldate, c’est bien ce que je suis  », ne cesse de répéter la chanteuse la plus populaire d’Afghanistan. D’ailleurs, pour sortir dans les rues de Kaboul – cela ne lui arrive presque jamais, sauf pour se rendre àl’aéroport ou dans les locaux d’une chaîne de télévision ou de radio –, Aryana Sayeed empreinte un véhicule blindé et enfile un gilet pare-balles. Pourtant, la jeune femme de 33 ans, née àKaboul mais ayant grandi au Pakistan et en Suisse et qui vit aujourd’hui principalement àLondres, n’a rien d’une militaire. Elle est coquette, petite et minutieuse.

Pour la rencontrer en ce début du mois de mars, il faut se frayer un drôle de chemin. Située dans le quartier Wazir Akbar Khan, àcôté de l’ambassade des Etats-Unis, la chaîne de télévision Tolo détient une rue entière, sécurisée par de hauts murs en béton, des portes blindées et plusieurs barrages tenus par des gardes, tous armés de kalachnikov. Il faut traverser un labyrinthe de ruelles étroites pour arriver au bâtiment àdeux étages où résident Aryana et son manageur et désormais fiancé, Hasib Sayed. Ils habitent là, encore trois semaines, dans une modeste maison sans âme, le temps d’enregistrer la fin de la saison de l’émission « Afghan Star  », sorte de « Star Academy  » locale. Depuis trois ans, Aryana Sayeed est le premier et le seul membre féminin du jury.

Auparavant, àchaque fois qu’elle venait en Afghanistan, la chanteuse logeait àl’Hôtel Intercontinental. « Mais, après l’attaque contre l’établissement [ayant fait 40 morts en janvier 2018], la chaîne nous a proposé d’utiliser l’un de leurs bâtiments  », explique l’Afghane couverte d’un ample pull rose et d’un manteau blanc, assise dans une pièce des studios tapissée d’affiches de l’émission. « Nous avons notre propre home cinéma ici, pour passer le temps, rebondit Hassib. Sinon, il n’y a pas grand-chose àfaire.  »

Aryana n’a que 8 ans quand elle fuit son pays pour aller vivre au Pakistan avec ses parents et ses six sÅ“urs. « C’était àl’époque où les différentes factions des moudjahidin [les islamistes qui avaient bouté l’armée soviétique] se disputaient le pouvoir. Nous sommes partis parce que nous en avions marre de la guerre  », raconte la chanteuse. Quatre ans plus tard, avec l’une de ses sÅ“urs, elle part en Suisse, clandestinement, en payant des passeurs. « Mon père était commerçant de fruits secs. On était une famille de la classe moyenne avec des revenus limités qui ne nous permettaient pas de partir tous ensemble  », explique-t-elle. Là-bas, les deux sÅ“urs demandent le statut de réfugié.

Dans un camp de réfugiés en Suisse

Pendant ces quelques années passées en Suisse, l’Afghane, logée dans un camp de réfugiés, s’accroche àses cours de musique àl’école. « J’étais très douée. Je jouais du piano. Je faisais du solfège. J’avais commencé àchanter dans un chÅ“ur.  » Son père, resté au Pakistan, l’apprend et lui interdit de continuer. Aryana obtempère. « Mais il ne pouvait pas s’opposer àmes cours àl’école.  »

Quand elle atteint ses 15 ans, sa demande d’asile est rejetée. Aryana et sa sœur partent clandestinement pour le Royaume-Uni, aidées par leur aînée, qui, elle, a obtenu le statut de réfugié en Allemagne. Trois années plus tard, cette même sœur, qui vit de petits boulots, payera pour que ses parents prennent le chemin de l’exil, du Pakistan vers Londres. Après six ans d’éloignement, tous les membres de la famille sont ànouveau réunis. Et, cette fois-ci, tous obtiennent le statut de réfugié.

Aryana ne cesse jamais de rêver d’une carrière de chanteuse. Pendant toutes ces années, elle écoute àl’envi la chanteuse iranienne Googoosh – « mon idole  », dit-elle –, et dévore les morceaux de Madonna. « Je fermais la porte de ma chambre, prenais un tube de mousse coiffante entre les mains en guise de micro et chantais devant le miroir  », se souvient-elle. Son père finit par céder. « A 20 ans, àLondres, il m’a autorisé àreprendre le chant. Je pense qu’il a enfin eu confiance en moi. Il a compris que le chant ne risquait pas de me “pervertir†. Aussi, la vie en Occident lui avait fait changer d’avis.  »

« Contaminée  » par son pays natal

La jeune femme commence àdonner de petits concerts en Europe pour la diaspora afghane. Ses premiers morceaux, diffusés sur YouTube, rencontrent très vite un écho en Afghanistan. Les radios diffusent ses chansons. Aryana se fait un prénom. Son futur manageur lui propose de revenir en Afghanistan et d’y donner un concert dans une grande salle de la chaîne Tolo. On est en 2011. Jusque-là, personne n’avait osé de vrai live dans le pays : les chanteurs se contentant de simple play-back. « Ce concert a eu l’effet d’une bombe. Les gens en parlent encore aujourd’hui. La joie des spectateurs et leur enthousiasme m’ont ouvert les portes vers un nouveau monde : l’Afghanistan  », se rappelle Aryana. Une star est née.

Depuis lors, Aryana est « contaminée  » par son pays natal, où elle revient régulièrement pour se produire sur scène ou participer àdes émissions comme « Afghan Star  ». Un choix aux lourdes conséquences : vivre dans « une cage dorée  », pour reprendre ses propres mots. Pendant des années, d’après les informations données par des services de sécurité afghans, elle est la première personnalité du pays visée par les talibans et autres groupes insurgés islamistes.

La raison ? Dans une société aussi patriarcale et rigide que l’Afghanistan, les hommes ne peuvent pas supporter qu’une femme chante en public. « Une fois, les services nous ont appelés pour nous informer qu’une voiture bourrée d’explosifs était entrée dans Kaboul et qu’elle avait pour cible Aryana  », se souvient Hasib Sayed.

Une autre fois, la jeune femme frôle de très près la mort. « Nous étions sur les plateaux d’“Afghan Star†lorsqu’une grande explosion a retenti, se souvient-elle. C’était si puissant que j’ai cru que les assaillants étaient ànotre porte.  » Les gens, pris de panique, courent dans tous les sens. Son manageur conduit Aryana et les autres membres du jury vers une pièce et leur dit de rester cachés derrière les rideaux. « Ne bougez pas d’ici et ne sortez pas avant que je sois revenu  », leur dit-il. « Cela a été les trois, quatre minutes les plus longues de ma vie, confesse Aryana. J’attendais que les insurgés viennent ouvrir le feu. Une fois en sécurité avec mon manageur, j’ai compris que l’attaque avait été menée contre l’une des voitures des employés de notre émission, faisant plusieurs victimes. Des gens que je voyais tous les jours. Ça a été très douloureux.  »

Depuis, son fiancé porte en permanence une petite arme sous sa veste. Et la chanteuse a passé un « pacte  » avec lui. « Je n’ai pas peur de la mort. Mais, pour moi, le pire serait d’être enlevée, explique Aryana. Nous avons donc décidé, Hasib et moi, que, dans une situation où cela est sur le point d’arriver, il doit me tuer. Il dit qu’il se tuera ensuite. Mais on verra bien. Peut-être qu’il changera d’avis.  » Depuis le balcon de leur maison, les deux rient comme si c’était la réaction la plus évidente. Sur les toits, la neige, couvrant Kaboul depuis quelques jours, fond, créant un crépitement.
Tous les jeudis matin, le studio de Tolo se remplit d’hommes et de femmes, venus pour rencontrer leur star préférée. Le soir, à20 heures, d’après les chiffres de la chaîne, 17 millions d’Afghans – plus de la moitié de la population – allument leur téléviseur et votent, religieusement, pour le participant ou la participante de leur choix. La compétition est d’autant plus suivie cette année que, pour la première fois, depuis les débuts du programme, en 2005, une femme, Zahra Elham, est en finale avec deux hommes.

Féministe et provocatrice

Quand elle arrive sur les plateaux, Aryana, souriante, porte de grosses lunettes de soleil, de longues bottes couleur crème et une tunique en soie assortie. Elle fait la bise àZahra Elham, originaire de Ghazni (dans l’est de l’Afghanistan) et ayant grandi au Pakistan. « Dès mon enfance, je regardais Aryana chanter, se souvient-elle. C’est en la voyant que je me suis dit : “Oui, une femme peut chanter.†J’ai donc osé.  » Aujourd’hui, Zahra Elham ne sort pas dans la rue sans une perruque, de grosses lunettes de soleil et une casquette. « Hier, j’ai été suivie par un groupe de garçons qui m’ont reconnue et qui m’ont jeté des pierres  », raconte l’Afghane de 18 ans. Mais elle ne compte pas renoncer àson rêve.

Aryana Sayeed n’hésite pas àaller jusqu’àla provocation, si elle le juge nécessaire. La chanteuse n’a pas peur, par exemple, de se qualifier de « féministe  », alors que beaucoup considèrent l’adjectif comme une insulte. Depuis son premier retour en Afghanistan, en 2011, elle a chanté àplusieurs reprises dans le stade de Kaboul en ouverture des matchs de foot, au même endroit où les talibans exécutaient les condamnés àmort ou lapidaient les femmes ayant commis l’adultère. Et àtoutes ses performances, la chanteuse refuse de porter le voile.

Elle n’hésite pas non plus àenfiler des habits moulants ou transparents, suscitant l’indignation des milieux religieux et rigoristes. « Aryana ne vit que pour elle-même, confie Nadia Batul, étudiante en médecine de 22 ans, rencontrée parmi le public d’« Afghan Star  », alors que son père, strict, la croit àl’université. Aryana s’en fout de ce que les autres disent d’elle et voudrait que les femmes de ce pays soient libres et qu’elles chantent comme les hommes. Elle est notre héroïne et une idole pour les Afghanes.  »

Sa notoriété transcende les classes sociales et les frontières. En Turquie, dans les ateliers clandestins de couture, sous les tentes recouvertes de neige des camps de réfugiés àLesbos, en Grèce, dans les hôtels réservés aux migrants en Allemagne, la belle aux cheveux noirs est une source d’inspiration pour de nombreuses jeunes Afghanes qui essaient de survivre dans les conditions les plus difficiles. Aryana Sayeed est d’autant plus populaire qu’elle est devenue un porte-voix de leurs revendications, de leurs souffrances. Son morceau Tu Metani (« tu peux le faire  », en dari, une des langues parlées en Afghanistan) évoque le sort de Farkhunda qui, accusée, àtort, d’avoir brà»lé un exemplaire du Coran, a été assassinée par la foule en plein centre de Kaboul, en 2015.

En ce début du mois de mars, sur le plateau de l’émission, Aryana a, une fois de plus, lâché ses cheveux. La jeune femme répète l’un de ses tubes,Championne, et lorsque le tempo monte, elle commence, sourire aux lèvres, àbouger, un peu, les hanches et ses mains. Le directeur de la chaîne, Massood Sanjer, appelle aussitôt le manageur et lui glisse : « Va lui dire d’en faire un peu moins, d’être plus discrète.  » Mais rien n’y fait. A la deuxième prise, elle ajoute même des mouvements de pied. « Bon, elle est comme ça. Une tête de mule  », admet Massood Sanjer en riant. Effectivement, une tête de mule qui se doit, surtout en ce moment où les talibans sont aux portes de Kaboul, de « porter la voix du peuple  ».

Aryana se dit inquiète qu’un retrait des militaires américains de l’Afghanistan ouvre la voie àdes conflits accrus entre seigneurs de la guerre, une dégradation des droits des femmes et une perte des acquis, dix-huit ans après la chute des talibans. « S’ils reviennent au pouvoir, les filles pourraient être privées d’écoles, et les femmes contraintes àne plus sortir seules dans la rue et àne plus travailler,confie-t-elle. Il n’y a aucune garantie que les talibans aient changé, contrairement àce qu’ils veulent nous faire croire. Cela me paraît impossible.  » Celle qui dit ne pas aimer la politique, envisagerait-elle un jour une candidature àla présidentielle ? Aryana Sayeed en rit, mais son fiancé, Hassib Sayed, ne l’exclut pas. « Peut-être dans quelques années…  » Pour l’instant, tous les deux ne rêvent que d’une chose : un grand concert, pour elle seule, en plein air dans le stade de Kaboul.