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France : quand la moralisation de l’art tourne au grotesque

jeudi 28 mars 2019, par siawi3

Source : http://www.lefigaro.fr/vox/culture/2019/03/28/31006-20190328ARTFIG00044-isabelle-barberis-on-censure-eschyle-pour-criminaliser-la-culture-greco-latine.php

Isabelle Barbéris : « Eschyle censuré, ou quand la moralisation de l’art tourne au grotesque »

Image : Acteurs grecs tenant des masques, fragment d’une peinture par un peintre de Pronomos, vers 410 av. J-C.

Par Paul Sugy

Mis àjour le 28/03/2019 à11h55 | Publié le 28/03/2019 à11h32

FIGAROVOX/ENTRETIEN - Une poignée de militants antiracistes ont empêché lundi 25 mars la représentation àla Sorbonne des Suppliantes d’Eschyle. Pour la spécialiste des arts du spectacle Isabelle Barbéris, cette polémique vise en réalité àrendre l’ensemble de la culture classique européenne suspecte de racisme.

Agrégée de Lettres modernes, ancienne élève de l’École normale supérieure de Fontenay Saint-Cloud, Isabelle Barbéris est Maître de conférences en arts du spectacle àl’université Paris Diderot et chercheuse associée au CNRS. Elle est l’auteur aux PUF de L’art du politiquement correct.

FIGAROVOX.- À la Sorbonne, une représentation des « Suppliantes » d’Eschyle a été empêchée par des militants indigénistes, qui protestaient contre le maquillage et les masques portés par des comédiens blancs. Qu’en pensez-vous ?

Isabelle BARBÉRIS.- C’est non seulement un énorme contresens sur l’Å“uvre en question, signe d’une acculturation galopante, mais c’est surtout une forme de racisme ! Présupposer que, parce qu’ils sont blancs, des acteurs grimés en noir le font nécessairement pour moquer les personnes de couleur ou pour les inférioriser, c’est une manière d’essentialiser la question raciale. Cela n’a donc rien d’antiraciste, et c’est même assez ridicule. Il s’était déjàpassé quelque chose de similaire cet été, lorsque Robert Lepage et Ariane Mnouchkine ont failli annuler « Kanata » : des voix, relayées en France de manière virulente par les artistes décoloniaux, avaient dénoncé l’absence d’autochtones dans la distribution de ce spectacle sur l’histoire du Canada. L’intimidation a marché, puisque le Conseil des arts du Canada a décidé de ne plus financer la pièce, ce qui a porté un coup terrible au projet. Cela alors même que les metteurs en scène ont rencontré leurs détracteurs, et ont levé le doute sur leurs intentions, qui étaient tout sauf racistes. Le scénario est toujours le même : des procès d’intention qui évacuent complètement le propos et surtout la forme de l’Å“uvre - bref le sujet même de l’art - au profit d’obsessions sur l’appartenance ethnique de l’auteur ou de l’interprète : ce fut le cas pour Exhibit B , parmi d’autres exemples, très nombreux. Le système d’accusation est pervers - destiné àrendre fou - car il ne laisse aucune issue : si l’acteur blanc se grime, il se rend coupable de « blackface »â€¦ S’il ne se grime pas, on le clouera au pilori pour « colorblindness » ou « whitewashing ». Le fait que tous ces mots soient importés participe bien entendu àl’intimidation et àla cacophonie.

[( Le scénario est toujours le même : des procès d’intention qui évacuent complètement le propos et surtout la forme de l’Å“uvre.)]

Selon les militants « anti-négrophobie » mobilisés pour empêcher la pièce d’être jouée, le metteur en scène serait coupable de réaliser un « blackface », une pratique qu’ils jugent intrinsèquement raciste, même inconsciemment…

C’est précisément ce qui est grave : la dimension inquisitrice, au sens historique et étymologique, des accusations. Lorsque Louis-Georges Tin, le président d’honneur du Conseil représentatif des associations noires (CRAN) parle d’un « racisme inconscient », il dessert totalement la cause antiraciste. Pour le comprendre, peut-être importe-t-il de rappeler ce qu’est vraiment un « blackface », car c’est en réalité quelque chose d’assez méconnu, et un terme préempté par des militants qui le retournent en arme de censure, pour se constituer en monopole moral. Un Blanc qui joue un Noir, ce n’est pas nécessairement un « blackface », ce n’est en aucun cas un critère suffisant.

Historiquement, il s’agit d’un spectacle qui relève de la tradition des « Minstrel shows », des représentations théâtrales dans l’Amérique du XIXe siècle mêlant danse, chanson et jeu scénique, et mettant en scène des Blancs grimés en Noirs afin de parodier le comportement des Noirs du Sud des États-Unis, exprimant une angoisse, un rejet de l’altérité mêlé de fascination. Ces shows naissent àManhattan et connaissent rapidement un grand succès populaire et commercial, faisant alors émerger de nombreuses stars du divertissement. Ils disparaîtront cependant au début du XXe siècle, àmesure que la lutte contre le racisme émerge en Amérique. Le « blackface » était-il intrinsèquement raciste ? Sans conteste àses débuts, mais, comme le rappellent les historiens, c’est ensuite plus ambigu, car peu àpeu les acteurs ne sont plus uniquement des Blancs maquillés, mais aussi des Noirs. Et le succès retentissant des spectacles a joué un rôle dans l’émergence de la question raciale, en permettant àde nombreux Blancs et àAbraham Lincoln lui-même de prendre conscience de la condition des esclaves noirs.

Quoi qu’il en soit, cela n’a rien àvoir avec la tragédie d’Eschyle où les Danaïdes, même jouées par des comédiennes blanches maquillées en Égyptiennes, car elles n’ont rien de parodique : il ne s’agit aucunement dans cette pièce de moquer le comportement ou les traits de caractère des Africains. Cela a donc peu àvoir avec la tradition du « blackface » àproprement parler.

En empêchant par la force de jouer cette pièce, les étudiants qui militent pour l’indigénisme voulaient-ils s’offrir un coup de com’, ou bien certains y voient-ils sincèrement une marque de racisme ?

[(On est dans la continuité des études « post-coloniales  », qui établissent comme principe que la colonisation se poursuit aujourd’hui dans les mentalités.)]

Je crois que les militants se sont fait prendre au piège de leur propre idéologie. On est dans la continuité des études « post-coloniales », qui établissent comme principe que la colonisation se poursuit aujourd’hui dans les mentalités : il y a un lien direct entre ces théories et l’idée de « racisme inconscient » dont parle Louis-Georges Tin, ou encore dans le « racisme par omission », thèse défendue par l’association « Décoloniser les arts ». On fait làle procès des intentions, des esprits, des cerveaux, et c’est ce qui est aussi inacceptable que dangereux. La manÅ“uvre est certes grossière, mais elle doit être dénoncée àtout prix. Il se déploie autour de cette idéologie un impressionnant arsenal de censure, qui s’apparente àune forme nouvelle d’Inquisition. Car cela va très loin : sur sa page Facebook, Louis-Georges Tin avait partagé un jour un documentaire scientifique (« Au cÅ“ur du cerveau », France 5) avec le commentaire suivant : « Le racisme (comme toutes les discriminations) est une affaire de privilège et d’arbitraire. Mais la plupart du temps, ceux qui bénéficient de ce privilège sont dans le déni de ce privilège pour bénéficier davantage de ce privilège. » On voit comment les sciences cognitives sont aussi détournées et mises àprofit dans ce procès de l’inconscient. Dans le même registre du retour affolant du biologique, la présidente de « Décoloniser les arts », Françoise Vergès, parle de « white disease » ou d’esprits « contaminés »â€¦

LIRE AUSSI - Philippe Brunet : « Jouer des pièces sur le colonialisme et l’esclavage, c’est comme ça qu’on s’en libère »

[(>> Cette polémique révèle aussi une stratégie de criminalisation souterraine de la culture gréco-latine, par rétroactivité pénale.)]

En creux, cette polémique révèle aussi une stratégie de criminalisation souterraine de la culture gréco-latine, par rétroactivité pénale. C’est une attaque contre la culture humaniste, contre le processus d’émancipation par la relecture des classiques. C’est enfin le symptôme d’une moralisation des arts (l’ « artistiquement correct »), transformant ces derniers en scène de tribunal ou d’expiation, ce qui àterme ne peut que les détruire. Les artistes qui répondent àces attaques en entrant dans la justification ne comprennent pas que les accusateurs se moquent complètement de leur projet artistique ! Parfois, ils sont même responsables d’enclencher ce cycle infernal : la surenchère actuelle d’Å“uvres àmessages manichéens, àbase de postures flagellantes et de bonnes intentions, ne peut que réveiller l’appétit des commissaires du peuple - qui seront toujours mieux pensants qu’eux - et se retourner en censure.

Le risque est grand, et cela commence déjà, de voir l’offre culturelle s’homogénéiser de plus en plus et perdre toute forme de diversité. Cette polémique a le mérite de faire éclater au grand jour un phénomène beaucoup plus souterrain, puisque la plupart du temps les artistes s’autocensurent avant même que l’Å“uvre ait vu le jour, de peur de déchaîner la meute. Ou parce qu’ils laissent cette inquisition insidieuse, àbase d’infiltration du langage, les ronger.