Subscribe to Secularism is a Womens Issue

Secularism is a Women’s Issue

Accueil > impact on women / resistance > Algérie : Les manifestants toujours mobilisés et plus déterminés que (...)

Algérie : Les manifestants toujours mobilisés et plus déterminés que jamais

samedi 6 avril 2019, par siawi3

Source : https://www.mediapart.fr/journal/international/050419/en-algerie-le-vent-de-degagisme-souffle-toujours-aussi-fort

En Algérie, le vent de dégagisme souffle toujours aussi fort

5 avr. 2019

Par Rachida El Azzouzi

Photo : Un manifestant avec le drapeau national algérien, le 5 avril à Alger.
© Reuters

« Nous avons dit tous, c’est tous » : ce slogan a résonné partout dans
le pays ce vendredi pour clamer le refus de toute implication des
anciens fidèles du président déchu dans la transition politique.
Plusieurs millions d’Algériens ont pris d’assaut les rues, à
l’occasion des premiers grands rassemblements depuis le départ de
Bouteflika.

« Goulna ga3, c’est ga3 » (« Nous avons dit tous, c’est tous ») :
voici l’un des slogans en darija (l’arabe dialectal, pas fermé à
quelques mots de français) qui ont rythmé le septième vendredi
consécutif de manifestation en Algérie. Le premier sans Abdelaziz
Bouteflika, sacrifié et sommé de démissionner par l’armée mardi 2
avril, après vingt ans de règne et plus d’un mois de contestation
populaire.

Et si l’état-major militaire, qui a pris la main sur la transition,
espérait une accalmie et que chacun reste chez soi maintenant qu’il
avait bouté le clan présidentiel et obtenu l’activation de la
procédure d’empêchement à travers l’article 102 de la Constitution,
c’est raté : le vent de dégagisme souffle toujours aussi fort.

La mobilisation, impossible à chiffrer, a été à l’image des semaines
précédentes : extraordinaire, exceptionnelle par son ampleur (en
témoignent les récits et les tweets des journalistes algériens aux
avant-postes depuis la mi-février) et bien sûr, extraordinaire,
exceptionnelle par son désormais légendaire caractère festif et
pacifique.

Des millions d’Algériennes et d’Algériens, toutes générations
confondues, ont de nouveau pris d’assaut les rues du pays. Toujours
aussi déterminés à en finir avec le « système » qui a « tout pillé »
et à maintenir la pression pour obtenir une vraie transition
démocratique et indépendante du régime. La foule était parfois si
compacte et la chaleur telle que des manifestants s’évanouissaient.
Les images parlent d’elles-mêmes à travers le pays, comme à Alger,
Bordj Bou Arreridj, Skidda ou encore M’Sila.

Images : © khaleddrareni

« Nous sommes le peuple et c’est à nous de décider », « Le peuple veut
que vous partiez tous », « Le peuple veut une république civile », « 
Voleurs, vous avez mangé le pays », « Voleurs, dégagez ! Vous êtes des
ordures non recyclables »…

De la capitale algéroise aux autres grandes villes du pays en passant
par de plus petites localités, d’est en ouest, du sud au nord, le
peuple algérien a de nouveau exigé « une Algérie libre et démocratique
 » et demandé des comptes à tous ceux qui incarnent ce régime et qui
l’accompagnent. Avec des pancartes sans appel, quand elles ne sont pas
devenus des tee-shirts : « Ulach smah » (il n’y aura pas de pardon), « 
Vous serez jugés ».

Dans le collimateur des manifestants, des noms sont revenus comme des
obsessions, notamment les « 3B », trois caciques, trois purs produits
du bouteflikisme, trois fervents d’un cinquième mandat : Bensalah,
l’indétrônable président du Sénat qui va assurer l’intérim ; Bedoui,
le tout nouveau premier ministre, anciennement à l’Intérieur, « 
l’ingénieur en chef de la fraude électorale et ennemi des libertés »
comme le décrit le journal El Watan ; et Belaïz, le président du
Conseil constitutionnel, plusieurs fois ministre, qui a validé bien
des scrutins truqués.

À ces trois B, certains en ont ajouté un quatrième : Bouchareb, le
très contesté coordinateur du FLN, le parti présidentiel honni. Un
autre homme fait l’unanimité contre lui : le chef d’état-major de
l’armée, Ahmed Gaïd Salah dit « GS ». Également pilier du régime, il
doit sa carrière et sa puissance à Bouteflika, et a sauté du navire
pour ne pas couler avec. « Sergent Garcia durant quinze ans ne peut
être Zorro en un jour », pouvait-on lire contre lui.

Quelques messages depuis la Grande Poste.

7e vendredi de mobilisation nationale et déjà des milliers de
personnes dans le centre de la capitale. #Alger #Algérie
pic.twitter.com/Wq1lemA7Zi

© zahraarhm

Ces hommes font l’objet d’un rejet massif et l’armée, qui cherche à
séduire à tout prix le peuple algérien, va devoir le prendre en compte
si elle est vraiment de son côté, comme elle le répète à l’instar de
ce slogan des manifestants : « Chaab, djeich, khawa, khawa » (« Le
peuple, l’armée, sont frères »).

Dans le dernier numéro de son organe officiel El Djaich, la Grande
Muette, au cœur du système politique depuis l’indépendance et qui,
pour la première fois, a obéi à un ordre populaire en éjectant un
président, a réaffirmé ce vendredi 5 avril son soutien aux
revendications du peuple et assuré que « la voix du peuple était
souveraine ». Mettra-t-elle en pratique ses mots dans les prochains
jours, ce qui impliquerait qu’elle sacrifie Gaïd Salah, les 3 (ou 4)
B, et qu’elle revoie ses plans de transition, l’article 102 étant
massivement rejeté ?

Pour l’heure, elle a lancé une opération anticorruption visant les
frères Bouteflika, assignés à résidence, et les oligarques qu’ils ont
fait prospérer. Ainsi de l’ex-patron des patrons, Ali Haddad,
incarcéré, ou encore du richissime homme d’affaires Réda Kouninef et
de ses frères. Elle a aussi déchu un autre homme des Bouteflika, le
général Tartag, dit Bachir. L’information a circulé à l’heure où les
manifestants descendaient dans les rues, ce vendredi 5 avril.

Tartag n’est plus le chef des puissants services de renseignement
(DSS, ex-DRS), l’une des colonnes vertébrales du régime. Il aurait été
démis de ses fonctions par un décret présidentiel juste avant la
démission forcée de Bouteflika. Tartag occupait le poste depuis 2015
après le démantèlement du DRS et le départ du général Toufik, le grand
maître des services secrets au pouvoir absolu pendant un quart de
siècle, grand fidèle du régime poussé à la retraite et au cœur d’un
jeu trouble ces derniers jours.

Comme le note dans cet article le journaliste algérien Adlène Meddi, « 
ce recentrage intervient alors que les “ex-DRS” sont accusés,
directement par le chef d’état-major de manœuvrer de vouloir imposer
une voie extraconstitutionnelle pour la transition, évoquant la
réunion du 30 mars entre l’ex-président Liamine Zeroual et Mohamed
Mediène porteur d’une offre de Saïd Bouteflika qui proposait que
Zeroual préside une instance présidentielle transitoire. Au moment
aussi où les “les anciens réseaux du DRS, fidèles au général Mediène”,
selon une des figures de l’opposition, Saïd Sadi, fondateur du RCD,
“se reconnectent aux structures actives du renseignement pour préparer
une OPA sur le mouvement à travers le parachutage de Liamine Zeroual
dont un poster géant a été accroché ce vendredi (22 mars) sur un
bâtiment de la Place Audin” ».

 [1]Le peuple algérien n’entend pas se contenter de la purge
de quelques têtes et de règlements de comptes, d’autant plus que le
pays est gangréné par une corruption endémique connue de tous. Et il
sortira tous les vendredis en vue de « vendredir », ce verbe inventé
pour dire « Je manifeste contre le système ».

L’armée joue gros, comme le rappelle dans un entretien à Mediapart le
spécialiste de droit public Mouloud Boumghar : « Il y a un risque de
confrontation directe puisqu’il n’y a plus de paravent institutionnel
entre l’armée et le peuple. Elle est dans la mêlée. Les manifestants
font confiance à l’armée en tant qu’institution militaire de défense
de l’intégrité territoriale mais ils ne veulent plus que l’armée
dirige le pays. Satisfaire la volonté populaire, c’est aussi
démilitariser le régime politique algérien.

...

Source : https://www.lemonde.fr/afrique/article/2019/04/06/en-algerie-sans-bouteflika-les-manifestants-reclament-le-depart-de-ceux-qui-ont-mange-le-pays_5446676_3212.html

En Algérie, sans Bouteflika, les manifestants réclament le départ de ceux « qui ont mangé le pays »

Pour la première manifestation depuis la démission du président algérien, la mobilisation n’a pas faibli.

Par Zahra Chenaoui

« Le pays, c’est le nôtre, on fait ce qu’on veut. » Sur la place Maurice-Audin engorgée, la foule est bloquée. Une femme soulève son enfant de terre pour qu’il respire mieux. Un homme attrape un mégaphone et commence à chanter. Autour de lui, la foule tape des mains en rythme, bouge les épaules en riant. Vendredi 5 avril, des centaines de milliers de personnes ont manifesté dans la capitale algérienne. Trois jours après la démission du président Abdelaziz Bouteflika, au pouvoir depuis 1999, la mobilisation n’a pas faibli et les revendications se sont élargies.

« On n’arrête pas, tous les vendredis on sortira », « Le peuple veut qu’ils s’en aillent tous », « Vous avez mangé le pays, voleurs ! » Les slogans expriment le ras-le-bol de la corruption. « Même Ahmed Gaïd Salah [le chef d’état-major] doit partir, c’est quand même lui à la tête de la mafia ! », tonne Sofia, une manifestante. La jeune fille habite à l’ouest de la capitale. Elle énumère les scandales de corruption, les patrons d’entreprise qui sont protégés par leur amitié avec Saïd Bouteflika, le frère cadet de l’ancien président, selon elle.

Un homme brandit une pancarte proclamant : « L’arrestation de Saïd Bouteflika est un devoir national », tandis qu’une poignée de manifestants chantent : « Ô, Haddad, comme la soupe est bonne ! » Ali Haddad, puissant chef d’entreprise, ancien dirigeant du patronat, a été incarcéré à la prison d’El-Harrach cette semaine. Des pancartes visent aussi les « 3B » : Noureddine Bedoui, le premier ministre, Tayeb Belaïz, le président du Conseil constitutionnel, et Abdelkader Bensalah, le président du Conseil de la nation, qui s’apprête à assurer l’intérim présidentiel.

Deux dames âgées, bras dessus, bras dessous, pointent du doigt une banderole accrochée à un balcon de la rue Didouche-Mourad : les portraits de plusieurs dizaines de responsables, civils et militaires, y ont été imprimés. « Moi, j’en veux à Khalida Toumi [l’ancienne ministre de la culture]. Avant, elle disait “pouvoir assassin”, puis elle est passée à “Son Excellence le président” », explique l’une tandis que l’autre prévient : « On va les chasser, un par un. Même s’il faut manifester tous les vendredis pendant dix ans. De toute façon, on n’a pas de vie, alors on n’a rien à perdre ! » Un homme distribue des slogans imprimés sur des feuilles A4 et réclame des procédures judiciaires contre les anciens premiers ministres Abdelmalek Sellal et Ahmed Ouyahia.

« Bouteflika, c’était un système sans transparence »

« On a tellement de choses à montrer au monde, on veut reprendre le contrôle sur notre pays ! Avec ce mouvement, on peut se retrouver ensemble, discuter politique et donner notre avis, analyse Nacym, un habitant d’Alger centre. Nous n’avions plus confiance en eux. Abdelaziz Bouteflika, c’était tout un système, sans transparence. Il nous faut plus de démocratie. » Nacym désigne une femme qui porte le portrait de son fils, disparu en mer fin 2018. « Après le départ de Bouteflika, la télévision a diffusé des programmes sur tout ce qu’il a fait depuis 1999. Pourquoi les médias essayent de nous manipuler ? Il a fait ça parce qu’il était le président, c’est normal », s’emporte Sabah, fonctionnaire.

Jalil, 25 ans, habite dans le centre de la ville. Il vend des ballons en forme de cœur habillés des couleurs du drapeau national à 200 dinars (1,50 euro) pièce. Le jeune homme, au chômage, aimerait un changement profond, « que tous ceux qui n’ont pas d’appartement puissent trouver un logement », par exemple.

Comme lui, des dizaines de jeunes ont installé des tables pour vendre boissons, nourriture et accessoires, tout le long du parcours de la manifestation, qui s’est une nouvelle fois déroulée sans incident majeur. « Les gens à l’étranger ont toujours eu une mauvaise image de nous. Ils pensent que nous sommes tous des terroristes, explique Wihem, enseignante, foulard à fleurs serré autour du visage. Ce mouvement nous fait du bien. Notre pays mérite d’être connu dans le monde entier. »

Drapeau noué autour des épaules, une jeune femme est venue de Paris pour manifester, avec ses deux petites filles. « Ça fait un mois et demi que je suis frustrée, à l’étranger, alors je me suis organisée pour venir ici. Les enfants, c’est l’avenir. On essaye de faire le maximum pour elles. J’espère qu’elles feront le nécessaire dans quinze ou vingt ans si cette société en a besoin. » Sur un rideau métallique, quelqu’un a accroché une série de T-shirts avec les visages des figures historiques de la guerre d’indépendance imprimées en noir et blanc. « On écrit une nouvelle page de notre histoire », affirme Belaid.


[1lire_aussi