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Tunisie : « Les cellules dormantes du djihad n’ont pas été démantelées »

mardi 2 juillet 2019, par siawi3

Source : https://www.marianne.net/monde/attentat-tunisie-djihad?_ope=eyJndWlkIjoiZWU1YTU1MWQyNmQzMmYxMmE0MzMyZDY4NmJjYmFiMmUifQ%3D%3D

Entretien

Tunisie : « Les cellules dormantes du djihad n’ont pas été démantelées »

Propos recueillis par Martine Gozlan

Publié le 02/07/2019 à07:30

Pour l’historienne franco-tunisienne Sophie Bessis, àqui on doit de nombreux ouvrages, notamment une biographie de Bourguiba et une très récente « Histoire de la Tunisie  »* le pays, confronté au péril terroriste, au marasme économique et àla confusion politique, est àl’arrêt. Une nouvelle génération doit prendre le pouvoir.

Marianne : La Tunisie est frappée ànouveau par le terrorisme, un risque de vacance politique se profile avec le mauvais état de santé du président tandis que des élections sont attendues àl’automne. Comment, selon vous, préserver et assurer la transition démocratique ? Quel rôle peut jouer la France ?

Sophie Bessis : Compte tenu des modes opératoires du terrorisme dans le monde arabe comme dans la région sahélo-saharienne, la Tunisie ne peut être totalement àl’abri de ses frappes, malgré les progrès qu’ont fait ses forces de l’ordre depuis l’apparition des premiers maquis djihadistes en 2012. Les attentats du 27 juin sont intervenus àun moment délicat : sur le plan économique, ils fragilisent une situation déjàdégradée en compromettant une saison touristique qui s’annonçait bien. Sur le plan politique, ils bousculent une séquence pré-électorale marquée par le surgissement de candidats populistes qui peuvent jouer sur les peurs légitimes de la population, même s’ils sont pour l’instant écartés de la course par les amendements récents apportés au code électoral.

L’état de santé du président pourrait en outre modifier le calendrier. Et son âge, 92 ans passés, n’incite pas àl’optimisme. De plus, le refus des deux forces politiques dominantes - le parti islamiste Ennahdha et la mouvance présidentielle - d’installer la Cour constitutionnelle, comme le prévoyait la constitution de 2014, prive la Tunisie d’un organe central de son édifice institutionnel, ce qui pourrait poser des problèmes en cas de vacance àla tête de l’Etat. Cela dit, personne n’a intérêt àprovoquer de l’instabilité en cas de décès prématuré du chef de l’Etat.

Quant àla France, elle n’a aucun rôle àjouer dans la politique intérieure tunisienne. Elle aurait pu, sur le plan régional, aider àla stabilisation en Libye mais elle a préféré jouer la carte du maréchal Haftar dont l’offensive a précipité ce pays dans une nouvelle guerre civile. Or, aux portes de la Tunisie, le nouvel effondrement libyen offre de considérables opportunités d’installation aux mouvements djihadistes comme cela a déjàété le cas.

[(« La Tunisie doit assécher le terreau sur lequel prospère le djihadisme »)]

Le pays avait fourni àDaech le plus important contingent de djihadistes, rapporté àsa population. De nombreuses sources attestent leur retour au sein de la population. Comment désamorcer ce péril ?

Tous les pays fournisseurs de djihadistes sont confrontés àce défi. Et personne, jusqu’ici, ne sait comment y répondre. Il est certain que le retour d’une partie des djihadistes accroît, en Tunisie comme ailleurs, les risques de réactivation de cellules dormantes qui n’ont pas été démantelées. La coopération entre services de renseignements des pays concernés a dans ce domaine un grand rôle àjouer. Mais le chantier est plus large que la simple répression. La Tunisie doit aussi assécher le terreau sur lequel prospère le djihadisme, en particulier en matière d’éducation, de surveillance des associations liées aux mouvances extrémistes et d’interdiction des écoles coraniques créées par ces mouvances qui endoctrinent de nombreux jeunes dès l’enfance. C’est un travail d’ensemble qu’il s’agit de mener et qui n’a pour l’instant été entamé qu’àla marge, de façon beaucoup trop timide.

La Tunisie, affirmait un futur candidat àla présidentielle, Nabil Karoui, constitue « une réussite démocratique et un échec économique ». Que pensez-vous de ce diagnostic ?

Depuis la révolution de 2011, la Tunisie est un pays en transition et cette transition est loin d’être terminée. On ne change pas radicalement d’habitus politique en moins de dix ans. Des obstacles ralentissent le processus de démocratisation du fait àla fois d’un personnel politique obnubilé par l’accès au pouvoir, d’un retour sur la scène des réseaux et des hommes de l’époque de Ben Ali et de la profondeur des fractures qui traversent la société.

[(« Il faut attendre qu’une nouvelle génération prenne le relais »)]

Sur le plan économique, la situation est effectivement mauvaise. La plupart des indicateurs sont au rouge, le niveau de vie des couches populaires et de la classe moyenne s’est dégradé, des pans entiers de l’économie sont passés sous le contrôle de réseaux informels aux pratiques mafieuses qui ont des relais jusqu’au cÅ“ur de l’administration, une partie de la machine productive est àl’arrêt, le chômage ne se résorbe pas. Or la révolution de 2011 était àla fois politique et sociale. Si d’incontestables avancées ont été enregistrées sur le plan politique, aucune des revendications sociales des masses qui se sont soulevées n’a été satisfaite. Certes un Etat, surtout quand il est affaibli, ne peut pas tout. Mais le personnel qui a pris en mains les rênes du pays depuis 2011 s’est caractérisé, toutes tendances confondues, par une absence consternante de vision àlong terme, se contentant de gérer le quotidien et de promettre une « Ã©mergence » àcoups de poncifs àla mode ne répondant ni aux besoins ni aux défis.

L’économie tunisienne a besoin d’un changement radical de paradigmes et de priorités pour sortir de l’ornière. La classe politique actuelle est incapable de faire ce travail, qui ne correspond d’ailleurs pas àses intérêts. Il faut attendre qu’une nouvelle génération prenne le relais. Elle se forme aujourd’hui dans un tissu associatif très dense et dans des instances municipales renouvelées et rajeunies depuis les élections municipales de mai 2018.

Votre dernier ouvrage* remonte le cours de l’histoire tunisienne. Quelles constantes incitent àl’espoir ?

La Tunisie est un vieux pays qui a connu bien des avanies et des soubresauts au cours de sa longue histoire. Plus d’une fois, dans la période contemporaine, ses élites ont montré une aptitude certaine au compromis et àla négociation, que ce soit durant la lutte de libération nationale ou, plus récemment, depuis 2011. La sortie de la grave crise politique de 2013 et l’adoption de la constitution de 2014 ont été le fruit de cette capacité àéviter le pire et c’est une des raisons pour lesquelles la Tunisie est le seul pays des « printemps arabes » àavoir échappé àla guerre, au chaos ou àune restauration dictatoriale. Mais ces compromis ont toujours été négociés entre les couches dominantes, sans que les classes populaires y soient associées. Le défi, aujourd’hui, est d’intégrer ces dernières àl’élaboration d’un projet politique, économique et social qui fasse consensus. Sans cela, les vieilles fractures qui sont aussi une constante de l’histoire du pays ne seront pas résorbées.

[(*Histoire de la Tunisie, de Carthage ànos jours. Tallandier, 525 pages, 23,90 euros.)]