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France : Kahina Bahloul, imame : “Les musulmans réformistes ne sont pas consultés par l’État français”

lundi 19 avril 2021, par siawi3

Source : https://www.telerama.fr/debats-reportages/kahina-bahloul-imame-les-musulmans-reformistes-ne-sont-pas-consultes-par-letat-francais-6859268.php

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Kahina Bahloul, imame : “Les musulmans réformistes ne sont pas consultés par l’État français”

Elise Racque

Publié le 18/04/21

Photo : Kahina Bahloul, à Paris le 16 avril.
Jean-François Robert pour Télérama

PLUS LOIN AVEC… – Chaque dimanche, interview au long cours avec un acteur ou un observateur de notre époque. Aujourd’hui, Kahina Bahloul, première imame de France. Alors que le ramadan a débuté cette semaine, et que plusieurs actes anti-musulmans ont eu lieu en France, elle publie un livre, “Mon islam, ma liberté”, dans lequel elle défend un islam libéral.

Elle aurait pu perdre la foi. Traumatisée par les violences terroristes de la décennie noire algérienne, Kahina Bahloul a vécu une profonde remise en question de ses croyances, qui l’a conduite jusqu’à la mystique soufie. Aux racines de cette aptitude au spirituel, une enfance traversée par l’altérité : son père est kabyle musulman ; sa mère est issue d’un couple mixte, où se rencontraient la religion juive et la religion chrétienne. Ses parents l’ont appelée Kahina, féminin du mot arabe kahin, qui signifie prêtre. Un signe ? En 2019, Kahina Bahloul est devenue la première femme imame de France, après des études de droit musulman en Algérie, puis d’islamologie à l’École pratique des hautes études de Paris.

En parallèle de sa thèse qu’elle consacre au théologien soufi Ibn Arabi, l’imame publie un livre écrit à la première personne : Mon islam, ma liberté (éd. Albin Michel). Elle y mêle le récit personnel de son itinéraire spirituel, à une réflexion théologique qui défend un islam réformiste, reconnecté à sa tradition interprétative et à sa dimension ésotérique. Elle-même tente de promouvoir cet islam libéral au sein de la Mosquée Fatima, qu’elle a fondée il y a deux ans avec le théologien Faker Korchane. Les prières y sont mixtes, guidées alternativement par le duo d’imams. Mais la communauté peine à s’implanter sereinement. Les lieux à louer manquent et les financements sont rares. Un comble, alors que le gouvernement cherche à organiser un islam de France, labélisé compatible avec les valeurs de la République, en dialoguant avec le Conseil français du culte musulman (CFCM)… sans même consulter les voix de l’islam libéral.

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Photo : Kahina Bahloul devant une trentaine de fidèles, hommes et femmes, à Paris le 21 février.
Lucas Barioulet / AFP

Comment caractérisez-vous votre foi ? A-t-elle évolué depuis votre enfance ?

Comme je le raconte dans mon livre, le point central de mon histoire personnelle et familiale est d’être née au centre de cultures et de religions différentes : une famille paternelle musulmane algérienne, et des grands-parents maternels juifs et chrétiens. Je suis le fruit de cette rencontre, qui m’a structurée.

Bien sûr, ma foi a évolué au fil des années – heureusement ! Si un croyant vous dit le contraire, c’est inquiétant. Quand elle est vivante, la foi passe par des questionnements et des remises en cause, en fonction des expériences de vie. C’est le propre de la foi. Enfant, on m’a transmis une foi traditionnelle mais aussi très spirituelle, emplie de valeurs humanistes. La violence de la décennie noire algérienne m’a conduite à remettre en question beaucoup de choses qui me semblaient acquises et incontestables. On aurait pu croire que cette période fragiliserait ma foi, mais au contraire, ce questionnement a abouti chez moi à la découverte d’une spiritualité intime, bien plus belle qu’une foi centrée sur une religion purement normative. Jusque-là, comme beaucoup, je pensais la religion en termes de choses permises et interdites.

Photo : Souad, 16 ans, seul survivant d’une famille de 10 personnes tuées dans la nuit du 12 novembre 1996, consolé par un voisin le 13 novembre à Oued El Alleug, un village près de la ville de Boufarik.
Hocine Zaourar / AFP

Quand votre désir d’être imame est-il né ?

Jeune adulte, je n’aurais jamais pu imaginer prétendre à cette fonction ! Je pensais que c’était un interdit absolu. Puis j’ai approfondi ma connaissance de l’islam, et j’ai découvert non seulement que des femmes osent aujourd’hui occuper cette fonction dans plusieurs pays comme le Danemak, les États-Unis ou la Chine, mais aussi que rien ne l’interdisait dans la tradition ! Le prophète Muhammad avait lui-même confié une communauté à une femme, Umm Waraqa. Être femme et imame était donc possible.

Cette découverte fut pour moi extraordinaire. Je me suis dit : si c’est possible, alors il faut le faire. Mon désir s’est nourri d’une frustration énorme, et ressentie, je crois, par toutes les femmes dans de nombreux domaines : la frustration d’être reléguée, muselée. Cette mise à l’écart est encore pire dans la religion, espace où la femme est traditionnellement soumise au patriarcat. Chez moi, cela a provoqué un sentiment d’injustice très fort.

Comment concevez-vous votre fonction d’imame ?

Plus qu’un leadership religieux, l’imamat consiste pour moi en un rôle d’accompagnement spirituel. J’essaie d’aider les gens à découvrir toutes les ressources qui sont en eux. Souvent, l’introspection fait peur. En tant qu’imame, j’essaie avant tout de redonner aux hommes et aux femmes que j’accompagne toute leur dignité, en les invitant à ce voyage spirituel vers soi, que peut être la pratique religieuse.

“Ma priorité ? Dire que vivre l’islam en harmonie avec la société d’aujourd’hui est possible.”

Diriez-vous que la société française est en manque de spiritualité ?

Oui, on sent comme un énorme besoin de revenir au spirituel – il n’y a qu’à voir la prolifération de coachs en développement personnel et de livres en tout genre sur le sujet. Mais on a tendance à oublier qu’historiquement les religions sont à la source du spirituel. Parfois, je souris en lisant certains coachs de vie qui citent Rûmî, sans mentionner qu’il était soufi. Rûmî n’était pas un mystique laïc, il était musulman ! J’ai parfois l’impression qu’on l’élude pour maintenir une barrière infranchissable entre spiritualité religieuse et spiritualité laïque.

Image : Jalal Al-Din Rûmî (1207-1273), poète persan. Enluminure de manuscrit persan.
Granger Historical Picture Archive / Alamy Stock Photo

Quelles questions reviennent le plus souvent chez les fidèles de la Mosquée Fatima ?

Une question est récurrente : celle des mariages mixtes. Des jeunes gens de différentes cultures se rencontrent, s’aiment, et arrivent avec la peur que la religion soit un obstacle à leur amour. Les jeunes femmes musulmanes ont intégré la règle traditionnelle qui leur interdit de se marier avec des non-musulmans. Je leur explique que c’est possible, et nous avons ainsi célébré des mariages mixtes. Cela me donne beaucoup de joie.

Avez-vous écrit votre livre pour donner envie à des fidèles de rejoindre votre communauté ?

Si des gens veulent nous rejoindre, nous les accueillerons bien évidemment avec plaisir, mais ce n’est pas l’idée première du livre. Ma priorité est de dire que vivre l’islam en harmonie avec la société d’aujourd’hui est possible. Oui, les musulmans ont leur place dans cette société, car leur religion n’est pas antinomique avec les valeurs de la modernité, celles qui ont permis à l’individu d’accéder à la liberté et à la responsabilité.

“L’islam réformiste consiste à aborder les textes fondateurs de la religion en tant que musulmans de notre temps.”

Que répondez-vous aux théologiens qui voient dans l’islam réformiste que vous défendez une volonté de travestir les textes ?

Je leur dis que l’islam réformiste est au contraire un retour à une tradition théologienne qui existe en Islam depuis le XIXe siècle et même avant : elle consiste à aborder les textes fondateurs de la religion en tant que musulmans de notre temps, en prenant la responsabilité de les interpréter avec les outils dont nous disposons. Vraiment, je tiens à les rassurer : il ne s’agit en aucun cas de dévoyer le Coran, mais de dépasser les mécanismes qui nous enferment dans la pensée théologique médiévale, présentée comme un idéal, un passé mythifié à faire revivre. Le conservatisme majoritaire de l’islam actuel – dit orthodoxe – nous place dans une position contradictoire : d’un côté, il faudrait admirer ces savants et leur travail interprétatif, mais de l’autre, on nous interdit de continuer ce travail. Certains voudraient figer la pensée musulmane alors qu’elle s’est développée sur quatorze siècles, et s’est longtemps caractérisée par des débats extrêmement riches. On a oublié, ou du moins mis de côté, les théologiens rationnels et les grands mystiques, en réduisant l’islam à une religion de normes juridiques. À nous de nous réapproprier ces textes oubliés.

Photo : Hassan Massoudy, Je crois en la religion de l’amour où que se dirigent ses caravanes, car l’amour est ma religion et ma foi (Ibn Arabi XIIIe s)
Richter Hans Joachim / Adagp images

Pour pouvoir atteindre les générations actuelles, ces textes sont-ils suffisamment traduits ?

Beaucoup trop peu. On a ainsi traduit une partie infime des ouvrages d’Ibn Arabi, le théologien soufi auquel je consacre ma thèse. On touche ici à un enjeu capital : les moyens donnés à la recherche scientifique islamologique, la seule à nous permettre de redécouvrir ces textes précieux.

Dans votre livre, vous expliquez comment le respect des rites et des symboles s’est imposé comme marqueur d’un bon islam…

Cela vient de certains penseurs musulmans, mais aussi de choix politiques de quelques califes qu’on pourrait, en faisant un anachronisme, qualifier de populistes. Aujourd’hui, c’est au cœur de la stratégie des islamistes : incarner extérieurement, par des marqueurs physiques poussés à l’extrême comme les vêtements ou la barbe, ce qu’ils présentent comme étant le vrai islam. Une mise en scène de la religiosité, qui se trouve donc réduite à une superficialité. Cela influence les jeunes qui ne connaissent pas bien la religion. C’est d’ailleurs ce que j’ai vécu en Algérie. Les islamistes sont arrivés du jour au lendemain en nous expliquant que l’islam que nous pratiquions depuis des décennies n’était pas le bon. On voit ce que ça a donné : dix ans de violences terribles.

Photo : Meeting du FIS après sa victoire au 1er tour des legislatives le 10 janvier 1992 à Bordj Menail, Algerie.
Jean-Michel TURPIN / GAMMA

Lire aussi : “L’islam est devenu une identité refuge, dans laquelle on va chercher sens et dignité”. Olivier Pascal-Moussellard

Comment la mystique soufie peut-elle aider l’islam à réconcilier sa dimension normative, juridique, et sa dimension spirituelle ésotérique ?

Ibn Arabi et bien d’autres nous ont légué des textes extraordinaires. Leur lecture du Coran passe d’abord par une sagesse qui renvoie l’être humain à une nécessité de se transformer lui-même, avant de vouloir changer les autres. Le mystique Rûmî disait : « Hier j’étais intelligent : je voulais changer le monde. Aujourd’hui, je suis sage : je veux me changer moi-même. » Il nous invite à redécouvrir la dimension introspective du Coran, qui est loin de n’être qu’un arsenal de règles juridiques contrôlant les rapports sociaux ! Sur les 6 300 versets, 300, 500, 600 maximum pourraient être interprétés comme des règles et des normes. Tout le reste ne contient aucune normativité mais des récits, par exemple l’histoire des prophètes monothéistes.

“Connaître l’histoire religieuse est un outil pour ne pas devenir la proie de ceux qui voudraient nous endoctriner.”

Comment vivez-vous les débats actuels sur la laïcité en France, et les appels de certains courants politiques à une laïcité plus dure ?

Je trouve cela désolant. En France, on ne se rend pas compte de ce que l’on perdrait en développant une laïcité qui exclurait totalement les religions de l’espace public. Les religions ne sont pas une calamité ! Elles ont leurs travers, surtout quand on les politise – d’où l’intérêt de la laïcité qui sépare État et religions. Mais se couper totalement de l’héritage spirituel porté par les religions fait selon moi beaucoup de mal à la société.

La laïcité ne doit pas devenir un argument pour appauvrir notre connaissance. Connaître l’histoire religieuse est un outil pour ne pas devenir la proie de ceux qui voudraient nous endoctriner. Il me semble ainsi indispensable d’intégrer un cours d’histoire de la pensée religieuse dans le cursus scolaire – les gens sont souvent estomaqués quand je dis ça, mais on ne se rend pas compte à quel point cette perte de savoir est préjudiciable. En plus, une lecture dure de la laïcité peut provoquer une crispation identitaire chez certains jeunes musulmans.

Quel regard portez-vous sur la loi dite « de lutte contre les séparatismes » ?

L’intitulé a changé depuis, mais le mot séparatisme me choque toujours autant. On invente un énième vocable pour qualifier l’islam de manière négative. Bien sûr, on parle de l’islam politique. Mais derrière ces débats, il y a aussi des musulmans qui se sentent touchés, attaqués. Et on n’arrivera pas à régler tous les problèmes de l’islamisme et du vivre ensemble avec des textes de loi. Il faut avant tout une attention accrue à l’éducation et au lien social. La vie humaine ne peut être régie que par des règles. Il faut aussi poser des questions qui prennent en compte la sensibilité humaine. Par exemple : que faisons-nous pour faire exister la fraternité de notre devise française ?

Les discussions pour construire un « islam de France » se sont récemment accélérées. Le gouvernement considère le Conseil français du culte musulman (CFCM) comme son interlocuteur privilégié. Qu’en pensez-vous ?

C’est une énorme contradiction. L’État français affiche sa lutte contre l’islam politique mais dialogue avec une instance composée de fédérations étrangères financées depuis l’étranger, qui sont porteuses d’une lecture conservatrice, voire fondamentaliste des textes islamiques. Je suis choquée que le gouvernement choisisse cet interlocuteur. Nous, les musulmans de France réformistes qui peinons à trouver des financements, nous ne sommes jamais consultés. L’islam libéral est totalement mis à l’écart ! Cela donne l’impression que l’État français veut, en fait, maintenir le vieux système de l’islam consulaire – dans lequel divers pays étrangers, musulmans, financent et, de fait, gèrent le culte de l’islam en France. Comme si l’islam devait toujours se penser en rapport avec les anciennes colonies. Nos dirigeants semblent n’avoir toujours pas accepté que l’islam est une religion de France.

Photo : Mohammed Moussaoui, président du Conseil français du culte musulman (CFCM) signe une « charte de principes » au côté d’Emmanuel Macron, le 18 janvier à l’Elysée.
Ludovic Marin / POOL / AFP

Le CFCM reconnaît-il l’imamat féminin ?

(Rires) Non ! On ne peut pas espérer qu’ils défendent un islam libéral. Il faut d’ailleurs préciser qu’à l’origine, le CFCM n’était pas censé porter un avis théologique. Il devait avoir un rôle de gestion administrative. Mais en lui confiant le projet de charte des principes de l’islam, le gouvernement donne de fait un pouvoir supplémentaire à cette instance.

Voir aussi : “Quand l’imam est une femme” sur Arte : la flamme de Sherin Khankan, figure féministe de l’islam Marie-Hélène Soenen

Irez-vous aux prochaines assises territoriales de l’islam, qui auront lieu d’ici fin mai, et auxquelles sont conviés les imams et imames indépendants ?

Je ne sais pas. J’y étais allée il y a deux ans. Il y avait trois ateliers, notamment sur le financement et la gestion du culte. Je me souviens avoir évoqué une situation inacceptable : des femmes reléguées dans des caves, des garages, parfois même des tentes ou sur des balcons au moment de la prière. Je n’ai pas eu de retour depuis. Et dès qu’on ose évoquer l’imamat féminin, c’est le tollé !

Où en est votre mosquée libérale et mixte Fatima ?

C’est un peu décourageant, car au bout de deux ans, nous n’avons toujours pas trouvé de local. Notre seule source de financement est une campagne de crowdfunding pour pouvoir payer des locations de salles pour prier.
Au début, j’ai reçu beaucoup d’insultes sexistes – je vous laisse imaginer l’agressivité et la bassesse des mots employés. Quelques menaces de mort sur les réseaux sociaux, aussi. Mais j’ai l’impression que ça se calme. Les efforts vont finir par payer !

Photo : Kahina Bahloul après avoir dirigé une prière du vendredi dans un lieu loué du 11e arrondissement de Paris, le 21 février.
Lucas Barioulet / AFP

Quel regard portez-vous sur les femmes qui tentent de faire entendre leurs voix dans d’autres religions ?

J’en suis ravie ! On assiste à un mouvement transversal, une prise de conscience de la part de femmes qui refusent les discriminations subies pendant des siècles, et qui ne peuvent plus durer. Elles osent dire que les femmes ont une parole à porter, un rôle à jouer. Les femmes rabbins sont de plus en plus nombreuses. Côté catholique, je suis attentivement les actions de la théologienne Anne Soupa. On constate d’ailleurs à quel point la lourdeur du clergé catholique empêche les initiatives qui viennent de la base. De ce point de vue, l’absence du clergé en islam, même si elle est aussi un risque, peut être vue comme une chance. C’est même, je pense, la religion monothéiste dont le fonctionnement est le plus adéquat avec l’idée de démocratie.