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Rouge

Cinema

mardi 21 septembre 2021, par siawi3

Source : https://www.senscritique.com/film/Rouge/42318755

ROUGE

Film de Farid Bentoumi
Drame et thriller
1 h 28 min 11 août 2021 (France)

Avec Zita Hanrot, Sami Bouajila, Céline Sallette

Nour vient d’être embauchée comme infirmière dans l’usine chimique où travaille son père, délégué syndical et pivot de l’entreprise depuis toujours. Alors que l’usine est en plein contrôle sanitaire, une journaliste mène l’enquête sur la gestion des déchets. Les deux jeunes femmes vont peu à peu découvrir que cette usine, pilier de l’économie locale, cache bien des secrets. Entre mensonges sur les rejets polluants, dossiers médicaux trafiqués ou accidents dissimulés, Nour va devoir choisir : se taire ou trahir son père pour faire éclater la vérité.

Casting : acteurs principaux Rouge

Zita Hanrot /Nour Hamadi
Sami Bouajila /Slimane Hamadi
Céline Sallette /Emma
Olivier Gourmet /Stéphane Perez
Henri-Noël/ Tabary Greg

Trahir les siens pour le bien commun ?

Alors que le phénomène de « lanceurs d’alerte » est un marqueur essentiel dans l’histoire des rapports entre les systèmes de pouvoir et le peuple, on compte encore sur les doigts d’une main les films qui en font les héros d’une fiction, même si, comme toujours, les USA ont une longueur d’avance quand il s’agit de nourrir leur cinéma de l’actualité politique. On peut donc se demander si les si les accusations de « trahison » que les gouvernements formulent à l’encontre de ceux qui osent révéler les horreurs étatiques ou les abus des grandes sociétés ne refroidissent pas les ardeurs des scénaristes.

« Rouge », film français, est inspiré d’une situation réelle de pollution industrielle via des « boues rouges » rejetées par une usine d’alumines, qui bénéficiait (ou bénéficie ?) de la complicité des politiques pour déverser en toute impunité des déchets toxiques dans un parc naturel. Sur ce front du militantisme « écolo », « Rouge » pourrait être vu comme une version locale du magnifique « Dark Waters » de Todd Haynes. Néanmoins, le sujet « profond » du second film de l’acteur-réalisateur Farid Bentoumi (après « Good Luck Algeria » en 2016), est plus singulier, plus intéressant peut-être que la dénonciation des méfaits du capitalisme, puisque c’est justement « la trahison » qui intéresse Bentoumi. Car si tout le monde sera – du moins on l’espère – d’accord pour condamner les malversations d’une entreprise qui fait passer le respect de l’environnement et la santé de son personnel après les résultats financiers -, il est déjà beaucoup plus difficile de trancher quand révéler la « vérité » sur ces malversations revient plus ou moins directement à « trahir » tous ceux qui nous sont chers. Soit, répétons-le, le véritable dilemme du « lanceur d’alerte » qui se condamne à devenir un paria de la société, mais également un « ennemi » des siens.

Toute la première partie du film suit la découverte progressive des mensonges systématiques qui ont « protégé l’emploi », c’est-à-dire en fait l’entrepris, par une jeune infirmière qui prend un poste dans l’usine où son père a travaillé toute sa vie. Cette longue et passionnante introduction pose clairement les enjeux, dévoile la collusion entre les patrons et les syndicats (pour sauvegarder l’emploi, donc…), les bassesses des politiques locaux ou nationaux qui se préoccupent avant tout d’être élus / réélus en se pliant au dogme de la croissance et de la préservation des emplois locaux, mais surtout les mensonges d’un père vis-à-vis des siens : Sami Bouajila y est parfait, comme presque toujours, et il y a une véritable alchimie entre Zita Hanrot (« La Vie Scolaire », « Paul Sanchez est Revenu » !) et lui. Même si cette première partie a un aspect un peu démonstratif, elle nous rappelle des vérités qui ne sont pas bonnes à dire, et elle explique honnêtement pourquoi les décisions « justes » sont le plus souvent difficiles à prendre. C’est lorsque « Rouge » introduit les personnages assez stéréotypés de la journaliste, puis les activistes écolos, avant d’essayer de se clore dans une ambiance de thriller, que le film de Bentoumi devient paradoxalement beaucoup moins intéressant : pas mauvais, non, car le scénario se déploie sur des bases solides et n’en fait jamais trop, juste trop prévisible.

Du point de vue mise en scène, Bentoumi semble avoir tenté de faire du « Frères Dardenne » en filmant le plus souvent au plus près son actrice principale, sur le visage de laquelle se lisent les conséquences de ses actes – jusqu’à la brûlure symbolique finale. Mais, peut-être parce que ce choix n’est pas tenu assez radicalement, « Rouge » a tendance régulièrement à dériver vers du cinéma français un peu trop standard pour son bien, et donc à adopter une forme moins ambitieuse que son propos. Ce n’est toutefois pas une raison suffisante pour ne pas aller voir ce film courageux, qui a l’intelligence de poser plus de questions que de donner de réponses.

Se tuer à petit feu

Suite à la récente annonce alarmante du GIEC sur le réchauffement climatique (passée sous silence à cause du transfert de Messi au PSG... on se passera de commentaires hein...), Rouge tombe à pic et démontre le rôle déterminant de l’activité humaine pour préserver l’environnement. Cette chronique écologique coriace met en avant notre propre perte, notre auto-destruction au détriment d’une réalité économique et politique, d’un confort social. À la manière de Dark Waters qui décrivait les rouages d’une Amérique sacrifiée, Farid Bentoumi pose sa caméra dans une usine chimique où une jeune infirmière vient d’être embauchée grâce à son père, délégué syndical et pivot de l’entreprise depuis plus de vingt ans. Suite à un contrôle sanitaire, une journaliste indépendante soulève la question de la gestion des déchets de l’établissement, point d’interrogation de l’entreprise... Entre mensonges sur les rejets polluants, dossiers médicaux trafiqués et accidents dissimulés, Rouge s’articule en thriller social poignant, effrayant et irrémédiable mais aussi en drame intime où les générations rentrent en collision. Car en parallèle de cette dimension universelle qui dénonce les pratiques criminelles de ces usines pollueuses, il y a cette histoire d’amour entre un père, quinquagénaire prônant depuis toujours la défense de l’emploi, et sa fille, qui constate les dérives et les erreurs du passé, symbole d’une jeunesse préoccupée par la préservation de la santé et de la nature. Sami Bouajila et Zita Hanrot sont passionnément engagés dans leurs rôles, dans leur lutte et servent des interprétations étonnantes et déchirantes par moment. Il ne faut pas omettre Céline Sallette et Olivier Gourmet qui viennent colorer le film d’ambiguïtés et de belles nuances. Les personnages sont fouillés, très bien écrits et ancrés dans leurs convictions, ce qui permet au scénario de ne pas prendre parti et de mettre en exergue des façons de penser diamétralement opposées. Certains dialogues font mouche et résonnent encore longtemps après la séance. La mise en scène, dense et condensée, va droit à l’essentiel et permet de nous maintenir en haleine. C’est alors que les thèmes du chômage, de la précarité, du journalisme, de la trahison, des politiques qui ferment l’oeil sur les scandales sanitaires, des responsabilités individuelles prennent de l’ampleur. J’ai aussi beaucoup aimé la symbolique du rouge, s’apparentant autant à la couleur du sang qu’à un signal d’alerte. Pour moi, Rouge est un geste politique important auquel il faut oser se frotter, surtout en ces temps où les questions du climat et de l’environnement se veulent de plus en plus centrales. Tout ça, servi avec suspense et émotions !

La terre outragée

Dans le deuxième long-métrage de Farid Bentoumi, la couleur rouge occupe une place essentielle et se transforme au gré d’une polysémie figurative. Le Rouge, éponyme, est d’emblée cette usine rouge se dressant tel un rempart social dans les paysages verts de l’Isère. Fièrement, l’édifice trône au cœur de la vallée, de la ville et de la vie de ses ouvrier.e.s. « C’est chez moi ici » rugira d’ailleurs Slimane (Sami Bouajila) au visage de son patron. Délégué syndical et pilier de l’entreprise Arkalu, il représente cette génération ouvrière rompue au paternalisme salarial qui défend conjointement, dans une logique commune de survie, l’emploi et l’essor économique. Avec sa structure de fer rouge, l’usine s’appréhende comme un moteur sociétal sauvant les alentours d’une précarité croissante – à l’instar de la jeune Nour (Zita Hanrot), fille de Slimane, qui est engagée comme infirmière après un accident aux urgences de l’hôpital où elle travaillait précédemment. L’hégémonie d’Arkalu résonne jusque dans les décisions politiques de la région, puisque seul le vote des ouvrier.e.s est synonyme de victoire. Face à la montée du Rassemblement National, les Écologistes sont obligé.e.s de répondre dans leur programme, devenant alors schizophrénique, aux intérêts des filles et fils d’Arkalu.

Ensuite, le rouge est évidemment cette boue rougeâtre qui se déverse illégalement dans le territoire isérois et qui ronge les écosystèmes environnants. Auparavant déversés en pleine nature (au « lac »), les déchets toxiques d’Arkalu ont empoisonné la terre forçant, par la complicité d’un arrêté municipale, à l’abandon des habitations les plus proches et contraignant leurs occupant.e.s exposé.e.s à subir les mêmes séquelles médicales que les ouvrier.e.s de l’industrie lourde. À l’abri des regards (et donc des contrôles), la boue est maintenant enterrée dans des carrières abandonnées et continuent d’avoir des impacts désastreux sur l’environnement. Par ce glissement figuratif du rouge, l’œuvre de Farid Bentoumi se mue en un thriller politique et écologique déconstruisant intelligemment les idéaux de ses différents personnages. À l’image, les méfaits d’Arkalu sont cette poussière rouge volatile dans laquelle travaillent inlassablement les ouvrier.e.s sans protection. Elles recouvrent les corps fatigués et abîmés de cette classe ouvrière déterminée jusqu’à se retrouver sur la traîne d’une robe de mariée. Cette boue rouge, remplissant les dangereux tuyaux de l’usine, se teinte aussi du sang des ouvrier.e.s contraints, face aux journalistes et aux associations, de ne former qu’un unique corps avec l’usine.

Enfin, le rouge symbolise le feu qui bouillonne progressivement dans les yeux de Nour. À travers elle, Rouge retrace le parcours d’une radicalisation écologique. « Est-ce qu’il y a une solution politique ? Non » questionne de manière rhétorique J.B.(Abraham Belaga), l’activiste environnemental qu’a fréquenté la journaliste Emma (Céline Sallette). Face à ce constat, Nour se confronte ou s’allie à une succession de personnages accrochés à leur position individualiste : un patron avide (Olivier Gourmet), un délégué du personnel aveuglé ou une journaliste obstinée. Le scénario est habilement écrit, car il prend le temps de disséquer les rapports de force internes à chaque personnage. Farid Bentoumi s’applique en les confrontant à chercher l’équilibre entre la morale et la nécessité. Sans jugement, Rouge présente des hommes et des femmes acculé.e.s face à des enjeux qui les dépassent et dont ils sont les pions. Face aux débats improductifs et biaisés par le manque de transparence de l’usine, la lutte s’intensifie via des actions d’éco-terrorisme. Le feu, littéralement allumé, nourrit les engagements militants prônant une société où la santé des individus prévaut sur l’accroissement du capital.

Rouge est influencé par les thrillers politiques américains dont il reprend à la fois l’efficacité (du scénario) et l’aseptisation (d’une vie autre cantonnée à ne répondre qu’aux exigences de ce scénario). Sans misérabilisme ni pathos, le long-métrage se veut être un électrochoc pour son spectateur qu’il guide vers une nécessaire lutte citoyenne pour l’environnement !

Chimie lourde

D’Erin Brockovich à Dark Waters, les films-dossiers font partie d’une tradition américaine bien ancrée à l’écran dès lors qu’il s’agit de dénoncer les manquements des entreprises en matière environnementale et/ou sanitaire. La chose est bien moins habituelle dans le cinéma français et il faut louer Rouge de Farid Bentoumi qui s’attaque à un sujet inspiré de plusieurs affaires. Le film n’a...

Dark Waters à la française

Avec sa mise en scène soignée et son scénario poignant, Rouge offre une vision terrible d’une politique qui dessert l’homme et la nature. La photographie est superbe et le réalisateur varie les styles de réalisation pour offrir de la profondeur à son long-métrage.

Bande-annonce ici