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L’effet Copenhague – Chapitre 1 d’un nouvel ouvrage « TRANS – Idéologie vs. Réalité »

mardi 21 septembre 2021, par siawi3

Source : https://tradfem.wordpress.com/2021/09/19/leffet-copenhague-chapitre-1-dun-nouvel-ouvrage-trans-ideologie-vs-realite/

L’effet Copenhague – Chapitre 1 d’un nouvel ouvrage « TRANS – Idéologie vs. Réalité »

TRADFEM / Il y a 9 heures

par Helen JOYCE,
Éditeur : Onlyword, Londres 2021.

Traduction : TRADFEM

TRANS – Chapitre 1
L’effet Copenhague
Une brève histoire de la transsexualité

Tout a commencé par une histoire de bas. Le modèle de la peintre Gerda, l’actrice Anna Larssen, avait téléphoné pour dire qu’elle serait en retard pour son portrait. Taquine, elle suggéra : « Pourquoi ne pas utiliser comme substitut ton mari, Einar ? » Après tout, il avait d’aussi belles jambes qu’Anna. « Le modèle féminin idéal », s’écria Gerda, quand elle vit Einar transformé en… en qui, au fait ? « Que dirais-tu de Lili ? » demanda Anna quand elle les rejoignit « C’est un nom musical, particulièrement joli. »

Impossible de savoir si cette anecdote est réelle ou s’il s’agit d’une légende créée a posteriori. Mais il est certain qu’Einar Wegener – un artiste né en 1882 et ayant étudié à Copenhague – et la Danoise du film éponyme de 2015 avec Eddy Redmayne (Danish Girl), ont fait remonter la date de naissance de Lili Elbe (un nom de famille inspiré de celui d’une rivière) à cette « plaisanterie extravagante ». Des années plus tard, Einar s’exhibait en Lili lors de fêtes ou de nouveaux portraits. Presque personne ne savait que le modèle voluptueux à l’œil de braise de Gerda était son mari, travesti.

Le couple quitta Copenhague pour garder son secret et s’installa à Paris en 1912. Lili se mit à se présenter comme la sœur de Gerda. Avec le temps, ce qui avait commencé comme un jeu devint tout à fait sérieux. Le personnage qu’Einar considérait maintenant comme « la femme habitant mon corps » prenait graduellement le dessus. Il consulta des médecins : ils dirent qu’il était fou – ou homosexuel, ce qui le gênait davantage. A l’approche de la cinquantaine, il glissait vers le désespoir. L’année suivante, décida-t-il, soit il trouverait un moyen de rendre permanente l’existence de Lili, soit il en finirait avec celle d’Einar.

L’année touchait à sa fin quand Lili trouva une bouée de sauvetage. En 1930, Einar se rendit à l’Institut des Sciences Sexuelles de Berlin, dont il consulta le fondateur, Magnus Hirschfeld. L’Institut combinait recherche et services pratiques, tel le traitement des maladies vénériennes, de l’impuissance et de la stérilité. Ses archives étaient incomparables. Dans son mémoire sur l’ère de Weimar à Berlin, Christopher Isherwood a rappelé « les fouets, chaînes, et instruments de torture conçus pour les praticiens du plaisir-douleur ; des bottes à talons hauts, décorées de dessins complexes pour les fétichistes ; des sous-vêtements féminins de dentelle que des officiers prussiens férocement masculins avaient porté sous l’uniforme ».

Pour Wegener, qui avait l’impression que deux jumeaux de sexe opposé habitaient son corps, la thèse d’Hirschfeld sur ce qui distinguait les hommes des femmes n’aurait pu être plus satisfaisante. Selon l’antique modèle biologique « unisexe », les hommes et les femmes étaient essentiellement similaires, si ce n’était que l’anatomie reproductive des femmes était inversée et inférieure. « Les femmes ont exactement les mêmes organes, mais situés prcisément aux mauvais endroits », avait écrit Galien, médecin grec du 11e siècle de notre ère. Dix-sept siècles plus tard, avec les progrès de l’anatomie, cette idée avait été supplantée par le modèle à deux sexes, où le masculin et le féminin figuraient comme deux catégories distinctes. Au début du vingtième siècle, Hirschfeld et une poignée de sexologues européens élaborèrent toutefois un nouveau modèle. Bizarrement, leurs théories ignoraient et contredisaient la théorie de l’évolution de Charles Darwin et sa vision de l’origine et de la signification des deux sexes. Cette erreur centrale demeure au cœur d’une grande partie de la conception contemporaine de l’identité transgenre.

Dans L’Origine des Espèces, publiée en 1859, Charles Darwin a expliqué les deux forces qui orientaient l’évolution : la sélection naturelle et la sélection sexuelle. Dans le premier cas, ce sont les taux différentiels de survie qui font varier les taux de reproduction. Dans le second, c’est le taux différentiel d’attraction des partenaires. La théorie de l’évolution sous-tend toute la science biologique et médicale moderne, et interprète les sexes comme des catégories fondatrices : des rôles reproductifs façonnés et orientés en fonction de la survie et de la reproduction. Les organes mâles sont orientés vers la production de petits gamètes mobiles (les spermatozoïdes dans le monde animal) et les organes femelles vers la production de grands gamètes statiques (les ovules ou œufs chez les animaux).

Les individus possèdent les organes d’un seul sexe ou des deux, selon les espèces. Beaucoup de plantes sont auto-pollinisantes et un même spécimen contient à la fois les organes mâles et femelles. Certains animaux – les vers de terre par exemple – sont hermaphrodites et possèdent à la fois les organes sexuels mâles et femelles. D’autres, comme les crocodiles et les poissons-clowns, ont la possibilité de devenir des individus de l’un ou l’autre sexe, en réponse aux stimuli environnementaux. Mais chez les êtres humains – comme pour tous les mammifères – les individus sont d’un sexe ou de l’ autre, et ce sexe est immuable et déterminé dès la conception. L’existence de conditions « intersexes », ou désordres dans le développement du sexe (DDS) – une catégorie fourre-tout qui regroupe environ quarante conditions différentes de développement des organes génitaux et des gonades – ne change rien à ce fait. J’en dirai davantage sur ces conditions dans les prochains chapitres.

Après Darwin, toute définition des concepts de « mâle » et de « femelle » autre que des voies de développement orientées et façonnées par les rôles reproductifs aurait dû rester lettre morte. Mais pour Hirschfeld et ses collègues de l’Institut, tout s’est passé comme si Darwin n’avait jamais existé. Non seulement ont-ils ignoré l’origine des sexes, mais ils n’ont même pas considéré ceux-ci comme des catégories distinctes. Selon l’expression d’Hirschfeld, les gens étaient tous « bisexuels », non au sens d’être attirés par les deux sexes, mais au sens d’être des deux sexes. Le masculin et le féminin, écrivit-il, étaient des abstractions, des pôles extrêmes inventés de toutes pièces. Les homosexuels et les « transvestis », un mot utilisé par Hirschfeld pour désigner soit ceux qui portaient les vêtements de l’autre sexe, soit de temps à autre soit en s’y identifiant fortement et continûment, étaient simplement des types intermédiaires, inhabituellement éloignés de ces pôles extrêmes théoriques.

Pour quelqu’un comme Wegener, qui voulait changer de sexe, ces idées étaient séduisantes.
Si les sexes étaient distincts et dénués de chevauchements, comment pourrait-on passer de l’un à l’autre ? Mais si le sexe constituait un spectre, peut-être pourrait-on s’y déplacer suffisamment pour bénéficier d’un reclassement ?

A l’époque où Wegener rencontra Hirschfeld, l’Institut avait déjà commencé à expérimenter dans ce sens des procédures de chirurgie génitale. Leur premier patient connu fut Dora (Rudolph) Richter. Né en 1891 dans une famille de paysans pauvres, Rudolph avait commencé très jeune à se travestir et, à l’âge de 6 ans, tenté de supprimer son pénis et son scrotum avec un garrot. Pris en charge par l’Institut, Rudolph fut castré en 1922, et, en 1931, il subit une ablation du pénis et la construction d’un vagin artificiel. Dora resta par la suite à l’Institut en tant que patient exemplaire et que femme de ménage.

Pour Wegener, Hirschfeld voulut tenter une manœuvre plus ambitieuse : une transformation de la chimie du corps en même temps que celle des organes génitaux. Il s’inspirait du travail de Eugen Steinach, un endocrinologue australien qui transplanta des testicules à de petits cochons d’inde femelles et des ovaires à des bébés mâles, dans l’espoir de provoquer des comportements caractéristiques du sexe de l’organisme donneur. Il soumit Wegener à une série épuisante d’opérations. D’abord, ce fut la castration et l’ablation du pénis, comme pour Richter ; puis l’implantation d’ovaires retirés à une jeune femme, et finalement la construction d’une « voie de sortie » naturelle – probablement un néo-vagin façonné à partir de tissu utérin, et peut-être une tentative de transplantation d’utérus.

Les détails ne sont pas clairs car les archives de l’Institut ont été détruites dans l’infâme autodafé allumé par les Nazis devant l’opéra de Berlin en 1933. L’unique compte rendu à y avoir échappé est Man into Woman (D’Homme à Femme), les souvenirs de Wegener, rédigés pendant et après ses chirurgies et publié sous un pseudonyme. Il semble qu’il n’ait pas compris ce que les médecins lui ont dit, ou bien qu’ils lui aient dit des absurdités, allant bien au-delà de la théorie de la « bisexualité ». Ainsi, ce compte rendu indique que les médecins auraient découvert deux ovaires dans l’abdomen de Wegener – une impossibilité puisqu’il avait déjà deux testicules externes et que les gonades mâles et femelles se développent à partir du même tissu fœtal. Wegener croyait aussi qu’une fois ces chirurgies effectuées, Lili pourrait concevoir et porter un enfant avec cet utérus et ces ovaires implantés. Il est impossible de savoir si c’est ce que les docteurs lui avaient dit ou s’il s’agit d’un fantasme qu’il avait­­ construit.

Si Hirschfeld avait assimilé les idées de Darwin, il aurait malgré tout pu offrir à Wegener le même traitement, mais il l’aurait sûrement conceptualisé et expliqué différemment. Il aurait pu faire preuve d’empathie envers la souffrance de son patient, ou même essayé de la soulager par une intervention qui aurait mieux aligné son corps sur ses désirs et lui aurait permis d’évoluer dans le monde en se faisant passer pour une femme dans la plupart des circonstances – sans lui suggérer que cela l’amènerait jusqu’au pôle féminin d’un spectre sexuel inexistant. N aurait évité ainsi beaucoup de confusion ultérieure, ainsi que beaucoup de sexisme.

Je ne veux pas déprécier Hirschfeld, dont la réflexion fut remarquablement courageuse et audacieuse. Il soutint le vote des femmes, et fit campagne pour décriminaliser les relations homosexuelles entre hommes, bien que ceci l’ait mis en grave danger pendant la montée du nazisme. (Il était lui-même homosexuel et « transvesti », au sens qu’il donnait à ce mot, et fréquentait la scène drag de Berlin sous le pseudonyme de « Tante Magnésie ».) Le problème était que sa théorie de la bisexualité, qui orienta des générations de chercheurs et de cliniciens à venir, encodait une compréhension des femmes vues comme naturellement inférieures et subordonnées aux hommes, ainsi que la performance de stéréotypes sexuels comme élément de ce qui faisait de quelqu’un un homme ou une femme.

Ceux qui souscrivaient au modèle précédent des « deux sexes » n’étaient pas plus éclairés, bien entendu. Ils voyaient les hommes et les femmes comme deux groupes distincts et immuables, dont le premier était naturellement dominant et supérieur. Une telle manière de voir n’est pas moins sexiste, mais elle est plus à même d’être corrigée à la lumière des faits. Si les deux sexes sont distincts, alors l’existence de toute femme scientifique, poète ou dirigeante accomplie est un coup porté à l’ordre hiérarchique présumé. Mais si les sexes se fondent l’un dans l’autre, de telles femmes peuvent être rejetées comme étant simplement moins féminines : des exceptions, plutôt qu’un argument en faveur d’une parité d’estime. Et si le changement de caractéristiques superficielles comme l’habillement, la présentation et le comportement est compris comme déplaçant quelqu’un le long d’un spectre sexuel, alors une femme qui rejette ces stéréotypes fait simplement d’elle-même une femme moins féminine, au lieu de démontrer que ces stéréotypes ne sont pas essentiels à la féminité.

Ce sexisme profond se lit clairement dans D’Homme à Femme. La revendication de féminité de Lili est décrite comme partiellement fondée sur les changements anatomiques promis. Elle désire un enfant « pour me convaincre sans la moindre équivoque que je suis bel et bien une femme depuis mes tout débuts ». Mais cette attitude tient principalement au caractère de Lili, si différent de celui d’Einar. « Il est ingénieux, sagace, et s’intéresse à tout – un homme qui réfléchit et qui pense », alors qu’elle est « une femme étourdie, volage, très superficielle, aimant les vêtements et les fêtes… légère, illogique, capricieuse, femelle ». L’art – la passion d’Einar – n’intéresse pas Lili : « Je ne veux pas être artiste, mais femme. » Ceci a dû piquer Gerda, qui était à la fois artiste et femme. Et qu’a-t-elle dû ressentir quand Lili a déclaré que son désir le plus profond était « l’ultime accomplissement d’une véritable femme : être protégée de la vie par l’être le plus stable : le mari ».

Après les chirurgies de Lili, le roi du Danemark lui fournit un nouveau passeport déclarant son sexe comme féminin et annula son mariage avec Gerda. Lili se fiança rapidement à Claude Lejeune, un marchand d’art. Elle ne vécut pas assez longtemps pour l’épouser. Après un « abîme de souffrances », elle mourut le 13 septembre 1931 d’une crise cardiaque, probablement causée par un rejet d’organe ou une infection. Mais pour elle, cela avait valu la peine. « Que moi, Lili, je sois vitale, et que j’aie le droit à la vie, je l’ai prouvé en vivant ces quatorze mois », écrivit-elle, peu avant sa fin. « On peut dire que quatorze mois, ce n’est pas très long, mais à mes yeux, c’est comme toute une vie humaine de bonheur. »

Pendant vingt ans après la mort de Lili, l’idée de tenter de changer de sexe sembla en suspension. D’une certaine manière, c’était étrange, car les développements de la médecine auraient rendu la chose beaucoup moins risquée. Pendant les années 1930, des scientifiques travaillèrent à la synthèse des hormones sexuelles, et pendant les années 1940, les antibiotiques devinrent d’usage courant. Des médecins allemands avaient affirmé qu’il était possible de déplacer les mâles vers l’extrémité femelle d’un spectre imaginé. Wegener l’avait fait, et en avait rédigé le prospectus. Alors pourquoi, continuaient à se demander une poignée d’autres hommes aux aspirations semblables, ne pourraient-ils pas en faire autant ?

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« L’ex-GI devient une belle blonde : des chirurgies transforment un jeune homme du Bronx », titra le New York Daily News le 1er décembre 1952. Un New-Yorkais de 26 ans, George Jorgensen, s’était rendu en Europe deux ans plus tôt, attiré par la rumeur que des médecins suédois offraient une sorte de traitement aux gens comme lui. À l’occasion d’une visite à sa famille de Copenhague, il rencontra le Dr. Christian Hamburger, un endocrinologue au fait des travaux de Hirschfeld, qui diagnostiqua un cas de « transvestisme » et offrit de traiter Jorgensen gratuitement – essentiellement pour faire des expériences sur lui.

George avait été un garçon très ordinaire. Mais en son for intérieur, il était malheureux, détestait les vêtements et les jeux masculins, et vivait des coups de cœur pour d’autres garçons. Adulte, il eut des expériences homosexuelles, qu’il considéra comme immorales. Il souhaitait « avoir des relations avec d’autres hommes mais en tant que femme, et non en tant qu’homme », écrivit-il plus tard. Il fut incorporé dans l’armée après la Seconde guerre mondiale, ce qui le détourna davantage de la masculinité. Il se procura des œstrogènes avant même de partir pour l’Europe, et se mit à en prendre sans surveillance médicale.

Le traitement de Jorgensen par Hamburger se fit en trois temps : des examens psychiatriques et physiques ; un supplément d’hormones féminines ; et enfin, par étapes entre 1951 et 1952, une castration et une ablation du pénis, avec de la chirurgie plastique pour obtenir l’apparence d’organes génitaux féminins. Le dernier apport de Hamburger à son patient fut l’obtention d’un passeport féminin étasunien. Pour exprimer sa gratitude, Jorgensen choisit le nom de Christine.

Hamburger et ses collègues ne considéraient pas avoir changé le sexe de Jorgensen. Ils le voyaient comme un homosexuel dont le « transvestisme » était si profondément ancré qu’une vie satisfaisante pour lui nécessitait qu’il se présentât comme une femme aussi complète que possible. Ce fut Jorgensen lui-même qui revendiqua la féminité, avec l’aide de la presse américaine. Quand « Christine » atterrit à New-York en 1951, des centaines de sympathisants et de journalistes l’attendaient. « Je suis heureuse d’être de retour », leur dit-elle. « Quelle Américaine ne le serait pas ? »

Bien qu’elle se soit plainte tout le reste de sa vie d’une couverture médiatique intrusive, ses biographes ont conclu qu’elle avait elle-même approché les médias. Ceux-ci firent d’elle une célébrité mondiale. Dans les vingt-cinq jours qui suivirent la révélation de sa chirurgie, les fils d’actualités publièrent cinquante mille mots à son sujet. Un récit à la première personne, paru en série dans The American Weekly, supplément d’un journal du dimanche, lui rapporta 25 000$ (soit pas moins de 240 000$ en monnaie actuelle) et parut dans soixante-dix pays. Le « changement de sexe » fut rapidement désigné « l’opération de Christine ».

L’histoire de Lili Elbe avait fait sensation, mais fut rapidement oubliée dans l’horreur qui balaya l’Europe peu après sa mort. En revanche, celle de Jorgensen, archétype très étasunien de réinvention et de réalisation personnelle, offrit des possibilités jusqu’alors inimaginables à d’autres hommes qui avaient pu refouler précédemment leurs envies d’altérité sexuelle, ou enterré toute idée d’une « femme en eux ». Et cela ouvrit un nouveau chapitre à la reconceptualisation, sur plusieurs décennies, d’une identité sexuelle maintenant conçue comme floue et évolutive plutôt que binaire et immuable.

La mise en forme de ce récit était maintenant aussi bien aux mains des journalistes que des médecins. Ils applaudirent à la nouvelle apparence de Jorgensen et passèrent rapidement sur les implications de ses chirurgies et de leurs résultats partiels. (La procédure danoise l’avait laissée avec des organes génitaux uniquement externes. En 1954 elle subit une opération de plus, dans le New-Jersey, par laquelle un néo-vagin fut façonné en creux à partir de la peau de ses cuisses). Beaucoup de lecteurs interprétèrent certainement à la lettre cette notion de « changement de sexe ». Ils répétèrent aussi avec crédulité les vagues hypothèses de Jorgensen sur une condition intersexe congénitale, et sa conviction que le sexe constituait un spectre. Dans une lettre à ses parents qui eut une grande diffusion, Jorgensen affirma avoir reçu un diagnostic de déséquilibre hormonal. « La Nature, écrivit-elle, a fait une erreur que j’ai corrigée, et je suis maintenant votre fille. » En 1957, au cours d’une interview, elle affirma que « les gens, aussi bien les hommes que les femmes, sont des deux sexes. Le plus qu’un homme ou une femme pouvait être, c’était à quatre-vingts pour cent masculin ou féminin. »

Christian Hamburger, qui avait été le médecin traitant de Jorgensen au Danemark, se trouva assiégé de demandes venues d’autres hommes de partout, mais il les rejeta toutes. Ce fut un praticien new-yorkais qui se saisit de la célébrité de Jorgensen ; son influence durable sur la médecine transsexuelle fut plus importante que n’importe quelle autre.

Harry Benjamin, un endocrinologue allemand qui avait invité Hirschfeld pour une tournée de conférences aux États-Unis peu de temps avant la mort de Lili Elbe, avait commencé sa carrière en véritable charlatan. Il était arrivé à New-York en 1913 comme assistant d’un escroc qui vendait « le remède de la tortue », un faux vaccin antituberculeux. La fraude fut révélée, et Benjamin se mit à vanter les mérites de suppléments de testostérone et de la vasectomie comme traitements contre le vieillissement. Aucun des deux ne fonctionnait, même s’il les ait essayés sur lui-même et était devenu une publicité vivante pour ses produits, puisqu’il vécut jusqu’à 101 ans.

Après avoir rencontré Jorgensen en 1953 à un dîner, Benjamin devint son endocrinologue. Il prêchait déjà les thèses d’Hirschfeld depuis quelques années, mais la renommée de Jorgensen amplifiait maintenant ses propos. Lors d’un séminaire de 1954, sponsorisé par l’American Journal of Psychotherapy, il soutint que tout individu était fait d’un « mélange de composantes mâles et femelles », et que les « transsexualistes » masculins possédaient « une féminité constitutionnelle, peut-être due à un dérèglement sexuel chromosomique ». Comme Hirschfeld, il trouvait raisonnable de traiter ceux-ci par des hormones et de la chirurgie, même s’il prit du temps à trouver un chirurgien pour collaborer avec lui. La plupart des autres médecins pensaient que de tels gens étaient fous – et les soignaient avec la méthode barbare du jour, notamment de fortes doses de leurs propres hormones sexuelles et des électrochocs.

En 1963, Benjamin adopta un nouveau patient qui disait s’identifier à l’autre sexe, et qui allait jouer dans sa carrière un rôle aussi grand que celui de Jorgensen, bien qu’en coulisse. Reed (Rita) Erickson, un transsexuel né fille en 1917, avait hérité d’une fortune et financé une série de séminaires de recherche dirigés par Benjamin. En 1973, c’était devenu un organisme permanent, qui prit, en 2006, le nom de World Professional Association of Transgender Health (WPATH). Cette association est toujours celle qui a le plus d’influence dans ce domaine. Erickson fonda aussi un groupe de recherche dirigé par Benjamin qui visait à mettre en place un programme de changement de sexe aux États-Unis. Un de ses membres était John Money, un Néo-Zélandais qui avait étudié la psychologie à Harvard avant de se joindre à l’Université John Hopkins.

Dans l’histoire de la médecine transsexuelle, ce fut un de ces moments que les astrologues appellent un « alignement de planètes ». Benjamin croyait que le sexe s’échelonnait sur un spectre et que les gens qui souhaitaient appartenir au sexe opposé pouvaient être déplacés le long de ce spectre par des moyens pharmacologiques et chirurgicaux. Pour Money, ce qui faisait de quelqu’un un homme ou une femme n’était pas du tout son organisme, mais les stéréotypes sexuels ayant présidé à son éducation. Ensemble, ces idées constituaient une nouvelle théorie sur l’origine et la signification de l’identification à l’autre sexe, et sur ce qu’il convenait d’en faire.

Selon cette façon de penser, les filles et les femmes étaient des gens à qui l’on avait enseigné les stéréotypes de la féminité pendant leur enfance, et qui avaient été élevées pour être décoratives, serviles à domicile et soumises. Les garçons et les hommes étaient ceux à qui on avait appris les stéréotypes de la masculinité, et qui avaient été élevés pour devenirs actifs, extrovertis et dominants. Mais il arrivait parfois que la socialisation ne prenne pas. Une personne pouvait grandir de façon hautement atypique de son sexe, avec parfois même l’impression d’appartenir à l’autre sexe, et adopter le rôle social de ce sexe-là. Dans ces situations, la manière d’agir la plus sage et la plus bienveillante serait de modifier le corps afin que la personne puisse être réintroduite dans l’ordre « naturel » des choses, en tant que membre du sexe opposé.

La contribution de John Money ne fut pas que théorique. Le comprendre nécessite un détour par ce qui est maintenant considéré comme un des épisodes les moins glorieux de la médecine moderne : la stérilisation et la réassignation sexuelle de jeunes enfants nés avec des organes génitaux ambigus, un minuscule sous-ensemble de ceux que l’on caractérise aujourd’hui comme intersexes. De nos jours, le traitement vise généralement à ne rien changer. Les docteurs utilisent des scans, des prises de sang et l’analyse des caryotypes (la recherche de chromosomes) pour connaître le vrai sexe de l’enfant et faire un diagnostic de sa situation. Toute chirurgie plastique est de plus en plus repoussée jusqu’à ce que l’enfant soit en âge d’y consentir. Les théories de Money conduisirent, en revanche, à une approche interventionniste – qui a eu des conséquences désastreuses pour la future fertilité des enfants, leur santé mentale et leur bien-être.

Money croyait que ce qu’il appelait les « rôles de genre », signifiant par-là « toutes les choses qu’une personne dit ou fait pour s’identifier comme ayant le statut de garçon ou d’homme, de fille ou de femme’, étaient malléables dans les trente premiers mois de la vie, et ensuite inchangeables. Il en conclut donc qu’un garçon ayant un micropénis, ou une fille ayant un gros clitoris, ne rencontrerait aucune difficulté à être élevé·e comme appartenant à l’un ou l’autre sexe si les parents en prenaient assez tôt la décision, sans tergiverser. Comme il était plus facile de donner une apparence féminine aux organes génitaux, ce furent majoritairement des enfants de sexe masculin qui virent ainsi leur sexe « réassigné ». Money conseilla systématiquement aux parents des enfants qui avaient des chromosomes normaux mais des organes génitaux anormaux, de les castrer et de les opérer immédiatement pour leur donner une apparence féminine et les élever comme des filles.

En 1967, Money rencontra le patient qui fit sa réputation, et finalement la brisa. À la fin de l’année 1965, les Reimer, un couple canadien, étaient devenus parents de deux jumeaux identiques. Quand les enfants eurent sept mois, ils subirent une circoncision de routine. Une surtension de l’équipement de cautérisation brûla irrémédiablement le pénis de l’aîné. Alors que les Reimer se désespéraient, ne sachant que faire, il se trouva qu’ils virent Money présenter ses théories à la télévision. Ils lui écrivirent, et il les assura que si l’enfant était élevé comme une fille, alors c’est ce qu’« elle » croirait être. A contre-cœur, ils acceptèrent.

La castration eut lieu, le nom de l’enfant fut changé de Bruce en Brenda, et les Reimer tentèrent d’oublier qu’ils avaient eu des jumeaux identiques. Pendant plus de dix ans, Money tint des propos flamboyants sur ce qu’il appelait le cas de « John et Joanne ». La petite « fille » était décrite comme joyeuse et féminine, aimant les poupées et les tâches domestiques. Son frère jumeau était un garçon normal, bagarreur et turbulent. Leur cas fut interminablement cité comme preuve que les identités sexuelles étaient socialement construites dès la prime enfance.

En réalité cependant, le jumeau au sexe réassigné n’était ni joyeux ni du tout féminin. Money exagéra tous les signes que l’enfant vivait comme une jeune fille, et cacha la vérité gênante qu’à la puberté, « elle » avait commencé à insister pour qu’on la considère comme un garçon. Plus tard, les Reimer en vinrent à lui apprendre la vérité : il prit le nom de David et se réappropria son identité masculine. Devenu adulte, il subit des chirurgies pour la construction d’un néo pénis, épousa une femme qui avait déjà des enfants et tenta de mener une vie stable.

L’histoire devint publique après que Milton Diamond, sexologue universitaire convaincu que les théories de Money étaient nulles, eût retrouvé la trace de David Reimer. En 1997, cette histoire fut consignée par un journaliste, John Colapinto, dans un article primé du magazine Rolling Stone, puis dans un livre. Il y eut des suites tragiques : en 2002, Brian, le jumeau de David, mourut d’une surdose d’anti-dépresseurs, et deux ans plus tard, David se tira une balle dans la tête. Mais entre sa réassignation sexuelle et sa mort, des milliers d’enfants à travers le monde avaient été stérilisés et élevés comme des membres de l’autre sexe, en partie parce que sa vie en tant que fille avait été qualifiée de merveilleux succès.

Le cas de David Reimer est parfois utilisé aujourd’hui pour faire valoir que le sentiment d’appartenance à un sexe est inné – après tout, même si on lui disait qu’il était une fille, il savait d’une certaine manière qu’il était en réalité un garçon – et pour soutenir que les gens vivent l’expérience d’identification à l’autre sexe quand ce sentiment inné ne correspond pas à leur biologie. Mais la conclusion ne cadre pas. Le fait est que Reimer était réellement un garçon, et que ses parents, quand ils lui disaient le contraire, lui mentaient. Ce qui faisait de lui un garçon n’était pas ce sentiment profond ; de même, le sentiment d’être un garçon chez une fille biologique ne ferait pas d’elle un garçon. J’aurai l’occasion d’en dire davantage au prochain chapitre sur la signification de tels sentiments d’appartenance à l’autre sexe chez les jeunes.

David Reimer n’était pas encore né quand Benjamin, Money et leur groupe de recherche se rencontrèrent pour la première fois. Mais des opérations similaires sur d’autres enfants avaient déjà fourni aux chirurgiens de John Hopkins une justification pour « réassigner » le sexe d’adultes. La première opération de cette sorte fut menée en 1965, sans fanfare. Elle ne resta pas longtemps secrète. En octobre 1979, Avon Wilson, une « fille époustouflante qui admettait avoir été de sexe masculin moins d’un an plus tôt », fit la manchette de la rubrique Potins du New York Daily News.

L’œuvre maîtresse de Benjamin, The Transsexual Phenomenon, parut la même année. David Cauldwell, un sexologue opposé aux chirurgies de changement de sexe, avait inventé le mot « transsexuel », mais ce fut Benjamin qui le popularisa, et il se répandit rapidement. Lire ce livre un demi-siècle plus tard donne un sentiment de déjà-vu. L’auteur mélange allègrement toutes sortes d’explications de la transsexualité, dont aucune n’est compatible avec les interprétations actuelles de la théorie de l’évolution, la biologie du développement et la psychologie de l’enfant, mais toutes sont encore citées de nos jours sous une forme ou une autre.

L’une est une version du « spectre sexuel » avancé par Hirschfeld. « Chaque Adam contient des éléments d’Ève, et chaque Ève abrite des traces d’Adam, autant physiques que psychologiques », écrit Benjamin. Il décrit aussi les transsexuels comme souffrant d’une inadéquation entre le corps et l’esprit : « Leur sexe anatomique, c’est à dire leur corps, est masculin. Leur sexe psychologique, c’est à dire leur esprit, est féminin. » Ailleurs, il introduit un modèle alternatif du sexe en tant que réalité additive, y incluant divers constituants : « chromosomiques, génétiques, anatomiques, juridiques, gonadiques, gestationnels [au sens de la production d’ovules et de sperme], endocriniens [hormonaux] psychologiques et sociaux ». Enfin, il fait allusion aux théories de Money. Une fois fixée « l’identité sexuelle » – le sentiment d’appartenance à un sexe, une sorte d’amalgame entre « les émotions, les attitudes, les désirs, et l’auto-identification », s’il y a inadéquation avec le sexe biologique, alors c’est le sexe qui doit « céder ».

Il était tout sauf facile d’être autorisé à se prévaloir des services de chirurgie de Benjamin. Les patients devaient être mentalement stables et s’être identifiés à l’autre sexe depuis plusieurs années. Si les médecins n’étaient pas convaincus que leurs patients pourraient donner le change, et vivre comme hétérosexuels dans leur sexe acquis, leur candidature était rejetée. Cette clinique ne pratiqua jamais beaucoup d’opérations, soit seulement vingt-quatre dans ses trente premiers mois sur plus de deux mille candidatures. Elle ne survécut pas longtemps non plus. Elle avait démarré en dépit d’une opposition interne et ferma en 1979.

Mais à cette époque les États Unis comptaient déjà au moins une quinzaine de cliniques de changement de sexe – dont plusieurs étaient gérées par du personnel ayant étudié à John Hopkins – et environ un millier de transsexuels post-opération. Beaucoup plus que Lili Elbe, avec sa courte vie de souffrances, Christine Jorgensen était devenue la démonstration vivante du concept de transsexualité. En fait, aux mains de Harry Benjamin, c’était devenu un phénomène.
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Peut-être n’a-t-il jamais existé d’histoire aussi typiquement sensationnaliste que l’affaire Corbett v. Corbett, dans laquelle Arthur Corbett, devenu plus tard le troisième Baron Rowallan, convainquit un juge britannique d’annuler son mariage avec April Ashley. Lui était un diplômé d’Eton, héritier d’un titre de noblesse écossais, et propriétaire du Jaracanda-Club à Marbella sur la Costa Del Sol ; elle était née dans un taudis de Liverpool, et travaillait comme danseuse dans un club de spectacles érotiques à Paris. Ils se marièrent en 1963, mais se séparèrent presque immédiatement, et quelques années après, elle demanda une pension alimentaire et la villa de Marbella. Il décida de demander l’annulation du mariage, au motif qu’elle n’était pas une femme.

La jeunesse d’Ashley, sous le nom de George Jamieson, avait beaucoup de points communs avec celle de Wegener ou de Jorgensen : la triste conviction d’être différent ; une préférence pour la compagnie et les passe-temps des filles. Après une courte carrière peu glorieuse dans la marine marchande, une tentative ratée de suicide et un internement dans un hôpital psychiatrique, Jamieson trouva le chemin du night-club Le Carrousel à Paris, où, à l’âge de vingt ans, en 1955, il commença à se produire en tant que travesti, sous le nom de Toni Arthur, puis « Coccinelle ». Beaucoup d’autres artistes prenaient des œstrogènes pour mettre en valeur leurs courbes ; il le fit aussi. Trois ans plus tard, Coccinelle changea de sexe à Casablanca grâce aux services d’un chirurgien de plus en plus connu, Georges Burou, qui ne posait pas de questions, si ce n’est celle de votre solvabilité, et percevait plusieurs milliers de dollars à votre arrivée, de préférence en chèques de voyage. Jamieson amassa des économies, écrivit à Burou, et prit l’avion en 1960.

Burou avait pratiqué en obstétrique et en gynécologie, et s’était servi de ses connaissances de la zone pelvienne féminine pour inventer une technique révolutionnaire visant à modifier l’anatomie masculine afin qu’elle ressemble à celle des femmes. Les transsexuels n’avaient plus à subir une série inutile d’opérations, dont l’élimination du pénis et du scrotum et un prélèvement de peau ailleurs pour créer une cavité néo-vaginale. Au lieu de cela, par une simple opération de « vagino-plastie », Burou enlevait la partie interne du pénis et du scrotum en conservant la peau et les nerfs pour construire un simulacre convaincant et sans précédent de vagin et de lèvres. Il n’insistait pas pour que les requérants de cette chirurgie aient précédemment vécu comme femmes, ou aient obtenu l’assistance d’un psychothérapeute. Sa seule condition était que pour lui, ils ressemblent à des femmes. « Je refuse beaucoup de gens si leur aspect et leur apparence féminine ne me satisfait pas », dit-il à un journaliste du Daily Mirror en 1970.

Le plus célèbre des patients de Burou fut sans doute Jan Morris, qui sous le prénom de James avait été le seul journaliste à accompagner l’expédition de conquête du mont Everest en 1953. Morris subit sa chirurgie à Casablanca en 1972, et son autobiographie, Conundrum, publiée deux ans plus tard, contribua beaucoup à faire connaître les prouesses accomplies par Burou. À son apogée, celui-ci recevait au moins deux demandes d’opérations par jour, chaque chirurgie ne durant qu’une heure. Il protégea durant quelques années ses méthodes comme un secret commercial. Mais après qu’il les eût présentées lors d’une conférence à Stanford en 1974, elles furent reproduites dans le monde entier.

De Casablanca, Jamieson retourna à Paris. Là elle rencontra Arthur Corbett, marié et père de quatre enfants, bien que très peu fidèle à sa femme. Corbett se travestissait depuis longtemps à des fins érotiques, et il se mit en quête d’Ashley, fasciné par sa transformation, dont il avait entendu parler par le téléphone arabe du milieu des « transvestis ». Il l’aida à changer son nom en April Ashley par un acte notarié et lui obtint un nouveau passeport déclarant son sexe comme féminin. Infatué d’elle, il mit fin à son mariage.

Ashley commença à travailler comme mannequin. Puis une connaissance commune remarqua sa ressemblance avec le travesti Toni Arthur, et en avertit The Sunday People. Le mannequinat se tarit et sa carrière naissante d’actrice prit fin subitement. Mais cette publicité ne découragea pas Corbett. En fait, le transsexualisme d’Ashley était ce qui l’attirait, et il donna de longs interviews aux tabloïds à propos de leurs fiançailles. En 1963, ils se marièrent, Ashley prouvant son identité féminine grâce à son nouveau passeport. Mais ils se séparèrent au bout de deux mois, et lorsque quelques années plus tard, elle réclama les droits de propriété de la maison que, dit-elle, il lui avait promise, il chercha à faire annuler le mariage.

Pour Ashley, le procès de 1969 fut une humiliation totale. « Avec une cavité construite de façon entièrement artificielle, la requérante n’a jamais pu avoir de véritables rapports sexuels », décida le juge d’instruction Ormrod. « Son comportement rappelait le travesti accompli. » De façon encore plus dévastatrice, il conclut : « La requérante n’est pas, et n’était pas une femme à la date de la cérémonie du mariage ; par contre, il est et n’a jamais cessé d’être un homme. » Il était sans intérêt, ajouta-t-il, que Corbett ait su qu’Ashley était transsexuel. Seule l’union entre un homme et une femme constituait un mariage. Et Ashley et Corbett étaient tous les deux des hommes.

La règle établie dans la législation britannique stipulait que, du moins pour les finalités du mariage, « homme » et « femme » étaient des termes strictement biologiques. Puisque aucune opération ne pouvait changer le sexe biologique, aucun transsexuel ne serait autorisé à se marier dans son nouveau rôle sexuel. Comme le National Health Service (Service sanitaire national) acceptait déjà de réaliser de temps à autre une opération de réassignation sexuelle, cela signifiait que l’État britannique voulait bien payer pour la transformation approximative du corps d’un homme en celui d’une femme, mais ne lui permettait pas de se marier, puisqu’une union avec une femme lui serait pratiquement et socialement impossible, et qu’une union avec un homme serait illégale. (A l’époque la solution évidente – autoriser le mariage entre personnes de même sexe – était inconcevable).

En se penchant sur le premier demi-siècle de transsexualisme, il est clair que, durant une longue période, les responsables conçurent leurs décisions comme la résolution d’un nombre minuscule de situations anormales, tâche qu’ils accomplissaient avec divers degrés de compassion et de cohérence logique. Deux courants sociétaux sur le long terme influencèrent leurs décisions, même s’ils les reconnaissaient rarement : le développement de la bureaucratie, et un changement dans la conception du statut de personne, qui est passé de collectif à individuel.

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Être un homme ou une femme avait toujours eu une définition légale, puisque les gouvernements avaient toujours traité les hommes et les femmes différemment, et pas seulement sur la question du mariage, mais sur le droit de vote, par exemple, ou la propriété de la terre et de l’héritage, ainsi que les lois statuant lequel des époux pouvait battre l’autre et le chasser de la maison, ou qui contrôlait l’argent. Mais ces lois, presque invariablement défavorables aux femmes, ne définissaient pas vraiment les sexes. Cela ne semblait pas nécessaire. On pouvait toujours distinguer visuellement les hommes et les femmes. Les quelques personnes qui parvenaient à se travestir et à « passer pour » quelqu’un de l’autre sexe couraient le risque permanent d’être découvertes. Dénué de vêtements, le corps ne pouvait mentir.

Ce qui changea de façon évidente avec Lili Elbe fut que, après ses opérations, elle n’était plus un simple travesti dont les artifices seraient révélés par la nudité. De façon moins évidente, la relation entre les individus et les gouvernements devenait moins formelle. Dès le dix-neuvième siècle, les gouvernements avaient commencé à enregistrer et à consigner de plus en plus d’aspects de la vie des gens, avec des certificats de naissance, des permis de conduire, des certificats de pensions, des numéros d’imposition fiscale et ainsi de suite. Ces documents spécifiaient presque toujours le sexe de la personne. Être un homme ou une femme signifiait maintenant, plus ou moins, posséder des documents à cet effet. Pour quelqu’un qui avait modifié son corps, cela offrait une occasion de renforcer sa prétention à un nouveau sexe : il suffisait de persuader un bureaucrate de modifier ces documents.

Aux États-Unis, la décentralisation des actes de naissance et de mariage suscitait des décisions incohérentes. En 1955, Tamara Reeves, un transsexuel qui avait été opéré aux Pays-Bas un an après la chirurgie de Jorgensen, épousa un homme à Reno. Le greffier du comté se déclara peu enclin à regarder au-delà de sa première impression, disant « si quelqu’un arrive ici en robe, c’est une femme ». Mais quatre ans plus tard, quand Jorgensen et son fiancé demandèrent une licence de mariage à New York, sa notoriété incita le fonctionnaire à y regarder de plus près. Son avocat montra son passeport, qui lui donnait le sexe féminin, et une lettre de Harry Benjamin selon laquelle « elle devait être considérée comme une femme ». Néanmoins, le greffier municipal décida que son acte de naissance, qu’elle n’avait pas réussi à faire modifier, lui interdisait le mariage avec un homme.

Globalement, la tendance était aux accommodements. Vers 1965, dix États américains autorisaient déjà les transsexuels post-opération à modifier leur sexe sur leur acte de naissance. Même si cela n’était pas possible au Royaume Uni, Morris témoigne, dans Conundrum, qu’une foule de bureaucrates, de son Conseil de comté local, au bureau des passeports et à la Sécurité Sociale, adaptèrent sans heurts et efficacement ses documents de « M » à « F » quand elle rentra de Casablanca.

Au même moment, les façons dont les gens considéraient les rôles sociaux des hommes et des femmes et des institutions comme le mariage devenaient plus individualistes et plus atomisées. Dans son ouvrage fascinant et détaillé, How Sex Changed : A History of Transsexuality in the United States (Comment le sexe a changé : une histoire de la transsexualité aux États-Unis), publié en 2002, Joanne Meyerowitz, de l’Université de Yale, fait valoir que depuis le changement de sexe de Jorgensen en 1952 et sa mort d’un cancer de la vessie en 1989, la condition sine qua non de la féminité dans la loi et la pratique américaine avait changé. En parlant de Jorgensen et d’autres transsexuels, les médecins, les journalistes et les juristes avaient créé une nouvelle manière de penser ce qu’était une femme. Ce n’était plus posséder un corps qui peut enfanter ; c’était maintenant posséder une aptitude à une sexualité réceptive hétérosexuelle, doublée du sentiment profond d’être une femme, quelque chose comme une version subjective des rôles de genre de John Money.

Une définition du sexe biologique comme étant la capacité de se reproduire possède en soi un caractère collectif. Cela renvoie au rôle que l’individu joue à l’intérieur de son espèce, que ce rôle soit conçu comme façonné par l’évolution, ordonné par Dieu ou autre chose. Les rôles de genre de John Money décrivaient aussi la manière dont les individus s’intégraient à la société – les stéréotypes auxquels leur éducation les avait amenés à adhérer. Maintenant ce point de vue s’était précisé. Ce qui comptait désormais était de savoir si la personne était capable de fournir les services sexuels, plutôt que reproductifs, qu’un homme attendait de sa femme – un contrat individuel plutôt que social – et comment elle se sentait à propos d’elle-même. Même si cette entité n’était pas encore clairement désignée, « l’identité sexuelle » était née.

(Traduction : Annick Boisset et Martin Dufresne, pour TRADFEM)