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France : Conseil national des imams : « une alliance contre nature avec l’ex-UOIF » divise les musulmans

mercredi 24 novembre 2021, par siawi3

Source : https://www.marianne.net/societe/laicite-et-religions/conseil-national-des-imams-une-alliance-contre-nature-qui-divise-le-culte-musulman?utm_source=nl_quotidienne&utm_medium=email&utm_campaign=20211123&xtor=EPR-1&_ope=eyJndWlkIjoiZWU1YTU1MWQyNmQzMmYxMmE0MzMyZDY4NmJjYmFiMmUifQ%3D%3D

Conseil national des imams : « une alliance contre nature avec l’ex-UOIF » divise les musulmans

Scissions

Par Jean-Loup Adenor

Publié le 23/11/2021 à 14:38

La Mosquée de Paris et trois fédérations musulmanes ont installé dimanche à Paris un Conseil national des imams (CNI), destiné à donner un agrément aux prédicateurs musulmans. Un moment « historique » selon ses instigateurs ; une « alliance contre nature » avec la frange rigoriste de l’islam, selon ses détracteurs. Aux premiers rangs de ceux-là : Mohammed Moussaoui, président du Conseil Français du culte musulman, qui n’a pas renoncé à la création de son propre CNI.

Un jour historique et la promesse de querelles à venir. Dimanche 21 novembre, la Mosquée de Paris et trois autres fédérations musulmanes ont entériné la création d’un « Conseil national des imams » (CNI), un projet appelé de ses vœux par le gouvernement qui veut structurer la formation des imams en France. Au lendemain de l’assassinat de Samuel Paty, il s’agissait de mettre fin aux ingérences étrangères dans la formation des responsables du culte musulman et de prévenir la propagation d’une vision fondamentaliste de l’islam. « Aujourd’hui est un jour historique », s’est réjoui le recteur de la Mosquée de Paris (GMP) Chems-Eddine Hafiz* devant 200 cadres religieux et gestionnaires de lieux de culte, venus de Paris et d’autres régions, réunis dans un hôtel porte de Bagnolet. « Ce moment scelle notre responsabilité devant les musulmans de France et devant tous nos concitoyens », a-t-il ajouté. Passé l’effet d’annonce, les critiques n’ont pas tardé à fuser, notamment de la part du Conseil français du culte musulman (CFCM). En effet, la création de ce CNI devait se faire sous l’égide du CFCM, qui travaille sur le sujet depuis novembre 2020.

Le CFCM a produit une charte des valeurs de la République, première pierre à l’édification de son Conseil national des imams, qui devait être officialisé le 12 décembre prochain. Mohammed Moussaoui, président du CFCM, regrette auprès de Marianne ce « court circuitage » : « [Le conseil des imams créé dimanche] est une initiative unilatérale qui n’engage que ceux qui la portent, explique-t-il. Le travail que nous avons mené dans le cadre du CFCM a été récupéré et utilisé de façon indue par ces fédérations. » Une récupération à laquelle le CFCM assure qu’il donnera toutes les suites légales possibles. Dans son viseur, les quatre fédérations qui ont claqué la porte du Conseil français du culte musulman en mars dernier pour créer leur propre conseil dimanche – la Grande Mosquée de Paris (GMF), l’Union des organisations islamiques de France, rebaptisée Musulmans de France (MdF, ex-UOIF), la Fédération Française des Associations islamiques d’Afrique, des Comores et des Antilles (FFAIACA) et le Rassemblement des musulmans de France (RMF) – en affaiblissant par là même la représentativité du CFCM.

Les contradictions du recteur

Et c’est là que le bât blesse. Pour Amar Dib, ex-conseiller spécial de Dalil Boubakeur (ancien recteur de la Grande mosquée de Paris) et promoteur d’une vision éclairée de l’islam de France, la création express de ce CNI tient plutôt de la querelle d’ego que de la volonté de fédérer la formation des imams. « Chems-Eddine Hafiz n’a pas été désigné nouveau président du CFCM lors des dernières élections et, depuis, on assiste à une guerre ouverte entre Moussaoui et Hafiz, qui n’ont de cesse de vouloir exister l’un contre l’autre. » Point culminant du conflit : le recteur de la Grande Mosquée de Paris a démissionné du CFCM en estimant que l’institution était phagocytée par les « islamistes ». Chems-Eddine Hafiz expliquait en effet, fin 2020 dans un communiqué à l’AFP, avoir « décidé (…) de ne plus participer aux réunions qui visent à mettre en œuvre le projet du Conseil national des imams et de geler tous les contacts avec l’ensemble de la composante islamiste du CFCM ».

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Un communiqué qui peut surprendre aujourd’hui, à la lumière des partenaires choisis par la Grande Mosquée pour constituer ce nouveau Conseil des imams. Car parmi les trois autres fédérations, l’une interpelle particulièrement : les Musulmans de France, nouveau nom choisi par l’Union des organisations islamiques de France (UOIF). Une organisation connue pour sa proximité idéologique avec la galaxie des Frères musulmans. « « Musulmans de France » (MdF ex-UOIF) a eu besoin de se départir de l’image complètement carbonisée dans les milieux politiques et médiatiques du label « UOIF ». Ils ont décidé de changer de nom, mais les fondateurs et l’idéologie restent les mêmes. C’est tout le paradoxe de ces déclarations de posture : estimer que le CFCM est infesté d’islamistes pour ensuite se rapprocher des promoteurs de l’islam le plus rigoriste, le plus conservateur, c’est assez contradictoire », décrypte Amar Dib.

La « fabrique des imams rigoristes »

Symbole de ce rapprochement : la visite du grand recteur au centre de formation des imams de Château-Chinon, tenu par l’Institut européen des sciences humaines (IESH), le 19 novembre dernier. Une organisation créée par l’UOIF il y a près de 25 ans. « C’est la fabrique des imams rigoristes !, fustige Amar Dib. S’il est vraiment question de créer un islam des Lumières, pourquoi aller faire la promotion de ce centre de formation ? C’est à cette vision de l’islam que vont être formés les imams accrédités par leur CNI ? » Car l’organisation rebelle ambitionne de décerner trois niveaux d’agréments aux imams qui s’inscriront sous sa houlette : celui d’« imam », qui « assure les cinq prières quotidiennes », d’« imam prédicateur », qui peut faire le prêche du vendredi, et d’« imam conférencier », pouvant « porter assistance aux imams moins expérimentés » et, sur une question particulière, « donner véritablement la position de l’islam », a expliqué Chems-Eddine Hafiz dimanche.

Officiellement, ce nouveau CNI s’est engagé à s’inscrire dans un cadre républicain. Dans l’après-midi suivant la création de ce CNI, de premières « assises des imams » ont également été tenues par les quatre fédérations dissidentes. Aux imams présents dans la salle, neuf résolutions ont été lues. Parmi celles-ci : l’idée selon laquelle « l’islam est totalement compatible avec les valeurs de la République », et l’engagement de « redoubler d’efforts en faveur de la prévention de la radicalisation ». À terme, les instigateurs de ce projet entendent mettre en place un statut de l’imam, avec un salaire et une protection sociale.

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« On est dans des alliances de circonstance, qui ne visent qu’à affaiblir le CFCM. Ce sont des alliances contre nature », juge l’actuel président du CFCM, Mohammed Moussaoui. D’autant que selon lui, ces fédérations ne représentent qu’une minorité des croyants et d’imams. « Sur les 3 000 mosquées qui ont participé au scrutin, toutes ensemble, ces quatre fédérations ont obtenu un total de 27 % des voix aux dernières élections du CFCM, ils n’ont eu que 12 élus sur 44. Comment peuvent-ils parler aujourd’hui d’unité, de rassemblement, alors qu’ils ont quitté le CFCM unilatéralement et tentent de court-circuiter la création du Conseil national des imams ? », interroge-t-il.


Deux conseils nationaux des imams ?

Au milieu de ces querelles de chapelle, le ministère de l’Intérieur s’est fait discret. Invité à participer à la conférence de création de ce CNI, Gérald Darmanin, ministre des Cultes, a brillé par son absence. Il a, en revanche, félicité le président de ce nouveau Conseil, Amadou Bah, Franco-mauritanien de 37 ans venu de la FFAIACA et ancien imam de la grande mosquée de Cergy-Pontoise. « Les pouvoirs publics auraient pu exiger des interlocuteurs sérieux et crédibles mais non, ils ont préféré s’en tenir éloignés », regrette Amar Dib. Des félicitations qui ne valent pas reconnaissance, se rassure le président du CFCM : « Que le ministère de l’Intérieur félicite le président d’une nouvelle instance visant à réguler les imams ne veut pas dire que c’est opposable à l’ensemble des imams. Les pouvoirs publics ont l’habitude de faire ça. » Selon lui, « la contestation aujourd’hui est très forte chez les imams de France, ils ont été déconsidérés par la création de ce CNI. C’est un manque de respect. »

Des imams qui n’ont donc pas encore trouvé leur référent unique et légitime. Le CFCM n’a pas l’intention de mettre de côté la création de son propre Conseil national des imams : « Nous annoncerons la création du Conseil national des imams le 12 décembre prochain, comme prévu, au nom des imams de France, avec tous les imams de France et tous les responsables des musulmans de France. Nos coreligionnaires ne peuvent que déplorer ces divisions internes et attendent plus de responsabilité de la part de leurs représentants », assène Mohammed Moussaoui. Pour l’instant, « on est loin de l’esprit d’un islam de France », regrette Amar Dib.

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* M. Hafiz n’a pas répondu aux sollicitations de Marianne