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« Black Friday GPA » : « Désormais, la grossesse pour autrui est soldée »

jeudi 25 novembre 2021, par siawi3

Source :https://www.marianne.net/agora/tribunes-libres/black-friday-gpa-desormais-la-grossesse-pour-autrui-est-soldee?utm_source=nl_quotidienne&utm_medium=email&utm_campaign=20211123&xtor=EPR-1&_ope=eyJndWlkIjoiZWU1YTU1MWQyNmQzMmYxMmE0MzMyZDY4NmJjYmFiMmUifQ%3D%3D

« Black Friday GPA » : « Désormais, la grossesse pour autrui est soldée »

Tribune

Par Céline Revel-Dumas

Publié le 23/11/2021 à 16:55

La clinique BioTexCom, en Ukraine, propose une promotion pour le recours à des mères porteuses, dans le cadre du Black Friday. Céline Revel-Dumas, journaliste et auteure de « GPA, le grand bluff » (Cerf), analyse ce pas supplémentaire vers la marchandisation de l’être humain.

Voici l’éclatante démonstration de ce qu’implique la mise sur le marché de l’Humain. Est apparue la semaine dernière sur le site Internet d’une clinique ukrainienne une promotion en or : celle d’un « Black Friday GPA ». Pour inciter les couples infertiles à concrétiser leur désir d’enfant, la clinique BioTexCom a lancé rien de moins qu’une offre promotionnelle sur les « packages » – comprenez « formules » de « gestation pour autrui ». L’offre ? Précisément ? Entre 1 200 et 1 500 euros de réduction pour un enfant né d’une « mère porteuse » ukrainienne. Qui assume cette réduction ? La clinique, la mère porteuse, la donneuse d’ovocyte ? Silence. Désormais, la grossesse par autrui est soldée. Que lire, que comprendre ? Si ce n’est le déplacement odieux et choquant d’une logique mercantile et cupide aux domaines de la procréation, du corps et de l’enfant lui-même.

L’individu devenu marchandise

Recourir au Black Friday n’a rien d’anodin. C’est même particulièrement révélateur. Il porte l’empreinte des stratégies commerciales directement issues de la tradition capitaliste américaine. Sous nos yeux, s’appliquent à l’être humain des techniques astucieuses qui incitent les individus à consommer toujours plus biens et services. En ressort un individu lui-même réifié. On pourrait être porté à croire que ces dérives sont nouvelles. Et pourtant, les habitudes acquises outre-Atlantique ont aboli de longue date la frontière qui sépare production et reproduction. Dès la fin des années soixante, la logique capitaliste investit la sphère domestique et applique les règles du marché du travail à la reproduction. Les éléments du corps deviennent des ressources potentielles, échangeables et commercialisables. Le tout porté par une responsabilité individuelle portée aux nues par une tradition calviniste des pères fondateurs faisant de la réussite le signe d’une élection divine.

En ressort une mentalité typiquement anglo-saxonne faisant de la réussite ou de l’échec le signe de sa propre valeur et laissant de côté la protection sociale. Pas de chance pour les plus précaires. Aux États-Unis par exemple, le sang est une ressource comme une autre. À tel point que les plus pauvres le vendent plusieurs fois par semaine au mépris de leur santé pour survivre. Le corps de la femme paie lui aussi le prix fort. Un marché des ovules se développe dès les années quatre-vingt-dix. Les femmes, pour la plupart des étudiantes et des chômeuses, sont payées 2 500 dollars pour vendre leurs ovules, quitte à subir les désagréments parfois lourds qui accompagnent le prélèvement d’ovocytes. Nous n’en sommes plus là. L’industrie – ingénieuse – de la procréation a depuis appliqué à la lettre les règles de l’économie de marché : liberté et concurrence permettant de satisfaire un équilibre de l’offre et la demande en vue d’une croissance exponentielle.

« La liste des scandales éthiques est longue »

Comment s’étonner de voir s’installer de graves dérives, dès lors que le marché a pénétré le domaine de la procréation ? Le Black Friday-GPA n’est qu’une nouvelle invention de professionnels du marketing de la procréation. On pourrait en citer d’autres. La semaine dernière, la présidente du CoRP, Ana Luana Stoicea-Deram médiatisait une offre proposée lors du salon « Men Having Babies » qui se tenait à Bruxelles les 6 et 7 novembre derniers : « Sibling Discount » ou « Réduction fratrie ». L’offre ? Si un couple décidait de recourir à deux « mères porteuses » en même temps, une réduction était proposée par l’agence intermédiaire. Un exemple parmi tant d’autres. Une étude de 2016 (A.WHITTAKER, International Surrogacy as Disruptive Industry in Southeast Asia ; New Jersey, Rutgers University Press, 2019) révélait que 80 % des inséminations réalisées aux États-Unis dans le cadre de gestation pour autrui comprenaient le transfert de deux embryons ou plus et que moins de 20 % des parents dits d’« intention » – les commanditaires – optaient pour une grossesse unique. Peu importe qu’une femme doive supporter les risques d’une grossesse gémellaire – toujours considérée à risque, si le couple peut faire deux GPA en une. C’est la logique du deux pour le prix d’un qui l’emporte.

La liste des scandales éthiques que j’ai énumérés dans GPA, le grand bluff est longue : rémunération des donneuses selon leur ethnie, leurs diplômes, leurs caractéristiques physiques (p. 119-120) ; choix de la donneuse sur catalogue (p. 121) ; prélèvements d’un trop grand nombre d’ovules sur les « donneuses » quitte à ce qu’elles subissent les conséquences parfois dramatiques sur leur santé (p. 310) ; « packages » proposant des bébés « 100 % garantis » (p. 171) ; choix du sexe de l’enfant à naître (p. 123 et p. 171) ; « offre low cost » d’insémination chez une « mère porteuse » d’embryons dont l’origine est inconnue pour trouver une solution aux futurs parents disposant de peu de liquidités (p. 195)… Le marketing a trouvé des trésors d’inventivité pour se rendre visible, et rentable.

« C’est pourtant à l’Humain de rester maître et du Marché et de la Science, sans quoi il est esclave »

Face à un tel cynisme, il nous faut parler haut et clair. Les intérêts d’un capitalisme dévoyé, qui se saisit du processus procréatif et entreprend de marchandiser l’Humain. Et dès lors qu’il s’agit d’attribuer un prix à l’Être, il perd dans le même temps toute valeur. Un ovule acheté devient un matériau, le corps d’une femme, un instrument, et l’enfant, une chose. Au nom d’une demande sociale – celle de couples infertiles dont on doit reconnaître la détresse devant le manque d’enfant – on abandonne la protection sociale. Au nom de l’Humain, on déshumanise. C’est pourtant à l’Humain de rester maître et du Marché et de la Science, sans quoi il est esclave… et remisé lors d’un Black Friday.

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Par Céline Revel-Dumas