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France : Procès du 13-Novembre : « Vous m’entendez à Bruxelles ? »

dimanche 5 décembre 2021, par siawi3

Source : https://www.mediapart.fr/journal/international/261121/studio-ven-26-nov-deux-pionnieres-du-feminisme-croisent-leurs-regards-etre-intersectionnelle-c-est

Le procès des attentats du 13-Novembre Chronique
Procès du 13-Novembre : « Vous m’entendez à Bruxelles ? »

Depuis quatre jours, les dépositions par visioconférence des enquêteurs belges révèlent les multiples défaillances des services de police face aux préparatifs des djihadistes qui s’apprêtaient à frapper Paris.

Karl Laske

2 décembre 2021 à 09h11

« Vous m’entendez à Bruxelles ? Est-ce que vous m’entendez à Bruxelles ? Allo, allo ? », s’époumone le président Jean-Louis Périès. « Oui, oui », répond une voix lointaine, avant que n’apparaisse sur l’écran de la cour une salle de réunion du parquet fédéral.

Le policier belge, en costume cravate, anonymisé pour son témoignage, s’est installé au bout d’une table. Trois personnes sont assises non loin de lui. Une magistrate, une greffière, et un agent chargé de la visioconférence.

« J’imagine que vous avez vérifié l’identité du témoin 447761902 ? », questionne le président. Oui, c’est fait. Pour le quatrième jour consécutif, des enquêteurs belges sont entendus à distance par la cour, sous couvert d’un alias long comme un numéro de Sécurité sociale. Et pour la quatrième fois, quatre accusés – Salah Abdeslam, Mohamed Abrini, Mohamed Bakkali et Osama Krayem – refusent de comparaître en raison de cette audition à distance des policiers belges.

Deux accusés sont restés au dépôt, dans les sous-sols du palais de justice, et deux autres se maintiennent en salle d’attente. C’est donc devenu une habitude : le président doit suspendre l’audience à peine ouverte, mandater un huissier pour constater leur refus. Impossible de savoir jusqu’à quand durera cette grève, peut-être une semaine encore – à partir du 9 décembre, le volet policier belge sera provisoirement clos. Dans la salle d’audience du palais de justice de Paris, on entend périodiquement résonner des sirènes de véhicules d’urgence bruxellois.

Image : La salle d’audience du procès des attentats du 13-Novembre. © Photomontage Sébastien Calvet / Mediapart

Si le parquet fédéral a demandé et obtenu l’audition à distance pour ses policiers, c’est que leur récit s’avère sensible. « Les enquêteurs marchent sur des œufs par rapport au procès des attentats de Bruxelles [prévu la septembre prochain – ndlr], relève un avocat. Il y a des cadavres dans les placards. » Les commandos de Paris étaient intégrés à l’organisation belge. Le dossier est « scindé artificiellement », estime un autre juriste. Tout est lié. Et les policiers belges peinent à dissimuler leurs défaillances devant l’émergence en 2014 et 2015 du réseau qui s’apprête à frapper Paris.

Pressentant la difficulté, la juge d’instruction belge Sophie Grégoire a refusé – contrairement à sa collègue Isabelle Panou – de venir témoigner devant la cour d’assises, au motif qu’elle réserve la primeur de son témoignage au tribunal de Bruxelles. « On lui reproche d’avoir libéré Khalid el-Bakraoui [un homme clé du 13-Novembre, et l’un des kamikazes de Bruxelles – ndlr] trois semaines avant les attentats de Paris. Elle le sait, c’est pour ça qu’elle ne va pas venir, commente un avocat. Elle a peur de se faire scuder. »

Vendredi, perché sur son écran géant, l’enquêteur 440610473 a justement retracé le parcours d’el-Bakraoui, un braqueur, cousin germain du coordinateur des attentats, Oussama Atar. Il a rappelé les nombreuses visites en prison d’Atar à el-Bakraoui, incarcéré pour attaque à main armée de novembre 2009 à mai 2013. Puis un voyage en Syrie, à une date non précisée, où il aurait rencontré Abou Mohammed al-Adnani, le porte-parole de l’État islamique, avec son cousin.

C’est par ce voyage « qu’a commencé l’organisation des attaques en Europe », a soutenu l’un des accusés, le Suédois Osama Krayem lors d’un de ses interrogatoires. Alors qu’il est mis en cause pour des achats d’armes et de munitions, et qu’il est perquisitionné le 21 octobre 2015, Khalid el-Bakraoui, personnage central des attentats de Paris et de Bruxelles, est remis en liberté.

« Avant décembre 2015, Khalid el-Bakraoui était inconnu du contre-terrorisme belge », tente d’expliquer 440610473 aux avocats.

La veille, les questions au sujet de l’échec des services belges à neutraliser Abdelhamid Abaaoud, le coordinateur des commandos de Paris, a déjà mis à mal un premier fonctionnaire.

Un autre policier, 440232779, se débat de son côté avec le dossier de Brahim Abdeslam, membre du commando des terrasses, kamikaze au Comptoir Voltaire. Le frère de Salah. Il a brouillé les pistes et déjoué la surveillance des policiers. Gérant du café des Béguines, situé dans la rue éponyme à Molenbeek, et considéré comme un petit délinquant, Brahim s’est radicalisé sous l’influence d’Abdelhamid Abaaoud. La vidéo de ce dernier tractant des cadavres au volant d’un pick-up a, semble-t-il, été un tournant pour lui. « Une fois que la vidéo d’Abaaoud est apparue, Brahim Abdeslam a commencé à tenir des propos radicaux », résume l’enquêteur belge.

Dans le sous-sol de son café, Brahim visionne des vidéos de l’État islamique avec ses amis, et contacte régulièrement Abaaoud en Syrie, via Skype. Ce dernier l’appelle à le rejoindre, « dans l’armée d’Allah », et Brahim promet en retour de « bientôt arriver ». Enfin il se rend à Istanbul, puis en Syrie, le 27 janvier 2015 pour une semaine. Le lendemain de son arrivée, « il aurait contacté son frère Salah depuis la frontière turco-syrienne en lui disant qu’il allait franchir cette frontière », expose l’enquêteur. Sur place, il reçoit un court entraînement militaire. Des images en seront diffusées par Daech après sa mort.

À son retour en Belgique, Brahim Abdeslam est arrêté, par hasard, le 16 février, pour une infraction de roulage. Son voyage en Syrie est découvert. Il est donc questionné, mais il va nier « toute implication dans le djihad et l’État islamique ». Et son dossier semble en rester là, si l’on en croit l’enquêteur. Me Chemla, avocat des parties civiles, ne comprend pas.

L’avocat. « On sait que le 30 janvier, Brahim Abdeslam a été signalé comme ayant fait un départ vers la Syrie. Quand il est contrôlé pour roulage, il y a donc déjà des informations sur le fait qu’il participe à une activité terroriste ?

Le policier. — Il y avait un dossier ouvert à Bruxelles. Une audition a été faite. Mais cette audition, j’en ai eu connaissance après le 14 novembre.

L’avocat. — Cela reste dans la police locale, sans entrer dans votre documentation spécialisée ?

Le policier.— Ce n’est pris en compte que le 14 novembre. »

Pourtant l’enquête pourrait démarrer, d’autant qu’un téléphone d’Abdeslam a été saisi le 16 février. Mais la police locale l’exploite a minima.

« J’ai reçu ce téléphone en novembre 2016, poursuit le policier antiterroriste. Nous avons pris l’initiative d’en faire une analyse complète avec de nouveaux instruments. C’est à ce moment-là que les échanges Facebook sont apparus. »

Avant cela, un début de procédure a pourtant laissé quelques traces. Ainsi, en mars 2015, le parquet a mis fin à une mesure de « contrôle discret » de Brahim Abdeslam, relève l’avocat. Pour quelle raison ? Le policier dit qu’il n’était hélas « pas présent lors de cette décision, prise par un magistrat ».

« Je défends deux personnes qui étaient à deux mètres de Brahim Abdeslam quand il a déclenché sa ceinture explosive, ils ont besoin de comprendre », tacle Me Chemla.

Une avocate de la défense, Me Negar Haeri, signale que la direction de la recherche (DR3) à laquelle appartient l’enquêteur a bel et bien été informée des soupçons d’un engagement djihadiste d’Abdeslam.

L’avocate. « Nous avons un document signé par un magistrat qui s’adresse à la DR3 au lendemain de l’audition de Brahim Abdeslam [en février – ndlr] pour lui demander l’exploitation de ce document. L’audition va donc être exploitée par la DR3, c’est-à-dire par votre service...

Le policier. — Moi, j’ai dit que j’avais été informé du dossier le 14 novembre. Je l’ai dit pour ce qui me concerne. Je ne représente pas la DR3. »

Le 4 août, on sait que [Mohamed Abrini] s’est moqué des services d’enquête qui l’ont interrogé la semaine précédente.

Me Gérard Chemla

Mardi, c’est un nouvel échec policier qui émerge de la déposition de l’agent 441157616. Le témoin vient résumer l’enquête sur Mohamed Abrini. Cet accusé, proche de Salah Abdeslam, impliqué dans les préparatifs des attentats de Paris, est aussi l’homme au chapeau apparu aux côtés des deux kamikazes de l’aéroport de Bruxelles-Zaventem, le 22 mars 2016. En juillet 2015, il a dupé les policiers belges, comme Brahim Abdeslam.

Pour Abrini, tout a commencé par la mort de son frère Soulaimane en Syrie, en août 2014. Parti rejoindre Abdelhamid Abaaoud en Syrie en janvier, Soulaimane était apparu sur la vidéo macabre d’Abbaoud au volant de son pick-up, puis sur diverses photos, portant un fusil d’assaut, avant d’être tué au combat.

En novembre 2014, toujours détenu, Mohamed Abrini se dit prêt à « défendre la cause du Tout-Puissant ». « Le prix à payer, c’est d’y laisser sa vie », écrit-il. Dès sa sortie de prison, le 2 avril 2015, il prend donc des contacts en Syrie, tout en fréquentant assidument le café des Béguines. Trois mois plus tard, il prend un billet d’avion pour la Turquie, et rejoint le territoire de l’État islamique le 29 juin. Là-bas, il rencontre Abaaoud, se rend sur la tombe de son frère. Il rentre à Bruxelles le 27 juillet, après un mystérieux voyage à Londres, au cours duquel une somme relativement modeste (3 500 livres) lui est remise par deux émissaires méfiants, et un passage éclair et inexpliqué à Paris.

Mais son voyage en Syrie s’est éventé. Le 13 juillet, des policiers se sont présentés au domicile familial. Dès son retour, Mohamed Abrini prend les devants, et se présente au commissariat pour expliquer à la police qu’il n’a fait qu’un voyage touristique en Turquie « sur un coup de tête ». Il prétend qu’il n’a rien à voir avec Daech et même qu’il est à « 100% contre les personnes en Syrie ».

Me Gérard Chemla demande à 441157616 d’expliquer l’enquête belge sur le cas Abrini.

441157616. « Un dossier est ouvert le 13 juillet 2015 à l’initiative de la police de Molenbeek. Puis il y a la découverte d’éléments supprimés dans son téléphone, et l’enquête est fédéralisée en septembre.

L’avocat. — Le 27 juillet, il se présente et vous l’interrogez ?

441157616. — Non, ce n’est pas moi qui l’ai fait.

L’avocat. — Vous témoignez pour la police…

441157616. — Vous me posez des questions sur des actes que je n’ai pas faits…

L’avocat. — Dans le téléphone, il a été découvert des choses gardées et d’autres effacées, le ménage a été fait de manière adroite.

441157616. — Oui.

L’avocat. — Le 4 août, on sait qu’il s’est moqué des services d’enquête qui l’ont interrogé la semaine précédente.

441157616. — Tout à fait.

L’avocat. — Pourquoi ne pas le réinterroger ?

441157616. — Monsieur, je ne suis pas à la place du magistrat. Il est soupçonné d’être allé en Syrie. On a des éléments qui prouvent un radicalisme, mais pour le mettre en garde à vue, il faut un minimum d’éléments. »

En réalité, l’enquête est « fédéralisée » le 1er octobre. Mohamed Abrini est « signalé ». Dans les semaines qui suivent, une première exploitation de son téléphone montre ses contacts avec un numéro syrien. Il s’agit d’Adbelhamid Abaaoud. À quelques semaines du 13-Novembre, la « notion de préparation des attentats » est évoquée par les services enquêteurs.

« Donc on surveille Abrini pour voir ce qu’il va faire, il y a une instruction mais le niveau de contrôle n’est pas relevé. C’était possible ou pas ? », questionne Me Constance Dewavrin, avocate des parties civiles.

« Avant de mettre quelqu’un sur écoute, il faut connaître son numéro d’appel. Je crois que l’écoute débute début novembre pour Abrini », répond 441157616.

Mercredi, l’agent 447761902 a relaté le voyage jusqu’en Belgique du Suédois Osama Krayem et du Tunisien Sofien Ayari, accompagnés du syrien Omar Darif, l’artificier du groupe. Ce dernier regagnera la Syrie la veille des attentats. Mais ces trois hommes n’étaient jamais entrés dans les radars de la police belge.

Karl Laske