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Inde : Comment le mouvement des agriculteurs a mis le gouvernement Modi à genoux

Abrogation des lois agricoles - La bataille a été gagnée, mais la guerre est toujours en cours

mercredi 8 décembre 2021, par siawi3

Source : https://alencontre.org/asie/inde/inde-comment-le-mouvement-des-agriculteurs-a-mis-le-gouvernement-modi-a-genoux.html

Inde. Comment le mouvement des agriculteurs a mis le gouvernement Modi à genoux

mercredi 24 novembre 2021,

par Ajoy Ashirwad MAHAPRASHASTA

New Delhi : Dans ce qui sera salué comme une grande victoire pour le mouvement des agriculteurs qui dure depuis un an, le Premier ministre Narendra Modi a annoncé vendredi matin 19 novembre la décision de son gouvernement d’abroger les trois lois agricoles controversées. Jusqu’à présent, le gouvernement de l’Union s’était montré implacable, et nul autre que Modi lui-même avait qualifié avec mépris les agriculteurs protestataires d’« andolan jeevi » (ceux qui vivent des agitations) devant le Parlement. L’appareil du BJP (Bharatiya Janata Party, Parti indien du peuple) a tenté de faire passer l’agitation des agriculteurs pour une action menée par des séparatistes khalistanais [indépendantistes sikhs de l’Etat du Pendjab] et financée par des groupes terroristes.

Cependant, les agriculteurs sont restés inébranlables dans leur engagement visant à l’abrogation complète des lois agricoles, qu’ils considèrent comme « pro-business » [aussi bien les grands distributeurs que ceux qui contrôlent l’agroalimentation] et « anti-agriculteurs ». Contrairement aux affirmations du gouvernement de l’Union selon lesquelles les agriculteurs ont été consultés avant l’adoption des lois, les groupes d’agriculteurs mobilisés ont rappelé que les lois ont d’abord été introduites par voie d’ordonnances en juin 2020, ce qui s’apparente à ce qu’ils considèrent comme une imposition déguisée des nouvelles lois.

A chaque étape de la mobilisation, le gouvernement dirigé par le BJP a tenté d’écraser le mouvement des agriculteurs, l’épisode le plus effroyable étant la façon dont les agriculteurs ont été fauchés [le 3 octobre dans la ville de Tikunai] dans le district du Lakhimpur Kheri, dans l’Etat Uttar Pradesh, par un convoi de voitures auquel aurait participé le fils du ministre de l’Intérieur Ajay Mishra.

Plus de 600 agriculteurs protestataires sont morts pendant les mobilisations. Plusieurs d’entre eux ont été arrêtés en vertu de lois d’une grande dureté. Le gouvernement a utilisé sa machine policière pour tenter d’interrompre le mouvement. Les « postes frontières » de Singhu et Tikri de la capitale Delhi, où les agriculteurs avaient organisé des manifestations, ont été pratiquement transformées en prisons ouvertes. Après la marche des agriculteurs le Jour de la République, au début de l’année [26 janvier], la police s’est attaquée à certains des dirigeants des agriculteurs. Pourtant, ces derniers ont maintenu leur résolution de poursuivre leurs protestations. Leur détermination était telle que la répression contre le leader de la Bharatiya Kisan Union, Rakesh Tikait, après la marche du Jour de la République au « poste frontière » de Ghazipur, à Delhi, a donné un nouveau souffle aux manifestations, qui se sont étendues à l’Uttar Pradesh, une région importante où des élections se dérouleront [en février-mars 2022].

La décision du Premier ministre d’abroger les lois indique que les mobilisations des agriculteurs ont mis le gouvernement de l’Union à genoux. Au cours des sept dernières années, le gouvernement Modi a acquis la réputation d’être insensible face aux agitations populaires. Même la prise en compte des revendications des groupes mobilisés était considérée avec mépris, ou comme un signe de faiblesse pour un gouvernement obsédé par l’idée de se montrer fort et ferme. Une telle approche a souvent conduit le gouvernement Modi à adopter des positions très autoritaires.

En outre, le mouvement des agriculteurs a évolué de manière dynamique depuis ses débuts. D’une protestation qui avait pris naissance initialement au Pendjab, le mouvement a acquis une dimension nationale, ce qui impliquait que les organisations d’agriculteurs mettent de côté leurs différences et collaborent pour s’attaquer à ce puissant gouvernement. Lentement et progressivement, différents dirigeants paysans de divers Etats se sont réunis et ont monté un front uni, estompant au passage les multiples contradictions entre castes et communautés. Chaque fois que le mouvement a dû subir un revers, il en est ressorti plus fort. Le slogan « Kisan Mazdoor Ekta, Zindabaad » [Longue vie à l’unité entre les fermiers et les journaliers agricoles] qui flottait dans l’air sur tous les sites de mobilisation a également été adopté par de nombreux agriculteurs qui n’ont pas eu la chance de participer activement aux protestations.

Au cours des derniers mois, l’agitation des agriculteurs s’est transformée en un mouvement politique contre les tentatives de polarisation [nationaliste et régionaliste] du BJP. Elle a contribué à apaiser les tensions entre Jats [ici il s’agit de populations d’agriculteurs résidant en particulier dans le Pendjab et le Rajasthan] et musulmans – les deux communautés déchirées à la suite des émeutes de 2013 [août-septembre] à Muzaffarnagar – dans l’ouest de l’Uttar Pradesh. Le mouvement est devenu une instance permettant de rassembler de nombreuses communautés. Dans une étape antérieure, les leaders paysans ont mené une vaste campagne au Bengale occidental en tant que force anti-BJP, et ont contribué de manière cruciale à la défaite humiliante du tout jeune parti safran [hindouiste] dans cet Etat. Dans plusieurs lieux, les gens n’ont même pas laissé les dirigeants du BJP faire campagne dans leurs villages. Le mouvement a également provoqué l’exode de dirigeants du BJP de rang inférieur, dans plusieurs Etats, vers d’autres partis.

A tous égards, le mouvement a donné l’exemple et montré la voie à suivre pour contrecarrer les tentatives des partis politiques de polariser la société sur des bases communautaires. Au lendemain des émeutes de Muzaffarnagar, le BJP a été le seul bénéficiaire de l’hostilité entre Jats et musulmans. Dans l’Haryana [Etat enclavé du nord], le parti au safran a opposé les Jats dominants aux autres communautés plus petites, suivant une méthode cynique de polarisation pour obtenir des victoires électorales dans la plupart des Etats.

Après avoir méprisé de toutes les façons le mouvement des agriculteurs, l’annonce faite par Modi le 19 novembre d’abroger les trois lois agricoles a semblé tout aussi cynique. Bien qu’il ait tenté d’écraser le mouvement, le Premier ministre a dit faire « tout son possible » pour aider les agriculteurs. Il a parlé de l’engagement de son gouvernement en faveur du bien-être des agriculteurs, mais tout en retirant les lois agricoles, il a également tenu à parler de son incapacité à « expliquer la vérité » [sur les trois lois] aux agriculteurs.

Sa décision a été prise quelques mois seulement avant les élections législatives cruciales dans l’Etat le plus peuplé de l’Inde, l’Uttar Pradesh, où le BJP vise un nouveau mandat au pouvoir, et au Pendjab, où il a perdu son allié le plus fiable – le parti Shiromani Akali Dal (SAD parti suprême akali »), dont est membre le ministre en chef du Pendjab, Parkash Singh Badal – au cours du mouvement des agriculteurs. Compte tenu des sombres perspectives dans les deux Etats, la décision de Modi d’abroger les lois agricoles semble avoir été prise uniquement pour des raisons électorales.

L’opposition dans les deux Etats a consolidé sa position, surfant sur une vague de colère contre le BJP parmi les collectivités agricoles. De multiples enquêtes ont montré que le BJP pourrait subir de lourdes pertes électorales dans l’ouest de l’Uttar Pradesh, son plus fort bastion dans l’Etat. De même, au Pendjab, la décision de Modi ouvre la possibilité d’une nouvelle alliance BJP-SAD (Badal), ou d’un partenariat avec l’ancien ministre en chef du Pendjab [de 2017 à 2021, il a été membre de divers partis, dont le Parti du Congrès], Amarinder Singh, qui avait déclaré qu’il était ouvert à une alliance préélectorale avec le BJP si l’Union résolvait les problèmes des agriculteurs.

La décision de Modi donne au BJP une certaine marge de manœuvre pour les prochaines élections. Elle a pour but de prévenir toute perte supplémentaire pour le BJP. Modi a peut-être présenté sa décision comme un cadeau aux agriculteurs mobilisés à l’occasion du Guru Nanak Jayanti [fête célébrant la naissance du premier gourou sikh et fondateur du sikhisme], mais il est difficile de ne pas voir que la mobilisation des agriculteurs l’a poussé dans une situation où il n’aurait pu prendre aucune autre décision.

La victoire du mouvement des agriculteurs marque également la première véritable défaite du gouvernement Modi au cours des sept dernières années [Modi occupe le poste de premier ministre depuis le 26 mai 2014]. En ce sens, c’est un moment capital dans l’histoire politique de l’Inde.

Ajoy Ashirwad Mahaprashasta

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Source : http://alencontre.org/asie/inde/inde-debat-la-victoire-des-agriculteurs-les-manœuvres-electorales-et-les-alliances-de-modi-des-defis-pour-la-gauche.html


Déclaration :

Abrogation des lois agricoles - La bataille a été gagnée, mais la guerre est toujours en cours
La victoire des agriculteurs, les manœuvres électorales et les alliances de Modi. Des défis pour la gauche

dimanche 21 novembre 2021,

par Radical Socialist (India)

Après plus de 15 mois de mobilisations des agriculteurs, le Premier ministre indien, Narendra Modi, a finalement dû accepter sa défaite et a annoncé l’abrogation des trois lois agricoles. Il s’agit en effet d’une victoire historique.

Le régime Modi avait réussi à démanteler le mouvement anti-NRC/CAA [National Register of Citizens/Citenzenship Amendment Act, loi adoptée par le parlement en décembre 2019 ; elle utilise, pour la première fois, un critère religieux pour déterminer la citoyenneté indienne et discrimine ainsi les musulmans], en mettant en scène les émeutes de Delhi [qui ont fait des dizaines de morts parmi les familles musulmanes en février 2020] et en jetant en prison les militants anti-Hindutva [Hindutva : « culture de la race hindoue » : idéologie d’extrême-droite en faveur d’une homogénéisation de ladite majorité].

La mobilisation des agriculteurs représentait un deuxième défi formidable pour le régime de Narendra Modi. Les membres de Radical Socialist saluent la volonté indomptable et la persévérance de si nombreux agriculteurs, de leurs familles et de leurs partisans qui ont forcé ce régime autoritaire à s’incliner. La leçon positive à tirer est la suivante : seul un mouvement profondément enraciné dans le peuple et de caractère anti-néolibéral peut massivement défier ce gouvernement d’extrême droite Hindutva.

Le moment particulier choisi pour cette annonce [le 19 novembre] faite par Modi est significatif à deux égards. Premièrement, c’est le jour du Gurpurab, fête renvoyant à la naissance du premier Guru des Sikhs – Guru Nanak Dev Ji. Cette tactique est révélatrice d’une perception importante du régime de Modi : il ne veut pas mécontenter la minorité sikhe et souhaite l’inclure dans son acception construite de ce qui constitue la « communauté Hindoue-indigène élargie ». La mobilisation des agriculteurs a allumé une lueur d’espoir chez les musulmans, et cela dans l’actuel environnement communautarisé. Elle les a rassurés en suscitant une prise de conscience qu’ils ne sont pas seuls dans la lutte contre l’extrême droite hindoue. L’opposition des agriculteurs a mis une sorte de frein à la hargne de l’Hindutva.

Deuxièmement, il y a les élections à venir, en particulier celles de l’Uttar Pradesh et du Pendjab. La large assemblée paysanne [Mahapanchayat] de Muzaffarpur [ville de l’Etat du Bihar] et une opinion publique opposée au gouvernement de l’Uttar Pradesh – après l’incident de Lakhimpur Kheri [le 3 octobre, un gros véhicule SUV a heurté des agriculteurs qui manifestaient et en a tué quatre] – sont des indicateurs du mécontentement croissant à l’égard du gouvernement du BJP (Bharatiya Janata Party–Parti indien du peuple).

La Bharatiya Kisan Union [le syndicat des agriculteurs : BKU], dirigé par Rakesh Tikait [qui en est le porte-parole, membre d’une famille de dirigeants quasi héréditaires], a un passé trouble dans l’Etat d’Uttar Pradesh. En effet, en 2013, après la mort de trois hommes hindous, un pogrom s’est déroulé suite à une Mahapanchayat [assemblée paysanne] organisée par la BKU conjointement avec le BJP. Les frères Tikait font l’objet d’une plainte pour avoir attisé cette violence communautaire. Naresh Tikait [le frère aîné et président du BKU] a déclaré qu’ils avaient été trompés par le BJP. Le BKU va-t-il maintenant abjurer ses anciens alliés politiques ? On peut s’attendre à ce que le BJP fasse encore plus d’efforts pour polariser la situation sur le terrain, comme il l’a fait lors des manifestations contre le NRC/CAA.

L’Akali Dal [parti politique sikh] a salué la décision d’abrogation. Seul l’avenir nous dira s’il renouvellera son alliance avec le BJP. L’ancien premier ministre du Penjab, Amarinder Singh [dernier mandat du 16 mars 2017-19 septembre 2021] a déjà formé un nouveau parti [le Punjab Lock Congress-Punjab People’s Congress, créé le 2 novembre 2021]. Il a exprimé sa volonté de travailler avec le BJP lors des prochaines élections au Pendjab.

La gauche indienne

Le moment est venu pour la gauche de faire également une introspection. Si la gauche ML [Communist Party of India-Marxist-Leninist, maoïste] a raison de critiquer la préoccupation constante pour les élections de la gauche traditionnelle plutôt que de donner la priorité au soutien aux mouvements, il est important de souligner que le travail de masse n’implique pas d’ignorer la politique électorale. N’oublions pas que ce sont les élections qui ont porté la droite hindutva aux commandes et que ce sont des préoccupations électorales qui ont aussi poussé le BJP à abroger les trois lois.

La gauche indienne doit proposer une stratégie alternative de lutte aux masses populaires qui soit axée sur l’organisation patiente du monde du travail et sur les mouvements de masse, avec un œil sur la politique électorale, mais qui ne soit pas subordonnée à la logique du parlementarisme.

Le processus de privatisation et la régression de la paysannerie sont des phénomènes qui durent depuis des décennies. Les travailleurs s’efforcent de gagner leur vie grâce à un travail salarié combiné à un travail indépendant, y compris l’agriculture. L’alliance occasionnelle des maoïstes avec les fondamentalistes sikhs dans la lutte des agriculteurs est un produit de leur conception orthodoxe qui laisse présager de dangereuses conséquences à l’avenir. Le rôle de l’agitation et des protestations qui mènent à la construction d’un mouvement est fondamental. Les socialistes ont toujours souligné que l’organisation patiente des travailleurs et travailleuses ainsi que des paysans en dehors du parlement décide du sort de la société, même si nous faisons un usage tactique des mécanismes parlementaires lorsque cela est possible.

Le monstre est toujours vivant et souffle dans notre nuque. La paupérisation des travailleurs se poursuivra comme avant les trois lois agricoles. Les petits agriculteurs seront poussés à la marge et les agriculteurs marginaux seront carrément exclus alors que les agriculteurs dalits [« intouchables »] seront torturés. Le spectre du NRC/CAA plane toujours sur la minorité musulmane. Des militants de gauche et musulmans, des militants dalits et des intellectuels pourrissent toujours dans les prisons. Il y a encore beaucoup de choses à combattre, comme le retrait de la loi d’amendement sur l’électricité [passé en août 2021 et donnant un rôle plus important au secteur privé, centralisant le système de distribution et rendant impossible l’accès à l’électricité pour les secteurs sociaux les plus vulnérables]. A cela s’ajoute l’obtention d’une assurance d’une garantie légale pour le prix minimum de soutien (MSP-Minimum Support Price) pour toutes les cultures.

L’émergence du mouvement des agriculteurs a fait naître l’espoir d’un renouveau de la politique de gauche, mais jusqu’à présent, la gauche n’a pas réussi à sortir de ses cocons idéologiques obsolètes, même si son implication dans cette lutte l’a aidée à se développer, au moins, à coup sûr, au Pendjab.

Il est temps pour la gauche de réexaminer ses élaborations et de se reconstruire. Radical Socialist se joint à la multitude de paysans, de citoyens et citoyennes engagés pour célébrer ce qui a été un net recul du gouvernement autoritaire du BJP. La mort tragique de plus de 700 agriculteurs n’a pas été vaine. Nous espérons que cette victoire sera un tremplin pour permettre la construction d’une alliance entre les travailleurs, les agriculteurs et les groupes opprimés, une alliance qui permettra de s’opposer aux réformes du code du travail et aux attaques contre les libertés civiles et qui conduira à la transformation sociale nécessaire.

Salut aux martyrs ! Non à la privatisation !

Justice pour les victimes de Lakhimpur ! Punissez les coupables !

Retirez toutes les charges contre les agriculteurs !

Radical socialist

Traduction A l’Encontre publiée le 25 novembre 2021 :