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Avortement, LGBT : en Pologne, la guerre des affiches fait rage

jeudi 13 janvier 2022, par siawi3

Source : https://www.courrierinternational.com/article/societe-avortement-lgbt-en-pologne-la-guerre-des-affiches-fait-rage

Avortement, LGBT : en Pologne, la guerre des affiches fait rage

lundi 28 juin 2021,

par Marta MAZUŚ

En Pologne, les questions des droits des femmes, des minorités sexuelles ou de l’avortement fracturent le pays. Les tenants des différents camps s’affrontent sur les murs des villes par affiches, tags ou autocollants interposés.
Reportage de l’hebdomadaire polonais Polityka.

Généralement, ils sortent en ville autour de minuit, habillés de noir pour ne pas se faire remarquer. Petite et agile, M., 30 ans, monte à l’échelle quand son copain K., âgé de quelques années de plus, reste en bas pour l’assurer. Il y a encore Z., qui vient de passer le bac cette année et n’a pas son pareil pour sentir que la police approche. Quand c’est le cas, elle crie “Je vais fumer !”, et alors l’équipe disparaît, laissant son équipement dans les buissons. Depuis décembre 2020, les “Faucons de nuit” [le terme polonais désigne aussi familièrement les couche-tard], comme ils se sont baptisés, passent plusieurs nuits par mois à traverser la ville de Wroclaw [dans le sud-ouest de la Pologne] avec sprays et autocollants pour “discuter graphiquement” avec certaines affiches qui ont recouvert ces derniers mois les rues de toute la Pologne.

Elles montrent par exemple un enfant dans un cœur, des petits pieds [symbole du mouvement antiavortement] ou un couple de parents appelés à s’aimer.

Les Faucons ajoutent sur les panneaux que ce couple peut être homosexuel ou que les jeunes LGBT n’ont pas moins besoin d’acceptation et d’attention. M. explique :

“Nous ne pouvons pas tolérer qu’un camp monopolise la parole pendant que l’autre se tait.”

Le droit à l’avortement encore durci

Au début, personne ne savait qui était à l’origine des affiches apparues soudainement dans l’espace public, alors que le pays était en proie à une vague de protestations liées à la décision de la Cour constitutionnelle de durcir l’accès à l’avortement [le 22 octobre].

Comme en réponse à l’éclair rouge des manifestants, un enfant en position fœtale dans un cœur sur fond blanc, au départ sans commentaire, s’est enrichi au fil des semaines de slogans comme “Je suis dépendant, je te fais confiance” ou “Naprotechnologie” [une méthode naturelle de lutte contre l’infertilité jugée acceptable par l’Église catholique, à la différence de la fécondation in vitro].

L’initiateur de la campagne a fini par être découvert : il s’agissait de la fondation Nos Enfants. Son président, Mateusz Klosek, possède une entreprise de production de portes et fenêtres située dans le sud du pays. Localement connu pour sa piété et son soutien aux bonnes œuvres, il a avec ses collaborateurs récemment lâché dans le ciel un rosaire de ballons afin de lutter contre le Covid-19. La date de lancement de la campagne d’affichage ne semble pas fortuite, compte tenu du contexte du conflit autour de l’avortement. Avec l’ajout de nouveaux slogans comme “Papa, maman, aimez-vous”, les controverses ont continué à s’amplifier.

Une campagne à 1,2 million d’euros

L’une d’elles avait trait à une création de l’artiste russe Ekaterina Glazkova achetée sur internet. Après avoir découvert l’usage qu’on a fait de son œuvre, la graphiste s’en est désolidarisée et a offert aux manifestants polonais une contre-image représentant un corps de femme dans un éclair.

D’autres interrogations ont porté sur l’ampleur inédite de la campagne et les sources de son financement. D’après les autorités, les fonds seraient entièrement d’origine privée, sans subvention publique. Or, compte tenu de la présence des affiches signalées par des militants sur au moins 1 275 supports dans 17 villes de novembre 2020 à février 2021, l’estimation du coût de location des espaces publicitaires correspondants atteint pour ces trois seuls mois environ 1,2 million d’euros. Weronika Szwarc-Bronikowska, professionnelle de la communication, remarque :

“La portée de cette campagne est comparable à celle des promotions des plus grandes chaînes de supermarchés comme Lidl, c’est inédit pour une opération de sensibilisation à but non lucratif.”

Le pouvoir cherche à s’approprier l’espace public”

Mateusz Klosek n’a jamais voulu expliquer publiquement son initiative et a déclaré “ne pas comprendre pourquoi cette campagne [était] exclusivement perçue à travers le prisme de l’opposition à l’avortement alors que son objectif premier, comme celui de la fondation, est de soutenir la vie dans tous ses aspects”. C’est aussi l’argument des sympathisants de l’affiche, qui y voient un bel appel en faveur de la vie, de l’amour et de la famille. Une telle neutralité est-elle encore possible dans la Pologne d’aujourd’hui ?

“Dans l’espace public, rien n’est neutre ni anodin, répond le professeur de littérature Przemyslaw Czaplinski, auteur d’une récente étude sur le langage utilisé par les manifestants opposés au durcissement du droit à l’avortement. Le pouvoir actuel cherche à s’approprier l’espace public, par exemple au travers de monuments, mais aussi à confisquer le sens de mots comme la foi, la famille, la vie, et même l’arc-en-ciel [symbole du mouvement LGBT], qui deviennent alors des marqueurs politiques univoques.”

En réponse au slogan “Papa, maman, aimez-vous” [interprété en Pologne comme une forme d’opposition à la reconnaissance légale des couples homosexuels], l’illustratrice Karolina Plewinska a dessiné un petit garçon qui porte un sac arc-en-ciel et dont la joue montre la trace d’une gifle récente. Elle a changé un mot du message original – “Papa, maman, aimez-moi” – et explique “avoir voulu de cette façon attirer l’attention sur la condition des jeunes LGBT en Pologne. Le manque d’acceptation ne vient pas seulement de l’État, mais aussi souvent de leur propre famille. Ces enfants sont déjà nés [à la différence des enfants ‘à naître’ que défendent en priorité les militants antiavortement] et leurs problèmes ne devraient pas être négligés.”

Sa démarche a intéressé l’association LGBT L’Amour n’exclut pas. “Nous avions des doutes sur l’intérêt de consacrer de l’argent à une campagne d’affichage plutôt qu’à des actions d’aide concrète. Cependant, nous recevions des messages qui indiquaient que les gens veulent voir dans l’espace public des réponses auxquelles ils s’identifient”, commente Pawel Szamburski [membre de l’association]. L’association a organisé une collecte participative de fonds sur Internet qui a reçu en deux jours près de 130 000 euros.

Grâce à cette somme, 695 affiches ont pu être collées dans 265 localités en Pologne, aussi bien dans des grandes villes que des petites communes. Elles peuvent être voisines des appels profamille ou parfois les recouvrent car les entreprises qui louent les panneaux sont les mêmes. “Dans plusieurs dizaines de villes, des personnes ont aussi organisé leur propre collecte afin de pouvoir exposer l’affiche dans leur commune”, ajoute Pawel Szamburski. D’autres enfin l’ont fait imprimer sur des bannières accrochées à leur balcon. L’idée des collectes a par ailleurs inspiré d’autres associations, comme In vitro sans frontière, à l’origine d’affiches montrant une petite fille qui remercie ses parents d’être née grâce à cette technique [difficile d’accès en Pologne en raison de l’opposition de l’Église et du gouvernement conservateur].

“Dieu est gay”

Sur la façade de l’église de Dzialdowo [dans le nord du pays], un inconnu a tagué en noir “Dieu est gay”. Dans le centre de Lomza [Nord-Est], un panneau publicitaire a été loué par “des citoyens en colère” afin d’afficher le numéro de téléphone d’Avortement sans frontière, un groupe qui aide les femmes à avorter à l’étranger. Au bord de l’autoroute Varsovie-Berlin, au niveau de Grodzisk Mazowiecki, on peut voir la plus grande affiche antiavortement de Pologne (300 mètres carrés).

C’est comme cela que se déroulent actuellement les conversations entre Polonais. Przemyslaw Czaplinski les appelle des “polylogues”, en opposition à la politique du monologue imposé par le pouvoir. “La différence entre les deux modes est que le monologue prive du droit de répondre, alors que le polylogue y invite”, conclut l’enseignant.