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Tunisie : J’écris ton nom AMINA LIBERTE

mardi 16 avril 2013, par siawi3

Rédigé par Martine GOZLAN le Jeudi 4 Avril 2013 à 01:30

source : http://www.marianne.net/martinegozlan/

Le 4 avril est la journée internationale de solidarité avec Amina Tyler, 19 ans, majeure, Tunisienne, qui a choisi d’écrire sur son corps nu la révolte d’un esprit libre contre le sort fait aux femmes dans la société où elle a grandi. La révolte des Femen, Amina l’a saisie au vol : avec plus de force qu’ailleurs, son geste radical a brisé les tabous. Captive de sa famille et des menaces salafistes, soutenue par 110 000 signataires, Amina-Liberté est à la fois seule et au coeur de l’universel.

J’écris ton nom AMINA LIBERTE
Chère Amina,
J’espère que tu liras bientôt ces lignes comme les centaines de messages qui te sont adressés depuis le vaste monde où tu rêves de vivre ta vie. Ou plutôt j’espère que tu auras autre chose à faire que de nous lire. J’espère que tu seras trop occupée à courir en riant, à bondir d’un rêve et d’une ville à l’autre, d’un livre et d’un cours au suivant, vers toi et vers les autres, vers ce que tu décideras seule de devenir.
Amina, tu m’as dit durant ces deux heures étranges où j’ai pu te rencontrer, le 27 mars, faible, et la voix souvent couverte par les voix de ta famille, mais toujours décidée, que tu voulais être journaliste. Je te comprends : partir vers les zones cachées de la vérité, cela remplit une vie. T’avoir découverte cachée et captive, assourdie par les psychotropes mais t’arrachant à leurs effets pour me transmettre ta vérité, cela restera pour moi l’un des moments les plus forts, les plus graves de ce métier que je fais depuis si longtemps. C’est ainsi : les guerres que livrent les individus, seuls,sans armes, peuvent être aussi impressionnantes que les guerres livrées par les peuples.
Amina, tu as arraché l’image qu’on colle comme un sparadrap sur les lèvres de celles qui veulent crier leur liberté. Le seul moyen de dire l’étouffement des corps féminins- l’obsession des sociétés religieuses- c’était d’arracher le drap, le linceul. Un sein libre, la belle affaire ! Les plages en étaient pleines, il n’y a pas si longtemps. Mais la Tunisie, ton pays, avance et régresse d’un même élan. J’ai vu des jeunes filles qui te ressemblaient braver la police de Ben Ali en janvier 2011. Ce sont elles aussi qui ont fait la révolution. Puis j’ai vu des ombres noires, escortées de barbus en robe afghane, leur voler cette révolution. Tu as eu 18 ans, 19 ans dans cet extraordinaire tumulte, ce choc des libérations et des esclavages, de la tyrannie qui tombe, de l’internet enfin ouvert, de l’obscurantisme qui se faufile, qui ment au peuple et finit par avaler ses espérances.
Tu m’a dit que tu écrivais, que tu avais toujours écrit. Ta mère a confirmé avec une fierté paradoxale. Cette mère qui a organisé ton enlèvement, tissé de violences, et t’impose ce traitement médicamenteux, cette camisole chimique, avec la complicité de psychiâtres conscients ou inconscients. Ta mère est de l’autre côté du voile, elle courbe la tête devant la terre et le ciel de la soumission. Le cousin qui t’a frappée lors du kidnapping, avec la complicité de la police, elle le remercie. La violence au service de l’amour familial, telle est la leçon que l’on t’impose dans la solitude de la claustration.
Et, dehors, il y a la violence au service du fanatisme. Celle qui te menace de la lapidation, voire de la mort.
Pourquoi ces prédicateurs salafistes ne sont-ils pas en prison ?
Pourquoi un Etat qui se prétend de droit peut-il laisser fuser ces gerbes de haine ?
Pourquoi ceux qui agressent et menacent Zied, le jeune photographe qui a réalisé les clichés de ta révolte, ne sont-ils pas arrêtés ?
Pourquoi, devant les tribunaux, les victimes des salafistes, comme le doyen de la faculté de la Manouba, Habib Kazdaghli, qui passe aujourd’hui pour la énième fois en procès, sont-elles traitées comme des coupables ?
Pourquoi la psychanalyste Raja Ben Slama, qui m’a redit avec tant de courage qu’elle te respecte, chère Amina,qu’elle te soutient, qu’elle veut te voir, est-elle aussi traduite en justice ?
Pourquoi le fait de dévoiler la beauté, loin des reptations infâmes du commerce des corps, est-il un crime pire que les crimes ?
Pourquoi la liberté est-elle aujourd’hui un mot arabe interdit dans le pays arabe qui a réinventé la liberté arabe ?