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Tunisie : Amina, l’histoire en marche

lundi 24 juin 2013, par siawi3

Source : Le Monde.fr | 15.06.2013 à 10h48 • Mis à jour le 15.06.2013 à 18h25

Par Hélé Beji,

romancière tunisienne

[Photo] Amina Sboui, membre des Femen tunisiennes, au tribunal de
Kairouan, le 5 juin.

Comme tous les gestes de rébellion solitaire, inquiétants pour la
société parce qu’ils touchent à la puissance tacite des bienséances,
et dont la souffrance intime brille d’un sens qui n’est visible que
pour son auteur, quand il pense obéir à une voix impérieuse pour le
salut de tous, le cas d’Amina a plongé les Tunisiens, des plus
conservateurs aux plus libéraux, dans les contradictions confuses de
leur Révolution.
La plupart condamnent son acte pour protéger la frontière instinctive
de leur normalité, que les vieux usages ont tracée ; d’autres le
vivent dans le tourment d’une philosophie qui a brisé le devoir
d’obéissance, mais non les tabous traditionnels qu’une jeune fille
intrépide a l’audace de transgresser, avançant seule sur un chemin
terrible où elle endure les conséquences d’une offense aux bonne mœurs
et à l’ordre moral. La condamnation à quatre mois de prison ferme des
trois militantes de Femen qui avaient manifesté torse nu devant le
Palais de Justice de Tunis, par solidarité avec elle, est de mauvais
augure pour le verdict qui pèse sur Amina déjà emprisonnée. Quels que
soient les arguments juridiques de la nouvelle Justice révolutionnaire
pour enfermer Amina, ils nous laissent songeur quant au naturel de
tolérance prêté à ce petit peuple réputé débonnaire et enjoué.

Depuis la Révolution, quelque chose de plus sombre se révèle des
pulsions profondes que la dictature avait brimées en même temps que
les libertés de conscience. On a même entendu des jeunes gens, parmi
les plus iconoclastes de la gauche antireligieuse, rappeler à Amina
les convenances auxquelles se doivent les jeunes filles raisonnables.
L’effet tétanisant de sa gorge nubile, postée sur les réseaux sociaux,
aura été de les énerver davantage du regard de concupiscence qu’ils se
voient contraints de poser sur l’interdit qui les brûle. Même les plus
modernes, les plus laïcs, les plus ouverts ont éprouvé, dans des
contorsions, les mêmes peurs que ceux dont ils combattent
l’obscurantisme, et ce frisson du « mal » qu’a électrifié sous leurs
yeux une gamine « impudente », dont ils ont senti la foudre les frapper
comme s’il leur était poussé des mentons plus velus que ceux qu’ils
pourchassent de leurs pétitions « féministes ». Désormais, face à la
nudité d’Amina, tous les hommes (ou presque), imberbes ou pas, ont
recouvert leur conscience d’une épaisse barbe de vertu. Amina a réussi
une prouesse, faire taire les divisions partisanes des Tunisiens. Le
consensus introuvable s’est soudé dans le murmure grondeur quasi
général pointé sur cette nouvelle vestale de la liberté.

SOLIDARITÉ DES INDIGNÉS

Amina a rendu la classe politique tunisienne plus religieusement
correcte que jamais. Une solidarité d’indignés rapproche désormais
ceux que tout sépare dans la discorde révolutionnaire. Une complicité
bourgeoisement offusquée a remplacé les inimitiés plébéiennes. Anciens
et modernes, libertins et puritains ont scellé une alliance bénie où
les fureurs des jeunes mâles et les impudeurs des jeunes filles sont
déclarées également maudites pour l’équilibre des familles, la
transition démocratique, la rédaction de la Constitution, le
redressement économique, la paix sociale, la courbe du chômage, et
même le tourisme tunisien, dont la dernière publicité, "Libre de tout
vivre« , est déjà à moitié effacée par »ce sein que je ne saurai voir
 !". Non, le monokini ne sera pas en vente sur les cartes postales des
plages tunisiennes cet été ! Le geste d’Amina n’a pas été réfléchi
dans le but de calmer les angoisses sexuelles des uns et des autres.
Il s’inscrit forcément, par sa hardiesse, dans cette culture de
l’extrême qui est désormais le lot des sociétés politiquement
affranchies, où les opinions personnelles ont besoin du spectacle de
l’excès pour exalter leur credo. Mais face au zèle musulman
ultra-puritain qui écrase sous une cloche monacale les démoneries des
apparences féminines, est-il tellement absurde qu’une adolescente se
révolte en narguant les nonnes et les curés de la crânerie de sa
nudité ? Non. Il est rassurant même que le sexe féminin clame
l’innocence de son corps, et veuille déchirer la tunique obscène de sa
culpabilité.

L’obsession phobique du sexe sous le voile a fini par exciter son
acting out sur la scène du monde. Mais au fond, que dit Amina ? Que
l’oppression ne finit pas avec la révolution, et qu’il faut prendre
garde à ce que les femmes redeviennent elles-mêmes les auteurs de leur
malheur. Le nombre de celles qui plaident en faveur du châtiment
sexuel, encore une fois, montre le dogme que la tyrannie de l’âme
continue d’exercer sur le corps pour assurer son salut. Amina dit non.
Elle dit qu’il n’est pas nécessaire que le corps soit méprisé pour que
l’âme puisse jouir de la connaissance de soi. Au contraire, rien de
bon, rien de beau pour l’âme ne peut sortir de la maltraitance du
corps. Le corps est même l’offrande la plus pure, la plus riche qui
ait été faite par la nature à l’âme humaine.

Malgré cela, beaucoup se sont senti menacés par la liberté d’Amina, sa
malice enfantine, sa moue boudeuse, sa cigarette nonchalante au bout
de son bras gracieux, la fraîcheur de ses épaules tatouées, sa
témérité inconsciente, son obstination dans la pose méditative d’une
statuaire, fiancée au balbutiement de son corps souverain. Chacun s’en
est détourné avec un malaise intense, interprétant son comportement
comme celui des « vierges folles » que le christianisme a vouées au
sourire sardonique du tentateur qui leur tend la pomme du péché, et
que le seigneur doit punir. Mais comme il n’y a plus de bûcher pour
brûler les sorcières, ces exaltées du diable, il ne reste aux
inquisitions modernes que la loi pénale

TRAHISON DU « NIEMININ »

Les préjugés refont surface à Tunis derrière les slogans de la
liberté. Aussi loin qu’ait été portée la défense des droits de la
femme en Tunisie, elle s’est toujours accommodée, par l’intelligence
des valeurs domestiques, d’un conservatisme qui paradoxalement
consolidait le socle sur lequel les piliers de l’émancipation
s’érigeaient. En Tunisie, les femmes ont tourné, et non brisé, les
traditions, de telle sorte que celles-ci se sont maintenues dans le
paysage moral, comme une galerie de vieux portraits dans les manoirs
anglais, pour rappeler à leurs descendants la noblesse d’un passé sans
lequel l’esprit anglais aurait perdu son charme. Ainsi en est-il des
femmes tunisiennes qui, jusqu’à la vague islamiste, avaient conservé,
dans leurs libertés avancées, sur le plan sexuel et professionnel,
l’humour voluptueux de ne pas rompre avec l’imaginaire de leurs
aïeules, et de l’accommoder à leurs désirs nouveaux avec tout ce qu’il
faut de science ludique pour transgresser la tradition, sans jamais
avoir l’air de la trahir.

Mais voilà qu’un phénomène a surgi qui a introduit un arrêt brutal
dans ce subtil équilibre entre transmission et liberté, c’est
l’islamisme. Tout à coup, des femmes, en ballots industriels,
enseignées par des doctrines sectaires en rupture avec la Tradition,
ont commencé ce terrible travail de déracinement du trésor artistique,
musical, poétique du passé. Elles ont appliqué sur les fresques
enluminées de notre mémoire, sur les merveilleux corsages charnels de
nos parentes, sur les chevelures gonflées de grâces accomplies, une
ombre épaisse de messe noire. Elles ont tiré un rideau de fer froid
sur les formes et les couleurs, elles ont fermé les visages et les
corps sous des cuirasses forgées dans la laideur d’un cachot médiéval.

Peu à peu, elles ont ruiné les récits du passé, les contes d’amour, le
métier patient de l’histoire que d’inventives artisanes ont brodé pour
leurs descendantes, et elles ont brisé le vase délicat du souvenir et
du rêve. Elles ont enseveli la femme traditionnelle, cet être plein de
fantaisie et de verve, d’intelligence et de bonté, de séduction et de
vivacité, sous le masque éteint d’une Gorgone qui dispute aux hommes
un faciès de barbon et de grisaille virile, pour la promotion d’un
troisième sexe improbable travesti d’étouffoirs.

Cette aberrante trahison du génie féminin transmis par l’islam
lui-même, ce supplice contre-nature qui tue la sensation avant qu’elle
ne naisse, durcit le cœur avant qu’il ne batte, ferme l’intelligence
avant qu’elle ne s’éveille, pourquoi voulez-vous qu’une jeune fille
sensible, généreuse, intelligente les supporte ? Quelle femme libre
les supporte ? Ce verrou d’oubli et d’ignorance, comment une créature
éclatante de vie et d’énergie, ayant bu à la sève de la révolution le
philtre puissant de sa chrysalide en bouton, ne le ferait-elle pas
craquer, et de ces murailles cousues ne ferait-elle pas jaillir le
galbe nu de sa peau incarnée ? Quel dieu en serait offensé ? J’y vois
un pur hommage à son œuvre. Ce n’est pas le premier buste semi-nu
d’Aphrodite qu’aura célébré l’histoire, et qui aura gagné l’admiration
des siècles dans le silence religieux des musées. Il est évident
qu’Amina n’a rien d’une exhibitionniste.

HABEAS CORPUS

Contrairement à ce qui a été dit, elle n’a jamais eu l’intention de se
dévêtir à Kairouan, selon le fantasme qui a circulé pour faire d’elle
une bête de foire. Je pense qu’elle a simplement su retrouver, par un
jugement raisonné, la sagesse profonde de l’habeas corpus – cette
évidence originelle, brute, que la conscience de soi est liée à la
souveraineté du corps, à la santé et à la beauté de son enveloppe
charnelle ; conscience plastique de soi, qui, dans son fonds sacré,
est inséparable de la célébration de la nature, et qui met sa
philosophie dans la défense de la créature, sans nulle insulte au
créateur. Quand la science moderne eut découvert l’ellipse de la terre
autour du soleil, l’humaniste a pris l’homme comme valeur suprême, et
a déplacé les beautés de l’au-delà vers celles du monde.

C’est ce qu’a fait Amina. Elle dit, avec plus de force que tous les
tapages de nos Constituants, que la Loi fondamentale qui régira la
société tunisienne doit écarter le tribunal du ciel de la justice des
hommes, et que les vraies libertés politiques sont inséparables de
l’extinction du péché dans la vie des sens. Le 14 janvier a fait
éclater en chacun la puissance de ses rêves et de ses obsessions sur
la place publique. Les nouveaux politiques découvrent le casse-tête de
contenir, dans un climat terroriste, cette boîte de Pandore qu’est
devenue la révolution tunisienne. La fin de la censure, vécue comme la
fête de l’imagination et l’explosion des idées, est désormais perçue
comme un cataclysme où les éléments déchaînés n’ont pas seulement
renversé l’ordre politique, mais également le centre de gravité
personnel. Le manichéisme, qui avait opposé les vertus de la société
civile aux vices du pouvoir, s’est brouillé. Chacun est désormais
société et Etat, autorité et rébellion, loi et désobéissance, folie et
raison. On ne sait plus qui commande et qui s’insurge, qui a raison et
qui a tort. Le novice se croit l’âme d’un guide, et le guide se
découvre dans la peau d’un paria.

Tout le monde a empoigné cette pâte en feu que le levain
révolutionnaire gonfle jusqu’à la difformité d’une bouchée amère, et
s’empare de sa citoyenneté comme d’une illusion toujours abusée,
jamais satisfaite. La démocratie paraît un rocher de Sisyphe que des
malins ont poussé du côté du mont Chaambi, pour y placer quelques
mines qui la réduisent en poussière, tandis que d’autres, harassés,
s’acharnent à en rattraper les débris qui glissent sous leurs doigts
maladroits. Les Tunisiens, rongés d’impatiences, secoués d’espoirs
frénétiques et d’accès dépressifs, effrayés par des forces qui montent
des tréfonds du moi, torturés par une religion qui les rend coupables
d’idolâtrie, d’hérésie, de schisme, de dissidence, parce qu’elle fait
du divin le plus parfait des démocrates, regardent, le souffle coupé
par une histoire dont la roue a déjà écrasé le plus valeureux d’entre
eux, Chokri Belaïd, une môme téméraire se jeter elle aussi sous la
roue emballée. Pourtant, au milieu de ce sabbat où tout le monde perd
la raison, Amina, elle, est en complète possession de la sienne.

Alors que tout vacille, sa volonté tient, intacte, coulée dans une
rectitude admirable. La droiture de sa marche sous les quolibets d’une
foule enfiévrée à Kairouan, la manière dont elle a bravé quelques
bandes d’escogriffes capables de la tuer sur le champ, le pas
tranquille avec lequel elle a fendu les troupes de sécurité, la
sagesse paisible avec laquelle elle s’est laissé interpeller et
conduire au poste sans esclandre, en plaidant pour la mission de la
police venue la protéger, tout cela ne me paraît nullement relever
d’une hystérie d’adolescente qu’il faut soigner, ni d’un désordre
dissolu, ni d’un crime politique contre les musulmans « modérés »,
encore moins d’un sacrilège contre la sainteté des « vierges sages ».
Amina poursuit la droite ligne de l’acte fondateur, anticlérical,
révolutionnaire de Bourguiba, quand il avait transgressé l’interdit
que personne n’avait bravé, et avait fait tomber le voile des femmes
devant l’univers subjugué. C’était il y a plus d’un demi-siècle.

Ce geste a trouvé sa filiation naturelle dans la conscience d’une
jeune fille héroïque, qui a mis en péril face au monde son honneur, sa
pudeur, sa liberté, pour briser le sort que le dragon de l’enfer
exerce encore sur l’imagination de ses pauvres compatriotes envoûtées.
Fière, stoïque, seule, désarmée, elle élève son buste dépouillé
au-dessus de toutes les menaces, comme autrefois quelques pionnières
effrontées avaient hissé leur visage dévoilé au-dessus de leur honte
et de leur culpabilité. Avec Amina, l’histoire arrêtée du dévoilement
a recommencé sa marche sous le pas d’une frêle géante.

Hélé Beji est l’auteur d’Islam Pride, Derrière le voile, Paris,
Gallimard, 2013, 152 pages, 9,65 euros.

Hélé Béji est une écrivaine et essayiste tunisienne, agrégée de
Lettres modernes à Paris 1973, a enseigné à l’Université de Tunis, et
a travaillé à l’UNESCO, a fondé le Collège international de Tunis.

Auteur entre autres de Désenchantement national, essai sur la
décolonisation (Maspero, 1982) ; L’œil du jour, roman (Maurice Nadeau,
1985) ; L’imposture culturelle, (Stock, 1997) ; Une force qui demeure,
(Arlea, 2006) ; Nous, décolonisés (Arlea, 2008) Islam Pride (Derrière
le voile) (Gallimard, 2011)