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Trois ans après Kadhafi : la Libye en prise aux Islamistes

samedi 22 février 2014, par siawi3

Traduction du néerlandais d’un article de l’hebdomadaire « Knack  » du 12 février 2014

UN REVEIL BRUTAL

Dans les jours qui ont suivi la chute du dictateur Muammar Kadhafi, les possibilités de la Libye, riche en pétrole semblaient illimitées. Trois ans plus tard, la réalité présente un contraste criant avec les rêves d’alors. Des Islamistes radicaux poursuivent leur action, impunis, surtout dans l’est du pays. Des règlements de compte et des attaques àla bombe sont àl’ordre du jour. « Qu’est-ce que je fais encore ici, je me le demande souvent  » dit Enas Al Drissi, une jeune femme qui ne peut pas oublier le goà»t de la révolution.

Par Marijn Kruk àBenghazi

Un matin de juin dernier, Enas Al Drissi a fait une découverte désagréable. Elle est sortie pour aller àson travail, mais son auto, une Chevrolet beige semblait entièrement incendiée cette nuit là. Qu’il ne s’agissait pas de vandalisme mais d’une action délibéré est apparu quand elle a reçu, plus tard dans la journée un coup de fil anonyme. « Maintenant, c’est ta voiture, la prochaine fois ce sera toi-même,  » disait la voix inconnue.

Enas le raconte apparemment impassible. Elle est assise avec les jambes élevées sur un des fauteuils en cuir brun qui occupent une grande partie du living étroit. L’auto était toute neuve. Elle l’avait achetée avec l’argent qu’elle avait gagné pour son travail pour une organisation de développement internationale. Qui s’en était pris àelle, elle n’ose pas encore le dire avec certitude. Les auteurs n’ont pas été trouvés, mais Enas soupçonne qu’ils proviennent du côté des Islamistes radicaux. Comme une des rares femmes àBenghazi, elle ne porte pas de foulard, et sur Facebook elle s’est exprimée àplusieurs reprises contre la présence de milices dans la ville. Depuis, elle ne sort plus sans son père ou son frère.

Et ainsi son monde est devenu encore un peu plus petit.

« Encore un peu, et Ansar al-Sharia aura ce qu’il veut,  » dit Enas en faisant référence àl’organisation islamiste militante qui contrôle une des trois voies d’accès àla ville. Alors, je resterai toute la journée àla maison. Ils aimeraient beaucoup voir que toutes les femmes libyennes restent àla maison.  » Elle rit, mais elle ne semble pas joyeuse. Au printemps dernier, le consulat suédois a été la cible d’une attaque àla bombe. C’était la dernière délégation du genre àBenghazi. Les organisations d’assistance occidentales n’y ont plus depuis longtemps un établissement permanent. Trop peu sà»r. Beaucoup des amis progressistes libyens d’Enas ont déménagé àTripoli ou ont émigré dans la capitale égyptienne Le Caire. Là, la vie n’est pas nécessairement pas facile non plus, mais c’est encore infiniment plus agréable qu’àBenghazi. L’organisation suisse pour laquelle Enas travaillait a aussi déménagé àTripoli. Elle pouvait accompagner, mais elle avait décidé d’y renoncer. « Mon père m’avait dit « vas-y  » mais je ne voulais pas imposer cela àma famille,  » dit-elle. « Je n’ai personne là-bas chez qui aller, et une femme seule cela ne se fait vraiment pas. Tout Benghazi en aurait parlé comme scandaleux.

Et donc elle est restée où elle est.

Ces matinées de la semaine, elle les passe dans le bureau du Conseil national des droits civils et des droits humains, une petite organisation libyenne des droits humains où elle est active. Elle n’y trouve pas un grand plaisir. Elle ne peut plus aller sur le terrain. Pour cela, la situation est devenue trop dangereuse. Et les rapports qu’elle écrit sont professionnellement mis àl’écart par son patron. Il prétend que ce n’est pas maintenant le moment d’attirer l’attention sur les violations des droits humains. « Il dit que cela ne fera qu’augmenter les tensions dans la ville,  » dit-elle. « Mais si ce n’est pas maintenant le moment, alors quand ?  »

Ses après-midis ses soirées et ses jours de congé elle les passe dans la maison familiale au cinquième étage d’un building dans le vieux quartier colonial. La vue est sur les restes écroulés de ce qui était un cloître catholique-romain. La restauration commencée avant la révolution avec de l’argent italien n’a jamais été reprise. Quelques centaines de mètres plus loin se trouve le bâtiment de la justice sur la digue. Après qu’ait commencé le 17 février 2011, l’insurrection contre Muammar Kadhafi, il s’était transformé en un quartier général effervescent des rebelles. Mais de la masse enthousiaste d’alors, il n’y a plus trace. Depuis qu’un explosif, l’an dernier, a provoqué un trou béant dan le mur àl’est, il est vide. Le vent souffle par les vitres brisées.

« Qu’est-ce que je fais encore ici, je me le demande souvent  » dit Enas, pendant qu’elle prend une bouchée du pudding de riz que sa mère Aisha, une femme aux yeux juvéniles, d’origine égyptienne vient d’apporter. « J’ai 28 ans, j’ai terminé des études en sciences médicales naturelles et j’habite chez mes parents, tandis que la vie passe àcôté de moi.  »

Déjàavant la révolution, c’était le sort de beaucoup de jeunes Libyennes. Beaucoup n’a pas changé, pire encore, Enas a l’impression que tout ne fait que reculer. Bien sà»r, Internet et la télévision par satellite lui offrent une fenêtre sur le monde sans quoi elle aurait depuis longtemps été ??? (verpieterd). Mais elle veut faire quelque chose de sa vie elle-même. Par exemple exécuter une recherche de promotion. Ou s’impliquer dans les droits humains. Son impression est que les possibilités pour réaliser ses ambitions en Libye deviennent chaque jour plus petites. Aller en Europe, elle veut aller de préférence avec Moerad, son amoureux qu’elle tait àsa famille depuis un an et demi. Par-dessus tout, elle veut mener la vie àlaquelle elle a goà»té pendant les premiers mois de la révolution. Comment pourrait-elle en oublier le goà»t ?

Enas se souvient du début de la révolution, il y a maintenant trois ans, comme si c’était hier. En même temps, l’événement semble incommensurablement éloigné. Il y a de la mélancolie dans sa voix quand elle raconte les soirées pendant lesquelles elle faisait la fête jusque tard la nuit devant le building de la justice, un peu plus loin. Elle parle de la liberté qu’elle y a connue et de l’espoir que l’insurrection avait suscité chez elle. Les possibilités de la Libye, riche en pétrole semblaient illimitées àce moment là. Une fois Kadhafi tombé, il y aurait des élections et le pays pourrait de nouveau commencer.

Tabula rasa

Mais Ttois ans plus tard, la réalité présente un contraste criant avec les rêves d’alors. Les élections ont eu lieu. Et elles se sont déroulées, sà»rement en tenant compte du fait que les Libyens n’avaient aucune expérience d’élections libres, de manière exemplaire. Mais le nouveau gouvernement n’a pas réussi àimposer son autorité aux centaines de milices qui ont apparu lors de la révolution. C’est illustré par l’enlèvement de courte durée du Premier libyen au printemps dernier.

Des Islamistes radicaux peuvent poursuivre leur action, impunis, surtout dans l’est du pays. Des règlements de compte et des attaques àla bombe sont ici àl’ordre du jour. L’industrie pétrolière stagne. Le gouvernement a dà» emprunter de l’argent sur le marché international du capital parce qu’il n’arrivait plus àpayer les salaires de ses fonctionnaires. Des villes comme Tripoli et Benghazi subissent des coupures de courant.

L’impuissance des autorités ont fait le jeu de mouvements d’indépendance, comme le Conseil de la Cyrénaïque fondé par l’ex-rebelle et seigneur de la guerre Ibrahim Al Jadhran. Au début, on s’était appuyé sur ses épaules, mais entretemps Jadhran constitue une menace sérieuse pour l’unité du territoire libyen. Si la Charia, le droit islamiste dans la Libye future jouera un rôle n’est plus en discussion. La question est l’importance de ce rôle.

Il y a trois ans, l’avenir semblait encore ouvert. La révolution apparaissait comme une promesse. Et là, Enas avait rempli un rôle proéminent. Elle a marché dans les toutes premières manifestations et, avec son smartphone, a fait de petits films qu’elle avait placés sur internet. Des organisations de presse internationales avaient pris contact avec elle et le 24 février, une bonne semaine après le début de l’insurrection, elle accueillait une équipe de CNN. D’autres journalistes occidentaux ont rapidement suivi. Enas les a mis en contact avec des étudiants qui connaissaient le chemin dans la ville et pouvaient traduire. Entretemps des graffitis hilarants couvraient les murs des bâtiments de l’autorité. Ouvertement, la jeunesse libyenne se moquait de Kadhafi, tellement craint autrefois.

« Une époque intense,  » appelle Enas cette période. C’était aussi libérateur. « Personne ne s’occupait du fait que je ne portais pas de foulard, ou que je traînais dehors jusque tard le soir. Je ne me sentais jamais en danger.  » La famille entière était active. Sa mère a manifesté avec d’autres femmes devant le bâtiment de la justice. Abdoelwalid, son père, accomplissait des tâches logistiques. Il a participé au conseil communal provisoire et y a réglé la distribution de médicaments, de nourriture et de couvertures. Anas, son frère, s’est précipité au front, àquelques centaines de kilomètres àl’ouest de Benghazi. Il allait, en combattant s’ouvrir le chemin de Sirte, la ville où Kadhafi se tenait refugié.

A partir du moment où l’insurrection avait abouti àune guerre, Enas avait organisé des conférences de presse pour le Conseil national de transition, l’organe qui réunissait l’opposition àKadhafi. C’était les jours glorieux de la révolution. Ils ont travaillé ensemble avec le philosophe français Bernard-Henri Levy et le militant des droits humains Ali Zeidan, le Premier libyen actuel. A partir de septembre 2011 elle entra au service au Centre de dialogue humanitaire, une ONG suisse et elle s’investit pour les droits des femmes. Elle a reçu celui qui était alors le Président de France, Nicolas Sarkozy, qui était en visite dans la ville avec le Premier britannique David Cameron.

Grande a été sa désillusion quand la Libye a semblé se fermer comme une huître, une fois la guerre terminée. Le discours de Mustafa Abdoeljalil, le jour où les rebelles fêtaient la victoire sur Kadhafi, a fait résonner chez elle l’alarme. Le président du Conseil de transition a déclaré que les règles de vie de l’Islam dans la Libye nouvelle seraient celles àobserver. S’il ne dépendait que de lui, la polygamie serait autorisée immédiatement. Enas en est encore toujours indignée. « Abdoeljalil n’avait pas été choisi par le peuple, il n’avait aucune légitimité pour faire des déclarations aussi extrêmes.  »

Cela a été un réveil brutal. « Notre premier but était de nous débarrasser de la dictature de Kadhafi. Ce qui allait venir après n’était pas encore tout-à-fait clair. Mais ce n’était en aucune façon ceci  ».

Les droits des femmes

Le bureau des droits humains où travaille Enas est situé dans les faubourgs résidentiels de Benghazi. Au mur, àcôté du bureau d’Enas pend une photo en noir et blanc jaunie de 1958. On y voit cinq femmes arabes, toutes non voilées, et d’après leurs vêtements et leur pose, toutes originaires d’un milieu favorisé.

C’était l’époque du Roi Idriss. Dans toute la Libye, àce moment-là, il n’y avait même pas vingt personnes avec un diplôme universitaire. Au milieu se trouve Hamida Al-Oneizi, la fondatrice de l’organisation de femmes Nahda. « Elle a organisé des leçons de couture, mais aussi d’écriture,  » raconte Enas. « Son but était de rendre les femmes libyennes politiquement conscientes.  » Après que Kadhafi ait pris le pouvoir en 1969 par un coup d’état, Nahda avait été interdit en 1973.

Al-Oneizi joue un rôle proéminent dans un documentaire sur les droits des femmes en Libye, auquel Enas livre la dernière main. Dans une des scènes les plus marquantes, la caméra suit un groupe d’enfants libyens sortant en courant la main dans la main de la classe de l’école,. Dehors, la caméra se heurte àune mère en burqa. La mère se saisit et elle proteste, mais la caméra s’effraie aussi et fait volte-face aussi. Enas a décidé de garder la séquence. « Elle illustre bien la caractère schizophrénique de la société libyenne,  » dit-elle. « A l’université, toutes les filles portent des vêtements sexy et un foulard. Où est la logique ? Et ne sous-estimez pas les quantités de drogues et d’alcool qui sont consommés ici illégalement. Derrière les rideaux se passe tout ce que Dieu a interdit, et pire.  »

Une fois la lutte contre Kadhafi jouée, Benghazi s’était rapidement vidé. Le Conseil national de transition a déménagé àTripoli, les grandes organisations s’assistance l’ont accompagné. Endéans quelques mois, la ville était de nouveau ce qu’elle avait toujours été : une ville de province assoupie, dont la population se plaignait d’être systématiquement négligée par la capitale. La direction élue de la ville se disputa et s’en alla, une force policière effective n’apparut pas. L’ordre était maintenu par des groupes armés dont il n’était absolument pas clair envers qui ils étaient responsables. Des organisations fédéralistes apparurent. Elles exigèrent une direction régionale autonome.

Enas était souvent àl’étranger pendant ces jours. Elle a voyagé en Europe où elle a fait des conférences et a suivi des cours. Ou bien, elle était au Caire, àce moment làencore toujours un bastion révolutionnaire du monde arabe. Elle y a appris àconnaître des militants d’autres pays, a visité de petites fêtes et pouvait être sans être dérangée être ensemble avec Moerad, le jeune réalisateur de films libyen qu’elle avait appris àconnaître pendant la révolution. A Benghazi, leur relation est restée strictement secrète. Il se faisait qu’en Libye, les filles n’avaient pas de petit ami et inversément. Ils communiquaient par téléphone ou via Skype.

Quand elle s’établit après l’été 2012 de nouveau pour un temps plus long àBenghazi, elle avait noté combien l’ambiance avait changé. « Tout a changé en aoà»t avec le meurtre de Abdoelsalam Al Moesmari,  » dit Enas. Elle se trouve àson endroit habituel au living. Son père emploie son laptop, sa mère tripote àla cuisine. Son frère Anas regarde àla télévision un match de football de la compétition italienne. Sur la table àmanger se trouve un revolver.

Al Moesmari était un avocat célèbre connu pour son opposition au salafisme militant. « A partir de ce moment làtout a continué àse dégrader,  » poursuit Enas. Elle raconte la fuite de la prison d’où, quelques semaines plus tard +/- 1200 prisonniers s’étaient évadés, et parmi eux de dangereux criminels. Et un matin, les patients de l’hôpital psychiatriques erraient librement dans les rues de Benghazi. Des inconnus avaient ouvert les portes. Le 11 septembre, l’ambassadeur J. Christopher Stevens était mort quand une foule avait réussi àenvahir l’enceinte du consulat américain.

Une série d’attaques àla bombe mystérieuses a suivi. A part le bâtiment de la justice, on a fait sauter aussi un café où des hommes et des femmes pouvaient s’asseoir ensemble. Ainsi qu’un fitness pour femmes, un salon de coiffure et un magasin qui présentait une réclame de parfums de manière trop voyante àson étalage. L’église copte a été incendiée, et on a dévasté un cimetière des alliés de la Seconde guerre mondiale. En même temps, les habitants de Benghazi se sont émus d’une série de règlements de compte. Des juges et des militaires du temps de Kadhafi mais aussi des imams soufi, des journalistes et des militants sont des cibles. Depuis l’été de 2012, d’après les estimations, il y a eu 150 habitants importants qui sont morts. Personne ne peut dire avec certitude qui se trouve derrière ces attentats, on ne procède pas àdes arrestations.

Pourtant la vie publique àBenghazi ne s’est pas arrêtée. Les magasins sont ouverts, les autos d’importation asiatique se pressent en rangs serrés dans les rues. Mais il règne dans la ville une atmosphère de mauvais augure. Les gens se tiennent sur leur garde.

Certains voient la main des Jihadistes – fortement représentés dans la région – derrière les meurtres. Ils voudraient se venger des officiers de l’armée qui pendant les années 1990 les avaient si lourdement poursuivis. C’est ce que croit le père d’Enas. Il dit que personnellement il ne craint rien, parce qu’alors il était déjàpensionné depuis des années. L’organisation Ansar al-Sharia est aussi soupçonnée. Elle a eu caserne dans la ville et parade régulièrement dans la ville avec leurs lourdes armes. « Je les soupçonne de commettre ces attaques àla bombe,  » dit Enas. « Mais il en a aussi qui indiquent des partisans de Kadhafi. La réalité est qu’on n’en connaît pas le fin du fin.  »

Une amélioration de la situation n’est pas en vue. Dans en geste envers la population le gouvernement de Tripoli a récemment envoyé un régiment avec des « forces spéciales  » àBenghazi. Ils étaient àpeine arrivés que l’auto blindée du commandant a été touché par un missile de provenance inconnue. Il a àpeine survécu àl’attaque.

Vacances àParis

Un soir, deux amis tchèques d’Enas étaient là. Dans la vingtaine, un homme et une femme. Avant cela ils résidaient au Caire, maintenant ils travaillent dans une organisation des droits humains àTripoli. Ils sont àBenghazi pour une mission de quelques jours. La mère d’Enas s’est donné du mal. A côté du couscous, de la soupe de menthe et de salades il y a aussi toutes sortes de beignets.

Après le manger, le laptop vient sur la table. Enas montre une partie de son documentaire sur les femmes libyennes. Elle raconte une scène où elle a filmé une belle jeune fille qui se promenait sans foulard sur la digue. « Des auto klaxonnaient, des garçons et des hommes poussaient des cris. La situation est rapidement devenue très menaçante.  » On a décidé alors de simplement filmer la scène sur le toit du bâtiment de justice. Les Tchèques sont sous l’impression. Ils conseillent àEnas d’envoyer le documentair au festival annuel des films sur les droits humains àPrague. Vers neuf heures, se signale le chauffeur des deux Tchèques. Il ne veut pas défier le sort, il est temps de partir. Quand ses deux amis ont franchi la porte, Enas soupire profondément. Indépendamment de la situation de la sécurité, elle voit un avenir sombre pour la Libye. « Le mufti, la plus haute personnalité ecclésiastique libyenne, a plaidé dernièrement que les femmes ne peuvent pas voyager sans être accompagnées, comme en Arabie saoudite. Cela en dit long sur le comportement religieux qui règne ici  » Avec la mentalité des Libyens elle a d’autant moins àvoir. « La plupart d’entre eux veulent que cela devienne ici comme àDubaï ou au Koweït,  » dit-elle. Avec cela, ils veulent dire qu’ils veulent passer leur vie àfaire des achats et regarder la télévision  ».

La Libye a-t-elle vraiment changé depuis la révolution ? Peut-être même pas tellement. Mais Enas, elle-même l’est avec évidence. « La révolution a éveillé quelque chose en moi que je ne peux plus repousser  ». Elle raconte qu’elle est occupée depuis des mois avec un plan pour émigrer en France avec Moerad. L’idée consiste àréserver des vacances àParis et àdemander immédiatement l’asile politique dès leur arrivée. « Est-ce que je n’abandonne pas mon pays, Est-ce que je ne me décharge pas de mes responsabilités. Je me pose naturellement moi-même ces questions.  » Elle regarde devant elle avec sérieux. « Mais je me sens maintenant si inutile. Je ne veux pas gaspiller ma vie sur un banc. Parfois, j’ai le sentiment de ne plus respirer, que j’étouffe.  »

Pendant les adieux, une petite semaine plus tard, règne dans l’appartement une atmosphère de gêne. Le père marche àgrands pas entre le banc et la cuisine où sa femme est en train de cuisiner. « Moerad est venu ici ce matin avec son père pour me demander en mariage,  » dit Enas. Elle rayonne. « Je n’avais pas idée qu’il avait projeté cela, mais c’est mieux ainsi. On ne pouvait pas continuer ce comportement cachottier.  »

Fin janvier, Enas raconte sur Skype que depuis le 20 décembre, la date àlaquelle elle a volé àTripoli avec son père pour demander un visa français, elle n’est plus sortie. Elle ne va plus àson travail. Même pas accompagnée par son père. Trop dangereux depuis qu’on a fait exploser une voiture dans la rue  ». « Nous fêtons maintenant le 3e anniversaire de la révolution libyenne. Mais qu’y a-t-il àfêter. Ce que je souhaite maintenant le plus est de partir aussi vite que possible