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France : Quand l’Eglise et la Justice s’allient contre la liberté de pensée

vendredi 13 février 2015, par siawi3

René Lebouvier, baptême moi non plus

BERNADETTE SAUVAGET
2 FÉVRIER 2015 À 17:26

Source : http://www.liberation.fr/societe/2015/02/02/rene-lebouvier-bapteme-moi-non-plus_1194112

PORTRAIT
Libre penseur, l’ex-ouvrier boulanger a bataillé sans succès pour que le diocèse raye son nom des registres.

A ECOUTER 
Portrait de René Lebouvier

Grand et sec, René Lebouvier, un peu dur d’oreille l’âge venant, ressemble à ces personnages des photos de Robert Doisneau, celles d’une France d’avant, populaire et gouailleuse. L’ancien ouvrier boulanger, désormais à la retraite, reste arrimé à de solides convictions. « Activiste », dit-il de lui-même, préférant ce mot à celui de militant.
En octobre, il a séjourné quinze jours en Palestine pour y voir par lui-même « la réalité ». Pourtant, on n’imagine guère cet homme, solidement attaché à son terroir, en baroudeur. « Ici, je vis en autarcie », dit-il encore. Son « ici » est planté au cœur d’un paisible bocage normand, à Fleury (Manche), non loin de Villedieu-les-Poêles, mondialement connue pour ses fondeurs de cloches.

De sa maison, René Lebouvier montre une petite colline. Là-haut, à quelques centaines de mètres, il y a la bâtisse où il est né, dans une famille de paysans, et y a grandi avec cinq frères et sœurs. « J’étais nostalgique et j’aime mes racines », dit-il pour expliquer qu’après une vie de travail en banlieue parisienne, il soit revenu ici, au pays, pour y goûter sa retraite et vivre au milieu de ses poules et de ses lapins, de ses ruches et de ses brebis. En gars de la terre, il aime bien tester ses visiteurs. Il leur demande de reconnaître loir ou musaraigne qu’il a fait empailler.

Dans ce petit monde rural, jadis très marqué par le catholicisme, René Lebouvier fait surtout figure d’original. Pendant cinq ans, l’« activiste »a mené un bras de fer judiciaire avec le diocèse de Coutances pour être rayé des registres catholiques de baptême, en disparaître purement et simplement. Cette démarche était une première. Car René Lebouvier a voulu aller plus loin que seulement se faire débaptiser - une requête assez courante ces temps-ci pour ceux souhaitant marquer leur distance avec l’Eglise catholique. Si on lui en fait la demande, l’institution accepte bon gré mal gré d’inscrire en marge de ses registres « a renié son baptême » mais ne retire pas le nom. L’action d’éclat a valu à René Lebouvier une renommée internationale. Même le New York Times est venu l’interviewer.

« Sa démarche n’était pas faite pour qu’on parle de lui, plaide son avocat, Alain Guyon. C’était un combat parfaitement conceptualisé, qui n’a pas été mené à la légère et qui me paraissait complètement justifié. » Mais en septembre, l’ancien ouvrier boulanger a finalement perdu la bataille devant la Cour de cassation. La campagne normande est un monde de taiseux. « Parfois, on m’envoie quelques vannes », reconnaît René Lebouvier. En fait, la famille et les voisins ont plutôt gardé un pieux silence devant les frasques laïques et judiciaires du retraité… Si ce n’est un prêtre des environs, où habite l’une de ses sœurs. Inquiet sans doute du mauvais exemple pour ses ouailles, l’ecclésiastique a estimé, dans l’un de ses sermons, que tout cela n’était pas très bien.

Enfant, René a failli devenir curé. Adulte, il a viré libre penseur. Faut-il ainsi résumer une longue existence ? On le pourrait. « Dans toutes les familles, en milieu rural, cela faisait bien d’avoir un curé, raconte l’ancien ouvrier boulanger. L’aîné prenait la terre et, parmi les autres, il y en avait un qui allait à l’Eglise. Moi, je n’avais rien demandé. En fait, cela faisait plaisir à ma mère… Et vous savez, Madame, les garçons, ils aiment bien faire plaisir à leur mère. » Après sa communion, René entre donc à l’école Saint-Joseph de Villedieu, une sorte d’antichambre au séminaire. De ce temps-là, le retraité raconte avec gourmandise une histoire cocasse et paillarde : « Comme confesseur, j’avais choisi un beau blond, un grand costaud, qui faisait la comptabilité d’un boulanger de Villedieu… » Jusqu’à ce que le bel abbé soit surpris au lit avec la boulangère. « Il a défroqué, et il a travaillé dans une banque dans l’Orne », ajoute Lebouvier pour terminer l’histoire.

Le jeune homme claque lui aussi la porte, mettant un terme aux espoirs de sa mère. « A Saint-Joseph, je n’apprenais pas grand-chose, dit-il. Un jour, j’en ai eu ras-le-bol et puis, à 15 ans, les filles sont belles. » René se choisit un autre destin, répond à une annonce du journal local, commence son apprentissage au fournil. Déjà du genre à ne pas se laisser faire, il file en banlieue parisienne. « A Paris, on était mieux respecté, explique-t-il. A la campagne, cela n’en finissait jamais. L’après-midi, après les fournées, mon patron me demandait d’aller faire du désherbage. » Il commence du côté du faubourg Poissonnière et découvre la capitale en pleine guerre d’Algérie. « Je me souviens qu’à la Goutte d’Or, il y avait plein de cars de flics. » A l’époque, il n’est ni pour ni contre. Il ne milite nulle part mais met enceinte sa petite amie. « Je l’ai épousée pour réparer. Son père m’avait proposé de reprendre son fonds de boulangerie, à Hambye, dans la Manche. Mais c’est elle qui m’a suivi à Paris »,détaille-t-il.

Dans sa campagne normande, René vit seul maintenant. Il a divorcé (« Elle voulait un ménage à trois… ») et sa seconde épouse est morte brutalement, alors qu’elle était à sept mois de grossesse. Sentimentalement, le sort s’est acharné. Sa troisième compagne, qui l’avait suivi dans sa retraite, s’est perdue il y a quelques années dans les brumes de la maladie d’Alzheimer. Ses deux enfants, nés de son premier mariage, vivent loin. Sa fille, devenue protestante, est installée à Strasbourg et son fils, lui, vit en région parisienne.
« J’ai longtemps été de droite, gaulliste, raconte-t-il encore. La gauche, c’était forcément tous des communistes. Quand j’ai commencé à travailler dans la grande distribution, je me suis mis dans le syndicalisme, à Force ouvrière. Pas à la CGT, non, ça, ce n’était pas possible. » Pendant une vingtaine d’années, Lebouvier est secrétaire du comité d’entreprise. C’est là, à FO, qu’il croise des libres penseurs et s’engage avec eux. « Dans l’artisanat, vous travaillez soixante-dix heures par semaine. Vous ne réfléchissez à rien parce que vous n’en avez pas le temps. Vous êtes abruti et quand vous rentrez chez vous, vous ne pensez qu’à une chose : dormir, explique-t-il. Je ne croyais plus depuis longtemps. Mais je ne suis pas antireligieux, non, je suis areligieux. »

Le retraité milite toujours à la Libre Pensée, apprécie son journal, la Raison. C’est d’ailleurs après la lecture d’un de ses articles qu’il décidé de se faire débaptiser. Puis, en 2009, il est très choqué par une affaire au Brésil concernant une fillette de 9 ans, enceinte de jumeaux après avoir été violée par son beau-père. L’évêque de Recife avait excommunié les médecins qui l’avaient fait avorter. « Je ne voulais plus avoir affaire avec une institution qui pouvait décréter des choses aussi monstrueuses », explique-t-il.
Après sa défaite en cassation, il a cependant jeté l’éponge. Il n’ira pas à Strasbourg plaider sa cause devant la Cour européenne des droits de l’homme. « Ce sont tous des cathos, là-bas », a-t-il tranché.

Photo Christophe Halais

En 5 dates
11 avril 1940 Baptisé catholique alors qu’il a 2 jours.
1958 S’installe à Paris comme ouvrier boulanger.
1999 Retraite en Normandie.
2009 Attaque en justice le diocèse de Coutances.
Septembre 2014 Perd en cassation.

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