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France : « CHARLIE  », L’ISLAMISME RADICAL ET NOUS

vendredi 13 mars 2015, par siawi3

Source : Recherches internationales, n° 101, octobre-deÌ cembre 2014, pp. 3-12

eÌ ditorial

par Michel Rogalski

Alors que l’opeÌ ration commando planifieÌ e contre Charlie-hebdo et l’Hypercasher faisait dix-sept victimes et laissait la France peÌ trifieÌ e d’horreur et dans un eÌ tat de sideÌ ration, les meÌ dias et les analystes se lançaient dans
la recherche d’explications. Plusieurs jours furent neÌ cessaires pour preÌ ciser la nature de l’acte et en deÌ mêler les principaux fils. Pourtant dans l’heure qui suivit, grâce aÌ€ la carte d’identiteÌ retrouveÌ e dans un veÌ hicule des fuyards, la police savait et eÌ tait en mesure d’identifier l’origine des coupables, leur affiliation et le sens de leur geste.

L’indicible eÌ tait laÌ€. Les conflits du Moyen-Orient venaient de s’importer de façon sanglante dans un pays qui s’en croyait aÌ€ l’abri. Trente anneÌ es d’interventions eÌ trangeÌ€res, doubleÌ es de la plus grande guerre de religion que le monde arabo-musulman n’ait jamais connue, ajouteÌ es aÌ€ l’interminable conflit israeÌ lo-palestinien, ont plongeÌ cette reÌ gion, gorgeÌ e d’armes, dans un indescriptible chaos.
On laissa les commentateurs faire assaut d’analyses. Vint d’abord le temps des psychiatres, car un tel acte ne pouvait provenir que de deÌ seÌ quilibreÌ s dont il convenait de preÌ ciser le processus de radicalisation ; puis celui des sociologues qui eurent aÌ€ cÅ“ur de deÌ crire la reÌ volte des humilieÌ s ghettoïseÌ s, voire apartheidiseÌ s, en situation d’eÌ chec d’inteÌ gration en ciblant la population musulmane des « quartiers  » ou en eÌ voquant les eÌ meutes de 2005. Et enfin, quand l’eÌ vidence s’imposa, la connexion moyen-orientale avec des reÌ seaux djihadistes internationaux fut avanceÌ e. Avec preÌ caution, car on la sait explosive.

Les sondages ont salueÌ la maîtrise de l’eÌ veÌ nement par les responsables de l’exeÌ cutif. En effet, six millions d’immigreÌ s d’origine musulmane, de diffeÌ rentes geÌ neÌ rations, la plupart français, vivent sur notre territoire. Et l’on put craindre des manifestations de xeÌ nophobie avec ses corteÌ€ges de lynchages ou de ratonnades ramenant au goà»t du jour le vieux fond d’un empire colonial. Au-delaÌ€ de quelques deÌ gradations et graffitis antimusulmans, il n’en fut rien et le pire fut eÌ viteÌ . Au contraire, cette communauteÌ fut regardeÌ e en victime de radicaux inteÌ gristes preÌ tendant agir au nom de sa foi. Parfois même maladroitement, lorsque certains lui demandeÌ€rent d’exprimer, en tant que communauteÌ constitueÌ e, sa reÌ probation des actes commis laissant aÌ€ entendre sous forme subliminale une responsabiliteÌ collective, allant ainsi au-devant de l’attente des inteÌ gristes qui recherchent l’affrontement communautaire dont ils se nourrissent. Car c’est tomber dans le pieÌ€ge tendu que de demander aÌ€ une communauteÌ deÌ signeÌ e de faire acte de contrition en exhibant un certificat de bonne moraliteÌ reÌ publicaine.

Il est indeÌ niable que les populations d’origine maghreÌ bine et africaines se reÌ clamant majoritairement de l’islam sont l’objet de discrimination en France. Une reÌ cente note du Centre d’analyse strateÌ gique le reconnaît et en cerne l’importance pour les jeunes en matieÌ€re d’emploi et de logement notamment. Ceci n’explique nullement les actes criminels qui ont eÌ teÌ commis les 7 et 8 janvier. Leur source reÌ side dans le chaos militaire et religieux qui affecte le Moyen-Orient depuis des deÌ cennies et son extension au Sahel.
Et cela nous affecte. Non pas parce que la population musulmane de France serait moins bien inteÌ greÌ e que d’autres, mais parce qu’aÌ€ l’heure de la mondialisation et des techniques modernes de la communication, elle vit une double alleÌ geance, un regard tourneÌ vers le monde musulman et les deÌ bats qui le traversent. La mondialisation n’uniformise pas ; elle permet, voire encourage, toutes les expressions identitaires. Cette population a depuis longtemps fait la preuve de son attachement aÌ€ l’essentiel des valeurs reÌ publicaines et revendique une meilleure inteÌ gration mais aucunement une dissidence. Elle n’heÌ site pas aÌ€ se meÌ tisser. S’il faut s’inquieÌ ter des centaines de jeunes en partance pour le djihad en Irak-Syrie, il convient de noter que d’autres pays europeÌ ens fournissent des contingents plus eÌ toffeÌ s aÌ€ partir de treÌ€s faibles populations d’origine musulmane. Il faut remarquer que si le conflit israeÌ lo-palestinien « travaille » la population musulmane de France et contribue aÌ€ y alimenter un antiseÌ mitisme, aucun partant pour le djihad n’a rejoint ce terrain de conflit, confirmant bien la dimension essentiellement religieuse de la deÌ cision.

L’adheÌ sion aÌ€ un radicalisme islamique qui professe une lecture litteÌ raliste de la religion et un retour aÌ€ ses sources non contamineÌ es trouve son origine dans la multiplication des interventions eÌ trangeÌ€res qui se sont abattues sur la reÌ gion. Lorsqu’en deÌ cembre 1979 l’Union sovieÌ tique envahit l’Afghanistan pour se porter au secours du reÌ gime marxiste de Kaboul, elle n’avait certainement pas conscience des conseÌ quences de cette intervention. Face aÌ€ son eÌ chec, l’armeÌ e sovieÌ tique dut replier en 1988 en laissant un pays contrôleÌ aÌ€ 80 % par les talibans et les milliers de djihadistes accourus des pays arabes pour donner un coup de main avec l’aide financieÌ€re et militaire ameÌ ricaine. Le reÌ gime de Najibullah laisseÌ en place par les SovieÌ tiques tint aÌ€ peine deux ans. Une chape de plomb tomba alors sur le pays qui vit accourir les djihadistes se mettre au service d’Al-Qaïda, tandis que les plus expeÌ rimenteÌ s repartirent essaimer dans diffeÌ rents pays pour professer leur vision de l’Islam. L’AlgeÌ rie fut le premier pays toucheÌ par l’onde de choc et connut une terrible guerre civile au cours de la deÌ cennie 90. Et la France, aÌ€ laquelle il fut reprocheÌ son assistance au reÌ gime algeÌ rien, connut ses premiers attentats.

Le 11 septembre 2001 marqua la volonteÌ de Ben Laden de s’affirmer au sein de l’Islam comme le plus capable de porter des coups aÌ€ l’Occident et ainsi de pouvoir offrir aÌ€ travers ses bureaux de recrutement de grandes perspectives aÌ€ ses nouvelles recrues. Les repreÌ sailles qui tombeÌ€rent sur l’Afghanistan ouvrirent une nouvelle deÌ cennie de guerre avec base arrieÌ€re au Pakistan. Elle s’acheÌ€ve sans victoire deÌ cisive et laisse preÌ sager d’un retour rapide des talibans dans les cercles du pouvoir. Quant aÌ€ la guerre ameÌ ricaine d’Irak, ouverte en 2003, on connaît son fiasco dont le reÌ sultat fut d’offrir le pays comme zone d’influence aÌ€ l’Iran, consideÌ reÌ jusqu’ici comme le pire ennemi des EÌ tats-Unis dans la reÌ gion. Mais surtout, aÌ€ la faveur de la deÌ sinteÌ gration qui gagne le pays voisin – la Syrie – de permettre l’apparition de Daech qui se preÌ sente comme un nouveau califat et ambitionne de concurrencer Al-Qaïda. Le bilan de ces interventions, auquel il conviendrait d’ajouter l’intervention occidentale en Libye, est catastrophique. Elles fabriquent un chaos d’ouÌ€ surgissent des forces radicaliseÌ es qui se reÌ clament du sunnisme et rêvent d’en deÌ coudre avec le chiisme. Une dizaine de pays connaissent des affrontements sanglants entre ces deux fractions rivales de l’islam. Aujourd’hui, Obama qui espeÌ rait marquer son second mandat d’un retrait du Moyen-Orient et en avait livreÌ un habillage strateÌ gico- theÌ orique lors de son intervention aÌ€ l’acadeÌ mie de West Point en affirmant alors : « Ce n’est pas parce qu’on a le meilleur marteau qu’on doit voir chaque probleÌ€me comme un clou.  », se trouve en catastrophe devoir deÌ cider de faire retour vers l’Irak six mois plus tard. La France qui a rallieÌ la coalition se trouve embarqueÌ e dans ce nouveau conflit, sans aucune maiÌ‚trise sur son eÌ volution ou la deÌ finition des buts de guerre.

Trente anneÌ es de conflits au Moyen-Orient ont constitueÌ une machine aÌ€ fabriquer les pires extreÌ mistes religieux dopeÌ s par deux grandes victoires : contre les SovieÌ tiques, puis contre les EÌ tats-Unis. Excusez du peu. AÌ€ partir d’une telle posture, il n’y a pas lieu de s’eÌ tonner que le califat puisse reÌ‚ver d’instaurer sur le territoire qu’il controÌ‚le les traits de la socieÌ teÌ de ses vÅ“ux- le reÌ gime des talibans en pire ! – et d’appeler tout musulman ouÌ€ qu’il se trouve aÌ€ participer aÌ€ ce combat. L’adresse concerne potentiellement un milliard et demi de personnes. Ce n’est pas rien, et maints pays sont deÌ jaÌ€ eÌ branleÌ s.

En quoi sommes-nous concerneÌ s ? Il ne s’agit eÌ videmment pas de convertir la France aÌ€ l’Islam mais aÌ€ pousser les musulmans qui l’habitent aÌ€ vivre pleinement leur religion dans ses traditions d’origine, non perverties et litteÌ ralistes, et ce quitte aÌ€ bousculer les valeurs de la ReÌ publique en expliquant que les reÌ€gles de l’appartenance aÌ€ l’Oumma doivent primer sur toute citoyenneteÌ nationale. C’est eÌ videmment un appel aÌ€ dissidence. Les adeptes dont la foi est plus chevronneÌ e seront encourageÌ s aÌ€ deÌ fier les lois aÌ€ travers des actes ostensibles qui seront reÌ primeÌ s. Et puis les plus deÌ termineÌ s seront solliciteÌ s pour rejoindre le combat en terre de califat ou perpeÌ tuer laÌ€ ouÌ€ ils se trouvent les actes les plus barbares.
La population musulmane de France est dans sa treÌ€s grande masse reÌ tive aÌ€ ces invitations et aucun signal seÌ rieux ne permet de penser qu’elle serait susceptible de se laisser impressionner par ces discours. Mais l’objectif rechercheÌ est de communautariser et de faire monter les tensions lourdes d’affrontement.

Le projet radical islamiste nous interpelle aÌ€ un autre titre. Si l’on consideÌ€re que l’une des plus grandes bifurcations de l’humaniteÌ fut les LumieÌ€res, c’est-aÌ€-dire ce moment particulier ouÌ€ des hommes s’eÌ leveÌ€rent pour dire : c’est assez, il faut en finir avec les Lois divines supposeÌ es reÌ gir nos vies, nous devons deÌ cider nous-meÌ‚mes de nos lois et de notre façon de vivre. Alors effectivement, c’est cette grande bifurcation que l’on veut remettre en cause et il ne faut pas s’eÌ tonner de voir resurgir les spectres du blaspheÌ€me et de l’attaque du sacreÌ par ceux qui veulent faire ainsi eÌ tendre leurs croyances aÌ€ ceux qui ne sont pas concerneÌ s. Tout cela prouve que le combat pour les LumieÌ€res est loin d’eÌ‚tre termineÌ , y compris meÌ‚me au sein de l’Europe ouÌ€ certains pays disposent encore d’un arsenal juridique qui reÌ prime toujours le blaspheÌ€me – sous l’influence laÌ€ des religions chreÌ tiennes.
Les responsabiliteÌ s de l’Occident sont treÌ€s fortes dans l’eÌ mergence des radicaux islamistes mais ceux qui preÌ conisent l’alliance des deux PropheÌ€tes, l’enturbanneÌ et le deÌ sarmeÌ , aÌ€ la recherche d’un nouveau neÌ o-proleÌ tariat, oublient que tout ce qui bouge aux confins de l’Empire n’est pas rouge et peut être porteur des pires reÌ gressions. Il y avait la peste brune. Il faudra aujourd’hui compter avec la peste verte.