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Algérie : « Personne n’a tourné la page »

dimanche 19 avril 2015, par siawi3

Source : http://www.elwatan.com/hebdo/magazine/personne-n-a-tourne-la-page-16-04-2015-292521_265.php

Cherifa Kheddar. Présidente de l’association Djazaïrouna : « Personne n’a tourné la page »

Bsikri Mehdi

le 16.04.15 | 10h00

Interview :

Cherifa Kheddar, présidente de l’association Djazaïrouna, poursuit son combat contre l’oubli des victimes du terrorisme.
Dix ans après l’application de la charte pour la réconciliation nationale, elle plaide en faveur d’un projet qui favoriserait l’Etat de droit et qui déterminera ainsi les responsabilités dans ce qu’elle qualifie de « guerre contre les civils »

15 ans après la concorde civile et 10 ans après l’entrée en vigueur de la charte de la réconciliation nationale, pensez-vous que le peuple algérien a tourné la page des années sombres du terrorisme ?

Personne n’a tourné la page. Ni les promoteurs de cette politique de réconciliation nationale, qui sont à l’origine de la crise, ni les islamistes qui utilisent l’islam à des fins autres que spirituelles, qui se refont une virginité et qui sont dédouanés de leurs méfaits grâce aux dispositions de la charte, et ni les laïcs qui rejettent l’impunité, allant à l’encontre des trois principes revendiqués par les victimes, à savoir le devoir de mémoire, le devoir de vérité et le devoir de justice.
Et, sauf erreur de ma part, le peuple algérien n’est pas une entité homogène dans son ensemble, car il existe au minimum deux catégories. L’une est en faveur de l’oubli collectif, et l’autre est en faveur d’un Etat de droit qui déterminera les responsabilités, passées et futures de chacun.
Dans la première catégorie, nous retrouvons ceux et celles qui sont impliqués d’une manière directe ou indirecte dans le conflit, et qui ont pris part d’une manière individuelle ou collective aux crimes qui ont fait 200 000 victimes. Certains vous disent que ces chiffres macabres ne sont pas nécessaires pour prouver l’ampleur de cette guerre contre les civils. Mais le droit international accorde aux chiffres leur importance.
Et c’est à partir des chiffres que les criminels de guerre sont jugés et que et les crimes de guerre sont qualifiés de tels.
Cette catégorie regroupe donc des terroristes islamistes, commanditaires et exécutants. Aussi ceux qu’ils impliquaient dans leurs actions criminelles.
Il s’agit de leurs familles essentiellement, dont leur mère et leurs frères qu’ils chargeaient de différentes tâches pour leur faciliter l’exécution de leurs crimes dans les meilleures conditions. Les agents de renseignement et de liaison les plus fidèles étaient leurs proches. Ils surveillaient, renseignaient et assuraient la logistique. Je cite quelques cas :
- Des mères de terroristes qui rentraient chez les voisines s’enquérir des nouvelles des cibles potentielles. Elles s’informaient chez les voisins, qui sont connus comme hostiles aux islamistes, sur leur travail, les heures de rentrée et de sortie de la maison, sur l’habillement des femmes, voilées ou pas, travailleuses ou non.
- Des enfants étaient impliqués aussi pour noter les horaires des allers-retours des voisins, ainsi que le genre et le nombre d’invités reçus. Je cite le cas d’un garçon de 12 ans qui transportait l’arme à feu dans un couffin au profit de son oncle maternel. L’oncle prenait l’arme, tirait sur sa cible et la remettait dans le couffin du neveu chargé de la ramener à la maison et la remettre à la grand-mère.
Plus tard, la mère du terroriste courait après le corps de son fils traîné dans la rue, crachant sur lui, en pleurant son petit-fils et son fils innocent abattu par la police. Elle-même raconte à l’avocat que c’est à cause de son fils terroriste qui a assassiné le père et les deux frères de leur voisin policier, à quelques semaines d’intervalle entre chaque assassinat, que le policier s’est présenté chez elle et a vengé ses proches.

- Des jeunes femmes qui sont données par le frère en mariage de jouissance ou permanent aux terroristes. Qu’on remarie, aux décès de ces derniers, et qui finissent elles-mêmes par remplacer les défunts par d’autres par devoir de fidélité à la cause islamiste. Mais suite au décès du frère, le père empêche ses filles de refaire la partie avec d’autres terroristes.
Résultat, elles assassinent leur père, avec l’aide de leur mère. Le découpent en morceaux et les éparpillent un peu partout dans la ville.
Quant à leurs petits frères, ils étaient chargés de surveiller les alentours quand les terroristes venaient savourer le repos du guerrier. Le petit était tout content de rouler sur son vélo tout neuf acheté spécialement pour lui faire faire le guet tout autour du quartier. Mais le groupe finit par être pris, parce que les services de sécurité sont intrigués par un enfant non scolarisé dans un quartier où les écoles se trouvaient à proximité.
- Un sympathisant qui assurait la logistique du GIA dans l’est de la wilaya, dont le frère était membre. Il transportait divers produits dans sa Mazda, entre autres la nourriture, allant de l’alimentation générale, aux fruits et légumes. Il a été arrêté, jugé et condamné.
Suite à une grâce présidentielle, il se présente au niveau d’une administration pour revendiquer des indemnisations, suite à l’assassinat de toute sa famille par les terroristes du groupe dont son frère faisait partie, pour trahison à son groupe, et son ralliement à un autre groupe dans la région.
- Une femme violée par le soutien de terroristes, âgée de 50 ans.
Elle était contrainte d’assouvir les besoins sexuels des compagnons de son mari. Lequel a été arrêté, jugé, condamné et incarcéré pour soutien logistique au GIA. Répudiée par son mari non pas à cause du viol, mais pour avoir dénoncé ses violeurs islamistes aux services de sécurité.
- Un sympathisant, père d’une fille violée, qu’il met à la porte, parce qu’elle est arrivée à la maison en compagnie des gendarmes, sur qui elle est tombée par hasard dans un barrage, en fuyant ses violeurs et le maquis.
- Une copine d’un terroriste qui donne le prénom du terroriste à son fils. Soi-disant un enfant issu du viol du terroriste. Ce n’est que devant l’étonnement des fonctionnaires qu’elle se rendit compte de ce qu’elle venait de révéler.
Et enfin, ceux qui s’emplissaient les poches pendant que les uns et les autres étaient assassinés. Il n’y a qu’à voir le nombre de nouveaux riches apparus en période post- terrorisme. Pendant que les citoyens de classe moyenne se retrouvaient démunis pour avoir tronqué pour une bouchée de pain leurs biens immobiliers et mobiliers, et ce, lorsqu’ils trouvaient preneurs, afin de partir vers des cieux plus cléments.

Et la deuxième catégorie…
Dans la deuxième catégorie, nous retrouvons ceux et celles qui ont refusé que l’on utilise la légitimité révolutionnaire et la foi d’un peuple pour s’emparer du pouvoir et des richesses de ce pays. Cette catégorie semble poursuivre les principes qui étaient portés par l’intelligentsia algérienne visionnaire, fauchée à la vie, pour avoir défendu un idéal universel, et un mode de vie moderniste basé sur la justice sociale et les libertés fondamentales nécessaires à l’épanouissement de tout être humain, sur n’importe quel espace géographique et temporel au monde.

Des associations dénoncent l’impunité. Quelle aurait été pour vous le meilleur moyen de réconcilier les Algériens entre eux ?

Il ne s’agit pas de réconcilier les Algériens entre eux. L’islamisme est un phénomène planétaire. Si on veut isoler ce qui s’est passé en Algérie de ce qui se passe dans le monde, c’est une démarche erronée.
Mais si on revient aux deux belligérants qui se sont affrontés pendant plus d’une décennie, on sait que leurs victimes ont été les personnes non armées et non protégées qui s’opposaient au projet rétrograde et obscurantiste des islamistes. Et du moment que les mêmes causes produisent les mêmes méfaits, et conduisent aux mêmes effets.
Il ne s’agit nullement de les réconcilier, mais de les combattre par tous les moyens pacifiques, pour les mettre hors d’état de nuire. Il s’agit plutôt de réconcilier la vie avec les semeurs de la mort, et de réconcilier l’amour avec les porteurs et prêcheurs de la haine de l’autre. Il s’agit de combattre toute idéologie extrémiste qui vise à limiter les droits individuels et collectifs, à la liberté d’expression, d’association et de manifestation des hommes et des femmes de ce pays.
Légiférer en faveur d’une immunité totale à la création intellectuelle et de disposer de son corps afin d’éviter de tomber sous le coup d’une loi condamnant, à la contrainte physique, pour offense à une institution ou à une croyance. L’actualité fait état de fermeture de prisons en Suède, faute de prisonniers.
La Suède sera la planète, quand l’individu, n’est plus soumis à une idéologie contraignante publiquement et qui gère son intimité. Quand on respecte la liberté de penser et d’agir de l’individu, sans lui donner l’occasion de contraindre l’autre à ses agissements et à sa réflexion, particulièrement dans le domaine intime. En Algérie, ces dernières années la police arrête des non-jeûneurs pendant le mois de Ramadhan, ça ne rassure personne. Cela nous replonge dans la période qui a conduit au terrorisme.

Que proposez-vous pour rendre un hommage solennel aux victimes du terrorisme ?

S’inspirer des expériences connues dans certains pays à travers le monde, qui ont vécu des conflits et mis en place des politiques de réconciliation basées des principes universels, à savoir :
- La culture de la mémoire, ériger des stèles sur les lieux d’attentats, portant la liste des victimes, instaurer un fichier national détaillant les actes perpétrés à leur encontre.
- Décider d’une journée nationale des victimes.
- Construire un musée regroupant tout ce qui peut rappeler les victimes, leurs œuvres, leurs photos.
- Le droit à la vérité, en instaurant une commission nationale chargée de faire la lumière sur tout ce qui s’est passé comme acte terroriste, faire connaître les commanditaires et les exécutants, et les causes de l’établissement des listes de personnes condamnées par les tribunaux islamistes, et sur quelle base les listes étaient arrêtées.
- Le devoir de justice en arrêtant les responsables et connaître leurs méfaits, soutenir les victimes à se constituer partie civile, juger les coupables et les condamner, quitte à les libérer, par grâce présidentielle vu l’ampleur du drame et le nombre de coupables.
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